Chroniques des traditions, légendes et récits : de l’Occitanie aux horizons lointains

L'exploration des traditions populaires, qu'elles soient ancrées dans les contes occitans, les légendes pyrénéennes ou les célébrations hivernales, révèle une tapisserie culturelle où le merveilleux côtoie le quotidien. Ces récits, transmis au fil des siècles par l'oralité, constituent le socle d'une identité collective qui, loin de se limiter à une région, tisse des liens entre les peuples.

Les festivités de l'hiver : entre ciel et terre

Les cadeaux pour les enfants, c’est pas toujours le 25 décembre, jour de Noël ! Allons faire un tour en Italie. Si vous êtes du nord-est de l’Italie, de Lombardie ou de Vénétie par exemple, vous serez parmi les premiers à recevoir les cadeaux. Car c’est Sainte Lucie qui vous les apportera le jour de sa fête, le 13 décembre. Pourtant, Lucie est originaire de Syracuse en Sicile. En tous cas, sa fête correspond au premier jour à partir duquel le soleil se couche plus tard que la veille. Sainte Lucie se déplace avec un âne volant qui est quand même plus de nos pays que les rennes du Père Noël. Elle ne donne des cadeaux qu’aux enfants sages. Les enfants leur laissent (à Sainte Lucie et à son âne) quelque chose à manger, par exemple un bout de pain.

Toutefois, la majorité des Italiens célèbre Noël le 25 décembre. Et c’est Babbo Natale (Père Noël) ou, selon les régions, Gesù Bambino (Petit Jésus) qui apportera les cadeaux. Mais, les Italiens ont un point particulier. On fabrique des grandes ‘ndocce ou torches pouvant aller jusqu’à 4 m de hauteur, à partir de branches de sapin et de pin. On dit qu’autrefois, les garçons faisaient de belles ‘ndocce pour les montrer à la fille qu’ils voulaient courtiser. Pour marquer son intérêt, celle-ci regardait par la fenêtre.

Du côté de Rome, pour les cadeaux, on attend l’épiphanie, le 6 janvier. Mais ce ne sont pas les Rois Mages les bienfaiteurs des enfants. Non. C’est une sorcière, une gentille sorcière, souriante, nommée la Befana, qui passe dans les maisons la nuit avant l’épiphanie. La tradition raconte que les Rois Mages partis adorer Jésus, se perdirent. Alors, ils s’arrêtèrent et demandèrent leur direction à une vieille femme, la Befana. Et ils lui demandèrent de les accompagner. Mais la Befana refusa et les Rois Mages reprirent leur route. Tout bien réfléchi, elle regretta d’avoir refusé et partit sur leurs pas. Malheureusement, elle ne réussit pas à les rejoindre, ni à trouver Jésus. Et dans les chaussettes pendues pour l’épiphanie, la Befana laisse des cadeaux de Noël pour les enfants sages ou des morceaux de charbon pour les autres.

Illustration représentant la Befana, la célèbre sorcière italienne distribuant des cadeaux

La Gascogne : contes et poésies au coin du feu

Revenons en Gascogne. Vous avez encore quelques hésitations pour des cadeaux de Noël ? C’est pourtant un doux moment pour s’asseoir au coin du feu avec un parfum du pays. Quelques belles poésies en gascon qui parlent aux enfants de ce qu’ils aiment : le chat, le vent, le doudou… un QR code permet de voir des images illustrant la poésie récitée par l’autrice. Quoi de mieux qu’une bonne BD pour découvrir le monde de la sorcière Pepper et de son chat Carrot. Pour les 7 à 15 ans. Attention ça bouge ! La mission n’est pas de tout repos, il s’agit de repousser les dinosaures dans leur espace-temps. Deux versions : en gascon ou en languedocien.

Si vous aimez la belle écriture, le parfum des montagnes ou le choc des mots du poète, voilà deux classiques, bilingues (français-gascon), qui vous raviront. Maurice Romieu présente, en français, l’encyclopédie qu’Aliénor de Comminges a fait établir pour son fils Gaston qui se fera appeler Febus. Des copies des magnifiques enluminures et des extraits du manuscrit original (un seul a été réalisé) en font un livre d’art. Plus qu’un documentaire, c’est la photo artistique du quotidien.

