
Dans le paysage agricole actuel, la viticulture se tourne de plus en plus vers des pratiques respectueuses de l'environnement, favorisant la santé des sols et la qualité des produits. Au cœur de cette évolution, l'utilisation du compost ménager ou viticole au pied de vigne s'affirme comme une approche agroécologique et durable, offrant une multitude d'avantages pour l'enrichissement des sols, la stimulation de la vie biologique et l'amélioration de leur structure. Cet article explore les facettes de cette pratique, de la composition du compost à ses méthodes d'application, en passant par ses bénéfices mesurables et les précautions à prendre.
Le compost : une source de vie pour les sols viticoles
Le compost est une source concentrée de matière organique, indispensable à l'équilibre biologique des sols. Contrairement aux engrais chimiques, qui nourrissent directement la plante mais peuvent entraîner une pollution des eaux par les excédents non assimilés, le compost agit en profondeur. Il vise à relancer et entretenir le processus d'humification réalisé par les bactéries du sol. Une fois en place et sous réserve d'apports réguliers de matière organique, le cycle ne s'arrête plus. Le sol redevient vivant, rapidement colonisé par des champignons et des animaux, dégradant la matière organique en humus et en nutriments minéraux consommés par les végétaux.
Le mot latin humus, comme d’ailleurs le mot homo (« homme »), provient d’une racine indo-européenne qui signifiait « terre ». En réalisant des apports de compost, le cultivateur place son travail au cœur d’un système particulièrement vertueux : les champignons, en particulier leur mycélium, ainsi que les déjections des vers de terre, forment en liant le minéral et le vivant des structures aérées qui retiennent l'eau et les nutriments minéraux. Le sol vivant est moins soumis à la dégradation physique, il retient mieux l'eau et les nutriments.
Les différents types de compost pour la vigne
L'offre en matière organique 100 % végétale est assez limitée pour les vignerons. Ces derniers n'ont guère le choix qu'entre des composts de déchets verts ou de sous-produits issus de la viticulture, voire de pulpes de betterave et d’écorces. Il n’en demeure pas moins que ces fertilisants ont des atouts incontestables.
Le compost de déchets verts
Les composts de déchets verts possèdent généralement un indice de stabilité de la matière organique (Ismo) supérieur à 50. Ils auront donc un effet sur le long terme. Jean-Yves Cahurel, de l’IFV, prévient néanmoins qu’il ne faut pas que ce compost soit trop riche en lignine, afin de ne pas avoir un rapport C/N trop élevé, les micro-organismes ayant besoin d’azote pour fonctionner. Le mieux est de veiller à un équilibre entre lignine et herbes et/ou feuilles. Il met également en garde contre certains arbustes, qui ont parfois une concentration élevée en éléments traces, tels que le plomb ou le cuivre.
Olivier Sauvaitre, vigneron charentais, travaille avec des déchets verts issus de déchetterie, qui sont stockés et compostés chez lui. Pour cela, il a fait construire une plateforme de stockage en calcaire. L’entreprise livre les déchets verts, puis fait venir une société de broyage. Olivier Sauvaitre, quant à lui, doit remonter le tas au télescopique et le laisser vieillir. Le compost est très léger au départ et il en apporte environ 20 tonnes par hectare et par an sur ses sols argilo-calcaires et argilo-siliceux, à l’aide d’un épandeur à fumier, en post-vendanges. Thierry Martin, vigneron champenois basé à Janvry, apporte lui aussi des déchets verts dans ses parcelles, provenant de son exploitation et de jardiniers avoisinants. Il laisse les feuilles, l’herbe et le bois broyé en tas durant deux à trois ans, avec à la clé un compost bien noir, ressemblant à du terreau. Les vers de terre s’y installent naturellement et dégradent l’ensemble, constate-t-il. Il épand ce compost à raison de 2 m³/a, en post-vendange, et le complète avec du guano en mars-avril, mais souhaite à terme diminuer, voire arrêter ce dernier apport.
Le compost de marc de raisin
Le compost de marc possède lui aussi un Ismo élevé, mais apporte beaucoup plus de potassium que les déchets verts. Jean-Yves Cahurel nuance en disant : « Peut-être trop à long terme. » Malgré cela, cette dernière option revêt un intérêt certain, dans le cadre de l’économie circulaire et du fait de l’obligation de livrer ces marcs à la distillerie. L’humidité résiduelle du marc et le concentré de vinasse de lie provoquent un rapide départ en fermentation lors de la phase thermophile. Un suivi des températures permet de contrôler la durée de la phase thermophile avant de transférer le lot de compost en phase de maturation sur une période pouvant aller de 2 à 4 mois. Le compost de marc est source de matière organique stable pour le sol, mais apporte également des éléments nutritifs disponibles pour les cultures avec une richesse toute particulière en potasse. Cet apport nutritif devra être intégré dans le raisonnement de la fertilisation. Pour le phosphore, la biodisponibilité est également faible comparativement à du Phosphate monocalcique. Source importante d’apport de potasse, un raisonnement de l’apport de compost en fonction des besoins de la vigne est indispensable afin de ne pas se trouver dans des situations à risque compte tenu de l’antagonisme potassium/magnésium. Dans la plupart des situations, les composts de marcs de raisin vont permettre la suppression de toute fertilisation potassique.
