La sauvegarde de la diversité biologique est devenue un enjeu majeur de notre siècle. En Île-de-France, ce défi prend une forme concrète et vivante à travers un réseau structuré de vergers conservatoires. Ce réseau est né de la volonté de regrouper tous les vergers conservatoires d’importance en Île-de-France, afin d’avoir une connaissance précise des espèces et des variétés qui y sont conservées. Ces vergers sont conservatoires au sens où la pérennité de leur existence et de leur entretien semble assurée sur le long terme, et parce qu’ils renferment une grande diversité de variétés. Ces espaces ne sont pas la propriété de particuliers ou d’entreprises privées, garantissant ainsi leur vocation d'intérêt général.

Les objectifs et le rôle des vergers de sauvegarde
Le verger de la Marnière à Chambourcy, créé en 1992, illustre parfaitement cette mission. Rappelons les objectifs de ce verger exceptionnel : dans un but de sauvegarde, ce verger rassemble des variétés d’Île-de-France ainsi que des variétés issues de sauvetages de collections de l’INRA. Il participe ainsi au maintien et au développement de la biodiversité. On y trouve des fruits aux saveurs variées, et c’est un véritable lieu de conseils et de transmission des savoir-faire. Ce verger fait partie du réseau des six vergers conservatoires d’Île-de-France reconnus pour l’intérêt de leurs collections au niveau régional. Vous l'aurez compris, pour entretenir cet écrin de biodiversité, il faut un travail méticuleux que réalisent les "Croqueurs de pommes". Le verger et le travail des "Croqueurs de pommes" méritent vraiment d'être découverts.
L’appellation « verger conservatoire » est retenue si les variétés qui constituent le verger ont été authentifiées et inventoriées par un organisme spécialisé, respectant rigoureusement un cahier des charges :
- Précisant l’origine des espèces, en particulier les variétés fruitières locales ;
- Comportant des plants témoins qui permettent de comparer les périodes de floraison et de fructification ;
- Permettant un recensement précis des différentes variétés fruitières présentes grâce à un étiquetage systématique des arbres ;
- Contribuant, c’est le principal objectif, à la préservation du patrimoine génétique des variétés et à leur maintien en sécurité.
L'implication des "Croqueurs de Pommes"
Avec son nom sympa, l’association Les Croqueurs de Pommes pourrait laisser penser qu’il s’agit, pour ses membres, de déguster le fruit défendu. En réalité, son objectif est très sérieux et va plus loin, puisqu’il s’agit de pérenniser et sauvegarder la diversité variétale de la pomme. L’association des Croqueurs de Pommes a été créée en juillet 1978, à Fontenelle (Territoire-de-Belfort) par Jean-Louis Choisel : « Association nationale des amateurs bénévoles pour la sauvegarde des variétés fruitières régionales méritantes en voie de disparition ». Participant au regain d’intérêt pour la pomologie, elle rassemble, en 2023, 8 200 membres bénévoles. Avec les 64 associations locales et les associations affiliées, elle entretient environ 40 000 arbres fruitiers dans des vergers de sauvegarde.
En Île-de-France, l’association des Croqueurs de Pommes s’est constituée à Chambourcy (Yvelines) en juin 1991 sous l’impulsion de Roland Sévenier. Ce verger, d’une superficie de 7 807 m², renferme toute une série d’arbres, parfois uniques en Île-de-France, et représente un des éléments du patrimoine végétal arboricole fruitier en voie de disparition, sauvegardé de façon pérenne. En 2021, l’association des Croqueurs de pommes Île-de-France regroupait 477 adhérents.
Expertise technique et gestion du vivant
Cette jeune et riche histoire du verger de la Marnière bénéficie, depuis une quinzaine d’années, de l’expertise de François Moulin, ancien jardinier responsable du Potager du Roi (Versailles), qui a rejoint l’association en 2009. À partir de 2011, le verger s’est enrichi de formes architecturales et de formes palissées complexes, soutenues ou non par des armatures en fer forgé. Les plantations importantes et régulières de fruitiers, les choix appropriés de porte-greffes et de variétés anciennes de fruits l’ont enrichi progressivement pour compter aujourd’hui 550 arbres : 130 variétés de pommes, 70 variétés de poires et de nombreuses variétés de pruniers, noisetiers et autres fruitiers. Quatre-vingt-onze arbres sont des spécimens uniques à Chambourcy, et donc en Île-de-France, identifiés par leur génome.
La formation des Croqueurs à la taille, aux techniques de greffes et à l’entretien des arbres fruitiers contribue à la mise en valeur permanente du verger lors des réunions hebdomadaires du jeudi après-midi, où les Croqueurs bénévoles assurent plantation, désherbage, protection du sol, entretien des outils, taille de fructification, taille en vert, ensachage, lutte contre les insectes et les maladies.
L'histoire génétique : Du Kazakhstan à l'Île-de-France
Le pommier était déjà connu cinq siècles avant Jésus-Christ en Palestine. Dans la première moitié du XXe siècle, deux botanistes, le Russe Nikolaï Vavilov et le Kazakh Aymak Djangaliev découvrent des forêts de pommiers sauvages dans la province d’Almaty au Kazakhstan, et il apparaît que Malus sieversii est un pommier sauvage originaire des montagnes d’Asie centrale. En 2010, la description complète du génome de la pomme et la comparaison des gènes de toutes les différentes espèces entre elles confirme que les pommiers domestiques sont apparentés aux pommiers sauvages kazakhs.
Cette histoire complexe nous ramène au verger de la Marnière à Chambourcy, qui est classé parmi les « vergers de collection et pédagogiques ». En Île-de-France, la collection fruitière du Jardin du Luxembourg à Paris, le Potager du Roi à Versailles et le verger de l’école du Breuil (Paris) en sont de remarquables exemples. Un verger conservatoire et expérimental de pommiers sauvages (Malus sylvestris) a été planté en 2020 sur le plateau de Saclay avec l’aide de très nombreux acteurs, dont l’Inrae. Les Croqueurs d’Île-de-France ont participé à la collecte des pépins de ces arbres sur plusieurs forêts.