La Grande Ourse : les cieux racontés par les anciens

Nous connaissons tous la Grande Ourse. Pourtant nous n’avons pas toujours employé ce nom. Comment nos aïeux en parlaient-ils ? La Grande Ourse est une des constellations les plus connues et les plus faciles à reconnaître. À vrai dire, il n’est pas si simple d’y voir une ourse, car, de toutes ses étoiles, seules 6 sont vraiment brillantes. En outre, elle reste dans notre ciel toute l’année et durant toute la nuit.

[Regardez les sept chevrières / Une étoile brillante / Les trois coins et les filandières / Qui vont vers le Bedat ; / Sur nous le char retourné / De Noë la sainte croix / Ciel pur étoilé qui verse / Sur nous mille faveurs].

Si nous n’avons pas d’information sur la Gascogne, nos voisins Catalans en ont une. Et l’ethnologue catalan Joan Amades (1890-1959) nous raconte, dans Costumari Català : La constel·lació de l’Óssa major és coneguda en molts pobles pel Carro. [La constellation de la Grande Ourse est connue dans plusieurs villes sous le nom de Char]. Quant à Jean-François Bladé (1827-1900), il rapporte dans ses Contes de Gascogne, cette légende intitulée « Le Char du roi David », donc une légende de la Grande Ourse, et dictée par Pauline Lacaze, originaire de Panassac (Gers) : La nuit, quand il fait beau temps, vous voyez, du côté de la bise [nord], sept grandes étoiles et une petite, assemblées en forme de char. C’est le Char du roi David, qui commandait, il y a bien longtemps, dans le pays où devait naître le Bon Dieu. Le roi David était un homme juste comme l’or, terrible comme l’orage.

De son côté, Félix Arnaudin (1844-1921) publie dans les Condes de la Lana Gran, un conte qu’il a collecté. Il est intitulé Le Char et les Bœufs. Le Char et les Bœufs sont sept grosses étoiles que l’on distingue fort bien dans le ciel. Il y en a quatre qui sont les quatre roues du Char une autre le Timon, et les deux dernières représentent le Bouvier et le Bœuf. Il y a aussi une autre petite étoile que l’on peut voir au-dessus du Bœuf ; celle-ci est le Loup. Une fois, le loup avait mangé un des bœufs du bouvier. Et, naturellement, l’homme ne pouvait plus faire tirer son char par un seul bœuf. Alors, pour refaire la paire, il attrapa le loup et l’attela avec le bœuf, à la place de celui qu’il avait mangé.

Carte du ciel montrant la constellation de la Grande Ourse

Les Pyrénées : le mythe de Pyrène et Hercule

La princesse Pyrène, fille du roi Bébryx, aurait séduit Hercule, le grand héros grec. En revenant de son dixième travail, Hercule rencontre la princesse Pyrène. C’est ce que nous dit en 83 Silius Italicus, dans le troisième chant des Punica, ou guerre punique. Dans ce chant, l’armée punique revenant de Sagonte, province de Valence, traverse les Pyrénées le long des côtes de la Méditerranée. Et là, au milieu du récit des événements historiques, le poète propose un intermède. « se rendant au pays de Géryon, Hercule séjourne chez le roi pyrénéen Bébryx et, sous l’emprise de la boisson, viole Pyrène, la fille de son hôte. Celle-ci met alors au monde un serpent et, craignant la colère de son père, s’enfuit dans les montagnes où des bêtes sauvages la mettent en pièces.

L’histoire ne semble pas inventée par Silius Italicus. De quand date le mythe original et quel est-il ? Car les transmissions étaient orales. Ainsi, les écrits, quand ils arrivent jusqu’à nous, ne suffisent pas pour en décider. Revenons à l’histoire. Les Grecs ont colonisé les pourtours de la Méditerranée occidentale au VIe siècle av. J.-C., dont Marseille. On n’a pas retrouvé la trace de cette cité grecque et plusieurs hypothèses ont été émises : Port Vendres par exemple. Transmettre une légende de générations en générations sur des siècles et des millénaires ? On comprend qu’elle se soit déformée.