C’est d’ailleurs l’une des raisons qui a orienté Vincent Chansault, directeur technique du Domaine de Gayda, à Brugairolles dans l’Aude, vers ce type d’apport. Il décrit : « Je livre mon propre marc à la coopérative Cavale, à 5 km de chez moi, et un an après, je le récupère sous forme de compost. Je sais ce que je mets dans mes vignes, d’où cela provient, et je favorise le travail local. » Il apprécie également le fait d’apporter un volume conséquent, qui se voit dans ses sols de grès calcaires. Auparavant, il travaillait avec des composts commerciaux sous forme de bouchons, à raison de 500 kg à 1 t/ha. À présent, il épand entre 3 et 5 t/ha. « On amène vraiment de la matière organique au sol, se réjouit-il, et non juste des unités de fertilisation. » Et ce, pour un prix similaire à celui des bouchons. Au Château Beauregard Mirouze dans les Corbières, leur compost est directement élaboré au domaine à partir de marc de raisin (origine 100% viticole).
Compost de fumier pailleux
Le fumier pailleux (bovin, équin…) constitue une base équilibrée en carbone et azote, offrant une autre option pour les viticulteurs. Des recherches menées en Californie ont montré que des mélanges de composts de marc de raisin et de fumier animal donnent les meilleurs résultats puisque les concentrations de potassium y sont normalement plus élevées que dans les composts provenant entièrement des déchets organiques municipaux.
Les avantages du compost pour la vigne
L'utilisation du compost en viticulture offre une panoplie d'avantages qui transcendent la simple fertilisation.
Enrichissement et restructuration des sols
Le compost, en se liant au sol, devient humus, le support de la vie dans les sols. Les champignons et en particulier leur mycélium, ainsi que les déjections des vers de terre, forment en liant le minéral et le vivant, des structures aérées, qui retiennent l'eau et les nutriments minéraux. Le sol vivant est moins soumis à la dégradation physique, il retient mieux l'eau et les nutriments.
Thierry Martin, vigneron champenois, a observé un changement de comportement de ses sols en l’espace de six ans. Il avance : « Contrairement aux composts animaux, il ne faut pas s’attendre à un effet coup de fouet. Les éléments se libèrent lentement dans les sols. Mais aujourd’hui, nos sols, et notamment nos sables, sont restructurés. »

Amélioration de la rétention d'eau et de l'infiltration
Un sol enrichi en humus grâce au compost a une capacité accrue à retenir l'eau. Cela est particulièrement crucial dans les régions sujettes au stress hydrique, car cela permet aux vignes de mieux résister aux périodes de sécheresse. Thierry Martin note que ses vignes sont beaucoup plus résistantes au stress hydrique. Le compost améliore également le taux d'infiltration de l'eau dans le sol, réduisant le ruissellement et favorisant une meilleure absorption par les racines.
Apport en éléments nutritifs et oligoéléments
Le compost est une source précieuse d'éléments nutritifs disponibles pour les cultures. Il est particulièrement riche en potasse, et un raisonnement de l’apport de compost en fonction des besoins de la vigne est indispensable afin de ne pas se trouver dans des situations à risque compte tenu de l’antagonisme potassium/magnésium. Dans la plupart des situations, les composts de marcs de raisin vont permettre la suppression de toute fertilisation potassique. Pour le phosphore, la biodisponibilité est également faible comparativement à du Phosphate monocalcique.
Aux Domaines Francis Abécassis, où les engrais chimiques ont été remplacés par du compost utilisable en agriculture biologique, des analyses de sol sont réalisées afin de connaître les doses optimales d'application. Le compost utilisé est 100% issu du recyclage et permet de diminuer le recours à des matières premières non-renouvelables, issues d'extraction minière (phosphore et potasse).
Stimulation de la vie biologique du sol
Le compost favorise le développement d'une microfaune et d'une microflore bénéfiques dans le sol. Cette biodiversité souterraine est essentielle pour le cycle des nutriments, la suppression des maladies et la résilience globale de l'écosystème viticole. Le sol redevient vivant, rapidement colonisé par des champignons et des animaux.
