La crise de l’eau dans le sud-ouest des États-Unis : entre pelouses sacrées et impératifs de survie

La chaleur est étouffante, la terre aride et une nouvelle loi interdit d'arroser aussi souvent que par le passé. Mais loin de dire adieu à leur cher gazon, certains Californiens affrontent la sécheresse en le peignant… en vert. D'un simple "psschit", l'herbe desséchée récupère son vert tendre sous les yeux ravis de leurs propriétaires. Une forme de maquillage qui fait beaucoup d'adeptes en Californie, au sud-ouest des Etats-Unis, où sévit une sécheresse historique depuis déjà quatre ans.

Image illustrant une pelouse californienne jaunie contrastant avec une zone peinte en vert

La culture du gazon : un symbole menacé par la réalité climatique

Les maisons bourgeoises et leur belle pelouse verte donnant sur la rue, et souvent aussi à l'arrière ("front yard", "back yard"), font partie intégrante de la culture américaine et des paysages urbains aux États-Unis, et se retrouvent dans des milliers de banlieues et de quartiers résidentiels. Bien s'occuper de son jardin et entretenir sa pelouse est considéré comme le "reflet de ce qu'on est en tant que propriétaire", remarque Jim Power, fondateur de la société spécialisée dans la peinture de gazons Lawnlift.

Laisser sa pelouse dépérir peut donc avoir un effet négatif sur la valeur d'une maison. M. Power a comme clients "des gens qui ne veulent pas voir leur parterre de gazon mort chaque fois qu'ils arrivent chez eux". Or "quand on n'a plus le droit d'arroser, il n'y a pas beaucoup d'options", dit-il. Le produit utilisé n'est pas toxique, dure douze semaines et résiste à la pluie, même si l'absence de cette dernière est bien la principale menace qui pèse sur les jardins californiens.

L'éveil des consciences : de la peinture à la substitution végétale

La sécheresse extrême a aussi poussé beaucoup d'habitants à substituer leur pelouse à un jardin de plantes du désert, de cactus, agaves et succulentes, qui demandent peu d'eau. Certaines cités californiennes offrent même des incitations financières pour sauter le pas, comme Los Angeles avec son programme "Cash for grass", ou San Francisco avec le concours du "carré de jardin le plus laid", le gagnant bénéficiant gratuitement du remplacement de sa pelouse à l'abandon par un bijou de jardin sec.

Pour Jim Power, les jardins classiques doivent "survivre à la sécheresse". Il reconnaît que son entreprise a largement bénéficié de la sécheresse, en particulier sur les douze derniers mois : "les ventes ont doublé en mars" comparé au même mois l'année précédente. Sa société n'exporte pour l'instant que vers le Canada, mais il y a quelques semaines elle a vendu pour 15.000 dollars de produits vers l'Algérie, prouvant que la quête du vert artificiel dépasse les frontières américaines.

Las Vegas : le laboratoire de la gestion de l'eau en milieu désertique

Installée en plein désert du Nevada, Las Vegas est l'une des villes les plus touchées par le manque d'eau. Depuis 20 ans, elle a multiplié les mesures pour s'adapter à la sécheresse qui sévit dans l'ouest du pays. La ville a réussi à réduire d'un tiers sa consommation, bien que sa population ait continué d'augmenter. Las Vegas, en plein désert, est la ville de tous les excès, c'est même sa raison d'être. Pour le plaisir des yeux, devant les casinos, des quantités astronomiques d'eau sont parfois utilisées par des fontaines démesurées. Mais derrière les hôtels, dans les quartiers résidentiels, aucun excès de ce type n'est toléré.

Las Vegas Police de l'eau (Arte - 2010)

La police de l'eau, c'est une vingtaine d'agents dans une ville où les règles d'arrosage sont très restrictives. "Le printemps et l'automne, c'est trois arrosages par semaine, l'hiver seulement une journée par semaine", détaille une agente. Tout est enregistré par vidéo et transmis aux autorités compétentes. Ici, la moindre goutte sur le trottoir constitue une faute. "Ça, c'est une infraction caractérisée, car il y a trop d'eau qui se retrouve sur la voie publique, c'est interdit", pointe la policière. En fonction du gâchis, l'amende peut s'envoler jusqu'à 1280 dollars.

Des mesures radicales pour un changement structurel

Les autorités sont intraitables dans une ville où les arrosages privés avalent plus de la moitié de la consommation totale d'eau. On compte 2 millions d'habitants dans l'agglomération de Las Vegas, et les pelouses sont appelées à disparaître. "Dans cette ville, alors que nous vivons au milieu du désert, interdiction maintenant, si vous construisez une maison, de poser de la pelouse. Et pour ceux qui en ont une, on paye aux habitants 50 dollars le mètre carré pour remplacer l'herbe par du gravier", explique Corey Enus, le coordinateur de la police de l'eau.

"C'est vraiment un élément clé pour comprendre notre succès. On a enlevé 180.000 m² de pelouse depuis le lancement du système il y a plus de 30 ans", affirme-t-il. Autre décision radicale pour ceux qui aiment les piscines : "Si maintenant, vous construisez une piscine, elle n'aura pas le droit de faire plus de 56 m²", prévient Corey Enus. Chaque jour, entre 20 et 50 interventions de la police de l'eau ont lieu.

Le défi du fleuve Colorado et la fin du modèle traditionnel

Le fleuve Colorado alimente 40 millions de personnes. Alors que des négociations tendues sont en cours pour réduire la consommation de tout l'Ouest des États-Unis, Las Vegas fait figure de "rock star en matière de conservation d'eau" et de "modèle pour les villes" américaines, estime le chercheur Brian Richter. En 2027, l'arrosage des pelouses des grandes résidences privées sera interdit à Las Vegas.

"L'eau qui est utilisée pour arroser le jardin ou remplir les piscines est définitivement perdue, c'est pour ça qu'on encourage les gens à abandonner le gazon", souligne Beth Moore de la Southern Nevada Water Authority. Selon les experts, l'eau utilisée pour l'arrosage représente 70 % à 80 % de la consommation urbaine en Californie du Sud. "Si nous opérions une transition vers des plantes et des jardins plus adaptés au climat californien, nous pourrions énormément réduire notre consommation d'eau", a déclaré Heather Cooley, directrice de la recherche au Pacific Institute.

Carte hydrologique du bassin du fleuve Colorado et zones de stress hydrique

Avec le changement climatique, "le jardin américain à l’herbe bien verte et à la barrière blanche n’a plus lieu d’être en Californie", déclare Javier, un jardinier de Los Angeles. Selon le bulletin hebdomadaire de l'observatoire américain de la sécheresse, plus de 97 % de la Californie était en état de sécheresse "sévère, extrême ou exceptionnelle". De nombreux barrages et réservoirs d'eau sont à un niveau bien inférieur à la normale. Selon une étude publiée en 2020 par l'agence géologique américaine, le débit du Colorado a baissé en moyenne de 20 % depuis un siècle. Dans ce contexte, l'arbitrage entre le maintien d'une esthétique héritée du passé et la préservation de l'eau pour les générations futures devient le défi majeur de l'Ouest américain.

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