Très loin, là où le soleil se couche vivait Géryon, géant à trois têtes, entouré de mille bœufs. Hercule est chargé de ramener les bêtes pour les offrir à la déesse Junon. C’est son dixième travail. Après avoir réussi, il rentre à Mycènes et passe par l’Ibérie, la Narbonnaise et l’Italie en suivant un chemin proche de la Méditerranée. Ercules que demorè tot l’estiu dab la gojata en tot minjar ahragas e avajons, en tot se banhar dens las nèstas, brembè de la sua mission. Hercule resta tout l’été avec la jeune fille, mangeant des fraises et des myrtilles, se baignant dans les nestes. Puis, un jour, les oies traversèrent le ciel et Hercule se souvint de sa mission.

L'Être de LEGENDES Qui faisait Trembler les Pyrénées Basques

Les contes de Noël et l'héritage oral

Hier, lors de la veillée de Noël, on chantait la naissance de Jésus ; aujourd’hui, la fête est tournée vers les enfants. Noël vient des mots latins dies natalis, autrement dit jour de naissance. Bien plus tard, les noëls, c’est-à-dire les chants autour de la nativité, vont faire leur apparition. Nous sommes au Moyen-âge. Ce sont surtout des chants populaires - et non liturgiques - et même des chants dansés. Dans une douce jubilation, / Chantez maintenant et soyez joyeux! / La joie de notre cœur / Repose dans la crèche; / Et [elle] luit comme le soleil / Dans le sein de la mère.

À partir du XVIe siècle, à côté des chants, se développent d’autres formes : histoires dialoguées, légendes, contes. Elles seront racontées à la période de Noël, à la veillée. Au XIXe, les contes pour enfants explosent. Et les aspects humains prennent le pas sur les aspects divins. Ainsi, Kinder- und Hausmärchen [Contes de l’enfance et du foyer] des frères Grimm sort le 20 décembre 1812. Les thèmes ne sont plus la naissance de l’enfant-Dieu, ils sont plutôt éducatifs, mettant en avant des enseignements de morale.

La Gascogne, comme d’autres régions et pays, développe les chants, les Nadaus [Noëls] et les contes. Ce peut être des contes originaux ou des contes inspirés (les thèmes se retrouvent souvent) ou encore des traductions de contes connus. En attendant la messe de minuit, pendant la veillée, on chante, on se dit des contes, on raconte. Ainsi, dans des anciens exemplaires de la revue Reclams de Biarn et Gascougne, on trouve des récits racontant la vie. Eternelle glori ! - Ò, peluts de Bearn, de Lanas, e Gasconha! / Ò sublimes boès d’ua santa besonha, / Eternelle glòri! - Ô poilus de Béarn, de Landes et de Gascogne ! / ô sublimes âmes d’une sainte besogne, / Éternelle gloire ! Là, l’auteur raconte que des histoires s’échangeaient en attendant la messe de minuit. En panne d’inspiration, les personnes se retournent vers l'ancienne.

Le Drac et les légendes de la vie rurale

Autrefois, -au temps où l’on ne sonnait pas encore l’angélus,- le Drac prenait la forme de diverses bêtes, tantôt un chat, tantôt une jument, tantôt un mouton, que l’on rencontrait sur les chemins. Un jour, il y avait vingt-deux enfants qui allaient au catéchisme. Voilà qu’au bout d’un pré ils trouvèrent une jolie petite jument d’une amabilité et d’une douceur étonnantes, si bien que l’un des enfants dit : - Il faut lui monter sur l’échine. Et il y monta. Après celui-là un autre, puis un autre… L’échine de la jument s’étira tant et tant que vingt et un y montèrent. Le dernier dit, en levant la jambe : - Quand mon père monte à cheval, il fait le signe de la croix. Et, en disant cela, il se signa.

Ces récits, souvent teintés de fantastique, servaient à structurer l'imaginaire des plus jeunes et à renforcer les liens communautaires. Le loup, figure omniprésente dans ces contes, a inspiré bien des histoires. Un enfant qui rentrait chez lui - à pied, est-il besoin de le dire ? - sent la présence d’un loup, derrière lui. L’enfant presse le pas, mais rien n’y fait : la bête est toujours là, à quelques pas de lui. Arrivant à Thenon, car c’est à Thenon que cette histoire (véridique, mythique ?) se situe, le loup est encore sur ses talons. Il le suit jusque dans la cour de la maison… L’enfant entre, se rue vers son père… Mais rien ne sort de sa bouche… Ce n’est que quelques minutes plus tard qu’il retrouve l’usage de la parole et peut raconter son aventure. Le père sort, le fusil à la main… Le loup, heureusement pour lui, a filé…