Recyclage des déchets
Les composts apportent aussi un avantage secondaire en permettant le recyclage de déchets qui seraient autrement enfouis. Cette approche s'inscrit pleinement dans une démarche d'économie circulaire, transformant des sous-produits en ressources précieuses pour la viticulture. Vincent Chansault, directeur technique du Domaine de Gayda, apprécie de récupérer son propre marc sous forme de compost, ce qui lui permet de savoir ce qu'il met dans ses vignes, d’où cela provient, et de favoriser le travail local.
LE COMPOST DE A à Z - Au Fil Des Saisons avec Yves Gillen 👨🌾
Élaboration et gestion du compost
La qualité et l'efficacité du compost dépendent de son élaboration et de sa gestion rigoureuse.
Facteurs clés du compostage
Blaise Leclerc met en garde : « Il y a deux facteurs limitants dans le compostage : l’oxygène et l’eau. Il faut veiller au bon équilibre des deux, ce qui n’est pas facile. » Si l’eau est en excès, il y aura un risque de moisissure et la décomposition ne se déroulera pas convenablement. Ainsi, un compost de déchets verts nécessitera plus ou moins d’arrosage : au printemps, il sera plus riche en herbe et donc humide. Pour un compost de fumier de bovin, il recommande deux retournements à 2 ou 3 semaines d’écart, et un maintien de la température à 50 °C durant trois semaines à un mois, ainsi qu’un maintien du taux d’humidité aux alentours de 50 à 60 % grâce à un arrosage. « En revanche, dans les régions pluvieuses, il faut faire attention aux pertes de potasse », note-t-il.
La durée de compostage varie selon l’objectif et le type de sol. « Si le but est d’entretenir ou d’augmenter le taux d’humus du sol, mieux vaut amener un compost mûr (environ six mois pour un compost de fumier de bovin) », illustre Blaise Leclerc. La matière organique est alors plus stable. C’est également mieux pour les sols sableux.
Le chantier de compostage est réalisé chaque année entre le mois de décembre et le mois d’avril. La meilleure période pour intervenir dépend plus des conditions météorologiques que du calendrier : le sol doit être sec pour limiter sa compaction. Au Château Beauregard Mirouze, en 2013, l’hiver a été pluvieux sans véritable période sèche et ils n’ont pas pu composter les vignes : quand le temps ne s’y prête pas, il vaut mieux s’abstenir plutôt que de faire du mauvais travail. En 2014, il a fallu rattraper le travail qui n’avait pas été réalisé en 2013.
Analyses de compost et de sol
Puisque la teneur en éléments nutritifs des composts peut être très variable, il est important de soumettre des échantillons de compost à un laboratoire local pour connaître avec exactitude les teneurs des éléments nutritifs qui sont apportés aux plants de raisin. Il faut demander l'analyse des éléments nutritifs (azote (nitrite+nitrate (NO3) et ammonium+ammoniac (NH4), phosphore (P) et potassium (K) et l'évaluation de la maturité du compost (rapport C:N). Un compost à maturité aura un rapport C:N autour de 20:1. Un compost immature aura un rapport C:N plus élevé que 20:1 (ex. : 30:1), et pourra immobiliser l'azote dans le sol en continuant à se décomposer vers une forme plus stable.
Des analyses de sol sont également réalisées afin de connaître les doses optimales d'application.
Réglementations et normes
Plusieurs réglementations régissent le monde du compostage. Les composts du marché doivent respecter la norme Afnor NF U 44-051. COMPOST VIGNE est composé de matières premières végétales et animales. Réalisé sur plateforme de compostage avec suivi des températures, retournement régulier des andains et/ou compostage par aération forcée, cette méthodologie rigoureuse assure une véritable désinfection naturelle. Les sous-produits animaux de catégorie 2, non destinés à la consommation animale et humaine, sont interdits pour l'alimentation animale et ne doivent pas être stockés à proximité d'aliments pour animaux d'élevage. L'accès des animaux d'élevage aux pâturages et l'utilisation des récoltes comme fourrage sont interdits pendant au moins 21 jours après application. Les valeurs fertilisantes indiquées sont basées sur des moyennes d’analyses.
Application du compost au pied de vigne
L'épandage du compost nécessite une planification et une exécution minutieuses pour maximiser ses bénéfices.
Période d'épandage
On peut épandre du compost aux vignes du début du printemps jusqu'à la nouaison, sans dépasser toutefois la véraison. Une application plus hâtive de compost permet aux vignes d'assimiler et d'utiliser l'azote disponible et d'autres éléments nutritifs durant la saison de croissance. Il faut éviter d'épandre du compost de la mi-été à la fin de l'été, car un excès d'azote favorisera la croissance végétative des vignes dans la deuxième moitié de la saison, affectera la couleur des raisins, retardera l'aoûtement des tissus ligneux de la vigne et haussera la sensibilité des plants aux dommages hivernaux. C'est pour ces raisons aussi qu'il faut se montrer prudent quand on épand du compost aux jeunes vignes.