Recherche scientifique et adaptation au changement climatique
Les Croqueurs de Pommes IdF suivent depuis de nombreuses années la phénologie des arbres fruitiers présents sur le verger de la Marnière, notant rigoureusement les dates de floraison, feuillaison, fructification, jaunissement automnal. Ces stades de développement sont liés aux paramètres climatiques et à leurs changements. Sous l’impulsion d’Henri Fourey, actuel président de l’association, et en collaboration avec l’Inrae d’Angers, le projet Corepom a été lancé. Il permettra de répertorier et de localiser les gènes des pommiers, pour enrichir la « Core-collection » et d’envisager la création de nouvelles variétés.
Face à l’effondrement de la biodiversité, il y a urgence à puiser dans la diversité génétique naturelle des espèces. Les variétés et espèces parentes des plantes cultivées présentent une diversité génétique intéressante pour faire face aux changements globaux. Elles ont en effet fait face, depuis des milliers d’années, à des changements environnementaux majeurs. Si l’on entend s’appuyer sur elles pour assurer la diversification des cultures, il est donc essentiel de caractériser leur diversité et leurs capacités de réponse au changement climatique. Les vergers conservatoires sont aussi des laboratoires à ciel ouvert pour étudier la réponse des fruitiers au climat et aux attaques de parasites, et les processus évolutifs et écologiques à l’origine de la biodiversité.
Nouveaux horizons : Le Potager de Villarceaux
Inauguré à l’été 2025, le Potager conservatoire du domaine de Villarceaux, créé en partenariat avec Île-de-France Nature, invite à (re)découvrir la richesse des fruits et légumes anciens de la région. Situé à l’entrée du domaine, ce jardin vivant et évolutif sensibilise simplement aux enjeux de biodiversité, de saisonnalité et de pratiques agricoles respectueuses des sols. Labellisé "Jardin remarquable", le parc du domaine de Villarceaux se compose d'un jardin à la française et d'un jardin à l'anglaise, d'un vertugadin bordé de 14 statues provenant d'Italie, d'un grand étang, d'une terrasse médiévale et d'un jardin de plantes médicinales. On y trouve aussi l'un des rares exemples de jardin sur l'eau préservés en France.

Le quotidien des bénévoles et la vie du verger
Le travail dans un verger conservatoire est une activité exigeante. Au programme de la visite, on retrouve : découverte du verger au printemps, observation des arbres, des floraisons des différentes variétés, des pollinisateurs, découverte des techniques de greffe et de taille avec présentation de panneaux pédagogiques, observation de greffes récentes en pépinière, d'arbres palissés en formation, conseils pratiques en arboriculture, vente de brochures techniques etc.
Parfois, les aléas sont présents. Dans un verger, les 9 derniers arbres ont été plantés, portant à 67 le nombre total d’arbres dans le site. L’équipe de bénévoles, bien au chaud à la mairie à 8h30 pour le café, a hésité un moment avant de démarrer les travaux au vu de la météo. Mais finalement, les chutes de neige se sont calmées et l’équipe s’est mise au travail. En juin 2025, l'installation du mobilier et des pancartes d’identification a été finalisée. Avec les subventions du Grand Est, deux tables et un banc ont été achetés et installés dans le verger. Ce sera le lieu d’une pause idéale pour les randonneurs de passage.
Ces espaces de diversité génétique, où différents génotypes sont plantés pendant plusieurs années sur une grande surface, participent en outre à limiter l’émergence de parasites par le contrôle de leurs populations, maintenant l’équilibre subtil de la biodiversité et garantissant des agrosystèmes dynamiques. Par leur valeur économique et culturelle, les arbres fruitiers ont joué un rôle central dans l’histoire de l’humanité : les échanges génétiques entre fruitiers sauvages et cultivés sont à l’origine de la diversité de forme et de goût de nos fruits. Les vergers conservatoires de fruitiers, ou collections vivantes, constituent un moyen de préserver la diversité génétique, tout en la mettant à disposition en cas de « pépin » pour anticiper les menaces associées aux changements globaux.