Représentation traditionnelle du loup dans les contes populaires

La sagesse des arbres : le conte du figuier

Trois figuiers énormes, dans le coin d’un champ isolé, discutaient vivement. - C’est quand même une honte, disait le premier, regardez comme je suis chargé de fruits magnifiques. Ils vont être bons à cueillir, il y en a des paniers et des paniers ! Et qui va en profiter ? Des oiseaux, des insectes, et le pire de tous les prédateurs : notre propriétaire. Il va venir se servir, et je ne garderai rien, alors que j’ai travaillé toute la saison, que je les porte sur mes branches qui tombent vers le sol. Je ne tirerai rien de tout mon travail de l’année !

Le chacal Yahia, rusé compère, n’avait rien perdu de cette conversation. Il choisit de revenir dans l’après-midi. S’approchant des arbres, il s’adressa au premier : - Bonsoir, arbre splendide ! Je ne peux m’empêcher de m’arrêter pour te complimenter. Ta charge de fruits est magnifique ! Tu peux en être fier ! Quel bonheur ce doit être pour toi ! - Tu parles bien, Yahia ! Ces fruits que tu admires me mettent en colère ! On va peut-être me les prendre demain, et il ne me restera rien. Si tu veux, goûte, ce sera autant de moins que me volera mon propriétaire !

Yahia ne se le laissa pas dire deux fois. Il avait apporté des paniers, et ne tarda pas à les remplir, ses enfants sortirent des bosquets pour l’aider. Le figuier baissait même ses plus belles branches pour l’aider. Au soir, l’arbre était nu. Yahia partit en le remerciant mille fois. Le lendemain matin, le rusé chacal se rendit au souk et vendit toute sa récolte un bon prix. Dans le même temps, le propriétaire suivi de ses ânes portant larges paniers découvrait le désastre. Adieu récolte ! Le premier arbre était vide ! Il insulta le figuier, le frappa à coups de bâton, et dans l’aveuglement de sa colère promit de le couper à la première occasion.

Yahia revint l’après-midi. Le premier arbre lui demanda des nouvelles. - Ah, un malheur inexplicable, une malchance incompréhensible ! C’était la volonté d’Allah ! J’avais déposé toutes les figues sur des étagères, dans un lieu sûr : les étagères ont cédé et tout est tombé par terre. Les fourmis se sont jetées dessus, ainsi que les souris et les rats ! C’est un grand malheur, mais tout est perdu !

Laissant pleurer le figuier sur son sort, il s’approcha du deuxième. - Que ta récolte est belle ! J’adorerais y goûter ! - Toi, tu me demandes l’autorisation ! Tu n’es pas comme notre propriétaire, qui prend tout ce qu’il veut et ne nous laisse rien ! - Comment, il ne te laisse pas une part ? Le visage allongé et les yeux grands ouverts, on l'aurait vraiment cru surpris. - Rien du tout ! Pourtant, je me contenterais de la moitié de ma charge de fruits, car je reconnais que ce fermier prend un peu soin de nous. - Veux-tu que je t’aide. J’ai ma journée à mettre à ton service. Je peux ramasser les fruits et mettre ta part à l’abri. - Eh bien, fais-le ! Ce balourd de propriétaire saura qu’on ne me vole pas indéfiniment !

Le lendemain, au lever du soleil, Yahia était au marché. Il vendit tout, en tira un prix intéressant, et s’acheta un beau tarbouche rouge. Au même instant, le propriétaire du verger découvrait avec stupéfaction qu’on l’avait à nouveau précédé. Il maugréa, maudit tous les djinns et tous les démons de l’enfer, et récolta ce qui restait. Il frappa le figuier à coups de bâton, et dans sa rage promit de l’arracher, pour ne plus faire la fortune des voleurs.