Au Château Pesquié, l’épandage de compost a été un peu tardif cette année pour des raisons d’organisation.
Doses d'application
Les vignes n'ont pas besoin de beaucoup d'éléments nutritifs pour donner de bons rendements. On peut établir la quantité de compost requise en prélevant des échantillons de sol pour en analyser la teneur en éléments nutritifs, ou en prenant des échantillons de pétioles et du compost à épandre.
Selon le Guide de la culture fruitière du MAAARO (publication 360F), un apport annuel de 30 lb d'azote/acre (34 kg d'azote/ha) est approprié pour la plupart des vignobles. Un apport de 30 lb d'azote équivaut environ à 6 tonnes de compost à l'acre, basé sur des teneurs moyennes en azote de compost mature de 4 à 6 lb d'azote pour chaque tonne de compost épandu à l'acre. Si on recouvre complètement la surface du sol, c'est que la dose d'épandage est alors trop élevée et qu'il y a des risques d'excès d'azote pour les raisins. S'il est impossible de faire analyser le compost ou le sol, il est préférable d'épandre d'abord de petites quantités de compost de 2-5 tonnes de compost/acre. Cela semble peu, mais en raison de la minéralisation de l'azote, le compost peut encore fournir de l'azote aux raisins trois ou quatre ans après l'épandage. Il faut tenir des registres des doses d'épandage utilisées, et se souvenir d'adapter les doses d'engrais de manière à tenir compte de cet azote additionnel qui est dégagé avec le temps. Au cours de l'été et de l'automne, il faut prélever des échantillons de sol et de pétioles et surveiller la croissance des pousses végétatives et la qualité du raisin avant d'augmenter les quantités de compost l'année suivante.
Au Château Pesquié, les apports de compost sont effectués avant plantation à raison de 20 à 25 tonnes par hectare, mais également sur vigne en place avec un apport moyen de 10 tonnes par hectare. L’objectif sera à terme de revenir tous les 3 ans sur les parcelles.
Méthodes d'épandage et équipement
Les composts sont habituellement épandus en pleine surface entre les rangées de vignes, et parfois épandus en surface sur les cultures de couverture existantes. L’épandage s’effectue avec un épandeur à hérissons verticaux à essieu arrière directionnel ce qui facilite les manœuvres sur les tournières. Ainsi l’épandage du compost couvre une largeur de un rang et demi de part et d’autre du passage du tracteur ce qui autorise une intervention tous les 2 rangs.
Thierry Martin a dû s’équiper d’un tracteur avec chargeur avant et d’un épandeur. Seul bémol, si la dose de compost est trop importante (3 à 4 m³/a) et le printemps pluvieux, il a ensuite du mal à rentrer dans les parcelles à l’enjambeur pour traiter.

Le coût du compost
Les tarifs de la campagne 2021-2022 pour le compost systématiquement criblé sont de 20 € HT départ, avec livraison par benne d’environ 12 tonnes (camions 26 tonnes). D'autres tarifs sont de 15 à 20 € HT en fonction des disponibilités en compost sur site, avec livraison par camion de 10 tonnes ou semi-remorque en fonction des distances. Vincent Chansault trouve que le prix est similaire à celui des composts commerciaux sous forme de bouchons.
Témoignages et expériences de vignerons
Plusieurs vignerons ont déjà intégré le compost dans leurs pratiques, avec des résultats probants.
Le château Pesquié se trouve au pied du mont Ventoux sur la commune de Mormoiron. C’est un domaine familial en viticulture biologique et biodynamie situé au cœur de l’appellation Ventoux. Ils effectuent des apports de compost avant plantation et sur vigne en place, avec un objectif de revenir tous les 3 ans sur les parcelles.
Aux Domaines Francis Abécassis, il a été décidé de remplacer les engrais chimiques par du compost utilisable en agriculture biologique. Modifier leur façon de gérer la fertilisation n'a pas été simple et a demandé une grande adaptation dans leur manière de fonctionner.
Au Château Beauregard Mirouze dans les Corbières, les interventions culturales ont pour objectif le développement de la vie dans leurs parcelles : des sols vivants pour élaborer des vins vivants. La fertilisation organique de leurs vignes est exclusivement réalisée à partir de compost : depuis 2001, ils n’emploient plus d’engrais chimiques et 2009 marque l’arrêt de l’utilisation systématique des engrais organiques. Leur compost est directement élaboré au domaine à partir de marc de raisin (origine 100% viticole).
Les producteurs ont appris avec le temps qu'une stratégie de restructuration du sol avec apport de composts et cultures de couverture prend de trois à cinq ans pour modifier de façon notable les teneurs en matière organique du sol et avoir un effet sur la croissance des vignes. Alors, il faut faire preuve de patience, Rome ne s'est pas bâtie en un jour!