L’après-midi était avancée, quand le chacal et ses enfants revinrent sur les lieux. Le deuxième arbre lui demanda ce qu’il avait fait des fruits. - Ah, la malchance ! J’avais tout caché au frais dans une petite grotte, près de l’oued. Quand tout à coup il a plu et l’oued s’est mis à déborder. La grotte a été noyée et tout a été perdu ainsi ! C’était la volonté d’Allah, le Saint et le Miséricordieux, et nous n’y pouvons rien ! L’arbre se mit à pleurer, Yahia préféra ne pas rester plus longtemps avec lui.

Il s’adressa au troisième : - Tous les figuiers sont des arbres vénérables ! Et tu tiens bien ta place parmi eux ! J’admire ta récolte ! Est-ce ton propriétaire qui va tout prendre, ou y en aura-t-il pour les oiseaux et les insectes ? - Il y en aura pour les oiseaux et les insectes, ainsi que pour tous les types de parasites ! - Si tu veux, je peux t’aider à mettre à l’abri la totalité, ou seulement une partie si tu préfères. Qu’en dis-tu ? - Je dis que celles qui sont tout en haut, plus près du soleil, sont les meilleures et les plus juteuses. Veux-tu y aller ?

Yahia fit signe que oui, le figuier abaissa ses branches pour l’aider à monter à son sommet. Le rusé chacal commença à se gaver. Une fois le ventre plein, il voulut redescendre, mais il ne le pouvait. Les branches ne s’abaissaient plus. Yahia était prisonnier en haut de l’arbre. Il crut à une plaisanterie, mais l’arbre ne bougeait plus, il essaya de l’amadouer par des promesses, puis de l’impressionner par des menaces. Rien n'y fit. Yahia était bien placé pour voir arriver le paysan avec ses paniers et ses ânes. En apercevant Yahia, il s’exclama comme jamais. Il avait enfin trouvé son voleur, et levait frénétiquement son bâton. Yahia se jeta dans le vide, arrivant à freiner un peu sa chute, mais il prit quelques coups de gourdin. Il perdit son tarbouche neuf et sa ceinture pleine de monnaie d’argent. Le propriétaire promit à ses arbres de les soigner comme avant, sa colère était tombée.

Illustration d'un figuier majestueux dans un paysage méditerranéen

Les figures fantastiques du patrimoine oral

C’est d’abord une forme de littérature orale avant que ces histoires ne soient écrites. Dans les sociétés anciennes, jusqu’au recul de l’illettrisme, c’est une culture orale qui est colportée, elle est jouée par des troupes sur la place publique, ces textes sont récités, ils sont racontés. Dans la société rurale ils se transmettent par l’oralité au travers des veillées tant que veillées il y aura, par échanges, les personnes âgées racontent ainsi aux jeunes enfants, et de génération en génération on se passe la tradition orale comme le relais d’un vieux savoir.

Ces thèmes seront illustrés avant même que la lecture ne soit généralisée. Ainsi les imagiers vont-ils s'emparer des traditions orales des contes et légendes et en confier la diffusion aux colporteurs. Ainsi par exemple avec le fond le plus célèbre, celui des images d'Epinal, mais il y en eut bien d'autres. Et ensuite, lorsqu’on lit, on va imprimer des contes et légendes. Et finalement les figer à un moment donné alors qu’au temps du colportage oral ils allaient et venaient et ils évoluaient.

Dans le courant du XIXe siècle des collecteurs, aux franges de l’anthropologie et de la littérature, ont participé à cette fin de l’oralité en écrivant ce qu’ils entendaient. C’est la raison pour laquelle certains contes, communs à diverses régions, ont un fond unique et offrent une variante spécifique à chaque terroir. C’est par exemple le cas pour le conte « Jean de l’ours » qui prend des formes très différentes dans les terroirs du Sud-Ouest, mais aussi en Auvergne puisqu’on le retrouve dans la tradition orale du Velay.

Les terroirs entourés du mystère ont leur propre légende entretenue souvent par les plus grands écrivains. Probablement le loup. L’écrivain et collecteur de ces savoirs, Claude Seignolle, a expliqué que le loup occupe une place prépondérante dans les contes et légendes. Et ceci au moins pour deux raisons : premièrement ce fut le dernier grand fauve de nos campagnes. On a encore tué des loups dans le Berry ou dans le Périgord dans les années 1930. Officiellement le dernier loup a été tué dans le Périgord, à Javerlhac en 1940. Deuxièmement les personnes les plus âgées parmi nos lecteurs et lectrices, nés avant 1920, ont été les témoins du passage de loups et ont entendu les échos très contemporains des battues aux loups ou des exactions du fauve.

Il n’est que d’observer aujourd’hui le succès de parcs animaliers comme celui des loups de Chabrières dans les monts de Guéret (Creuse), ou la peur du retour du loup dans le Massif central, pour percevoir à quel point le loup est encore une silhouette majeure dans l’imaginaire des enfants. Geneviève Saint-Martin dans son ouvrage L’Auvergne des monstres, des sorciers et des dieux parle du loup comme d’un être réellement à part dans la nuit des campagnes : « Il a la réputation de voir la nuit, de posséder un regard qui perce les ténèbres. Maître des ténèbres, il en est aussi le guide et l’antidote. »

Mis à part le loup, il y a souvent la figure de la mort qui rôde. Elle prend des formes diverses, des incarnations ou tout le moins des mises en formes supposées perceptibles par l’œil humain. Ce sont par exemple, la nuit de Noël, les lavandières qui ne seraient que les âmes des morts du village revenant sur les lieux de leur vie pour se laver dans les eaux d’une mare ou d’un lavoir proche du village, pendant la durée des douze coups de minuit. Il y a bien sûr les feux follets qu’on appelle les follets ailleurs et qui ont la particularité d’apparaître dans les cimetières ou à proximité des cimetières.

Il y a aussi des personnages qui sont construits comme s’ils avaient été appelés pour faire peur aux enfants. Ainsi le croque-mitaine que l’on trouve au moins dans deux de nos terroirs, en Périgord et dans l’extrême est de l’Auvergne. C’est évidemment un personnage majeur notamment dans le florilège des personnages fantastiques du Berry et de la Sologne. Mais ce personnage n’est pas étranger à d’autres terroirs.

La topographie des carrefours est souvent remarquée comme le site des réunions sorcières, les nuits de pleine lune. Le lieu-dit Marloup dans les collines du Sancerrois dans le Berry est célèbre pour les réunions de sorciers. C’est un point haut, point géographique remarquable qui domine tout le pays. Avec la monumentalité en plus, on retrouve cette tradition au sommet du puy de Dôme en Auvergne. La femme Bosdeau, sorcière du Limousin, brûlée vive sur ordre du parlement de Bordeaux raconta, dans ses interrogatoires, que les sorciers venus de très loin se rassemblaient sur le sommet des volcans d’Auvergne. L’écrivain Henri Pourrat a ainsi raconté un sabbat dans son roman Gaspar des montagnes.

Sous l’Ancien Régime les procès pour sorcellerie sont nombreux, on connaît leurs recensions tant pour le Berry que pour l’Auvergne ou le Limousin. Suzanne Labrousse dite "la prophétesse de Vanxains" dans le Périgord est un des derniers avatars de cette longue lignée de femmes dites sorcières. Les lieux élevés, ou simples monticules remarquables, sont souvent associés à des légendes de rendez-vous nocturnes. Quand ce ne sont pas les sorciers, ce sont d’autres silhouettes comme les fades en Auvergne. L’historien Auvergnat Ribier du Châtelet avait ainsi noté : « Presque tous les tumulus et dolmens d’Auvergne sont réputés comme des points de ralliement pour les fades. »

Il est probablement assez juste de parler d’un corpus commun dans lequel on retrouve des figures similaires pour les mythes, les contes et légendes :

  • Basajaun : Homme sylvain, l'homme des bois, grand connaisseur des caprices de la nature.
  • Bécut : Incarnation du géant, cyclope anthropophage des Pyrénées.
  • Birettes : Sorcières, fantômes, revenants et bonnes fées à la fois, souvent une variante du loup-garou.
  • Came-Cruse : Personnage fantasmatique et réprimandeur d’enfants dans les contes de Gascogne.
  • Chasse volante : Aussi appelée chasse à Ribault, décrite comme un bruit fantastique de charge de cavalerie lors des nuits d’orage.

Ces récits, au-delà de leur aspect merveilleux, témoignent d'une volonté profonde de l'humanité de donner du sens à son environnement, de transmettre des valeurs morales et de perpétuer une mémoire collective qui, malgré le passage du temps et la modernité, continue de vibrer dans le cœur de nos campagnes.

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