Introduction : L'Émergence d'une Filière Locale
Le houblon, cette plante aromatique grimpante de la famille des Cannabaceae, est un ingrédient fondamental dans la production de bière. Si les principales régions de production en France sont historiquement les Flandres et surtout l'Alsace, l'idée d'une filière locale et biologique a longtemps semblé un défi. Aujourd'hui, un nom résonne particulièrement dans le monde brassicole artisanal français : Matthieu Cosson. Installé à Bourgneuf-en-Retz, en Loire-Atlantique, il est un véritable pionnier, lançant le premier projet de micro-houblonnière bio en France, hors coopérative, en 2016. Son initiative a rapidement attiré l'attention, car elle répond à un objectif crucial pour de nombreux brasseurs artisanaux : l'approvisionnement en houblon local et certifié biologique.

Les Coordonnées d'une Ambition : Bourgneuf-en-Retz
Matthieu Cosson, ce quadragénaire agriculteur, a choisi Bourgneuf-en-Retz, une commune située en Loire-Atlantique, pour établir son projet, baptisé « Le Champ du Houblon ». Plus précisément, ses houblonnières se trouvent au lieu-dit Nombreuil. Ce choix géographique n'est pas anodin, notamment en raison de la pluviométrie de la région. Le houblon étant gourmand en eau, la Loire-Atlantique offre un avantage certain par rapport à des régions comme l'Alsace, où sa culture demande une irrigation intensive. Ce projet novateur est hébergé au sein de la Ferme du Marais Champs, une exploitation déjà engagée dans la production biologique depuis des années, proposant des produits tels que tomme, crème, fromages frais, fromage blanc et faisselle. Cette intégration dans un environnement agricole biologique préexistant renforce la cohérence et la viabilité du projet de Matthieu Cosson.
Le Parcours d'un Pionnier : Défis et Déterminations
Le lancement du projet de Matthieu Cosson en 2016 fut une première en France. Cet aspect de pionnier s'est accompagné de défis considérables. L'investissement initial est conséquent, nécessitant une quantité importante de matériel, et un projet de houblonnière ne commence à générer des revenus qu'au bout de trois ans. Les aides pour ce type de projet agricole sont rares, précisément parce que le "type de projet" n'existait pas vraiment auparavant. Matthieu a d'ailleurs dû faire face à un investissement de départ de 120 000 €.
Des difficultés techniques ont également jalonné son parcours, chaque étape étant complexe et risquée. Matthieu lui-même confie être arrivé "un peu la bouche en cœur, sans connaître l’histoire du houblon", et notamment la crise de 2008 qui avait obligé de nombreux cultivateurs à arracher leurs pieds. Lors de son installation, Matthieu n'avait "aucun outil", ce qui l'a contraint à faire des allers-retours vers l’Alsace et l’Allemagne pour acquérir le matériel nécessaire, apprenant même le mot allemand "Hopfentechnikmaterial". Face aux Alsaciens, connus pour leur caractère, il a dû rassurer sur la qualité de son houblon, ces derniers étant "inquiets que [il] fasse du houblon de mauvaise qualité".
Malgré ces obstacles, Matthieu Cosson a fait preuve d'une détermination inébranlable. Partant d'un hectare, il cultive aujourd'hui quatre hectares de houblon. Il gagne pour l'instant 300 € par mois, ce qui "est un peu compliqué pour faire vivre une famille". Heureusement, il bénéficie de l'entraide précieuse de ses voisins agriculteurs à la Ferme Marais Champs, qui lui "prêtent leur tracteur, en échange de quoi [il leur] rend du temps sur la ferme".
Le Métier de Houblonnier : Un Cycle de Culture Exigeant
Le métier de houblonnier, tel que détaillé par Matthieu Cosson, est un travail exigeant qui suit un cycle annuel précis. Le houblon, étant une liane qui pousse à partir d'un rhizome, requiert des soins attentifs tout au long de l'année.
La "mise au fil" : Début mai, lorsque la liane commence à pousser, Matthieu et sa stagiaire Zoé procèdent à la "mise au fil". Cette étape cruciale consiste à sélectionner deux ou trois brins par pied, qu'ils enroulent ensuite autour d'un tuteur. Matthieu a opté pour des tuteurs en fibre de coco, importés du Sri Lanka, plutôt que des fils de fer.
L'entretien et les traitements : Le traitement des champs occupe une grande part du temps du houblonnier, car le houblon est très sensible aux maladies. Dans une culture biologique, le traitement principal est le cuivre, bien que Matthieu reconnaisse qu'il peut s'avérer toxique pour les sols au fil des années. Très soutenu par ses voisins agriculteurs, qui travaillent en Biodynamie, il "dynamise lui aussi ses sols".
La récolte : La récolte a lieu en septembre. Elle s'effectue à l'aide d'un tracteur muni d'un bras "coupeur" qui cisaille les lianes. Chaque liane pèse "entre 10 et 20 kilos".
Le tri et le séchage : Les lianes récoltées sont ensuite transportées dans un hangar. Elles sont insérées dans une trieuse, dont le bruit est assourdissant. Cette machine permet de séparer les fleurs de houblon des lianes, ne gardant que les cônes femelles, et de se débarrasser de la liane, qui est ensuite compostée. Les fleurs de houblon sont ensuite envoyées dans un séchoir. Elles y sèchent pendant six heures à 60 degrés avant d'être pressées. L'objectif de cette étape est de "diminuer le volume et d'enlever l'oxygène".
Matthieu Cosson a déjà ramassé deux tonnes de houblon cette année, soit "deux fois plus que l’année dernière". Cependant, cela ne lui permet pas encore "d'en vivre correctement". En moyenne, le kilo de houblon bio se négocie entre 40 et 45 euros. Pour un litre de bière, il faut environ 5 grammes de houblon sec. Pour l'instant, il compte une cinquantaine de clients, principalement des brasseurs implantés dans l'ouest de la France.

Au-delà de la Bière : Les Utilisations Multiples du Houblon
Bien que le houblon soit principalement associé à la bière, ses usages dépassent largement le cadre brassicole. La plante offre en effet diverses possibilités, notamment dans le domaine culinaire et pour des applications bien-être.
En cuisine : La lupuline, ce petit pistil jaune à l'intérieur de la fleur de houblon, peut être intégrée dans des sauces ou des gâteaux. Le début de la liane, quant à lui, peut être cuisiné. Sa saveur rappelle celle de l'asperge, d'où son surnom d'« asperge du nord ».
Infusions et bien-être : Le houblon peut également être utilisé pour faire des infusions, offrant ainsi des propriétés relaxantes et apaisantes.
Ces utilisations alternatives contribuent à valoriser l'ensemble de la plante et à diversifier les débouchés pour les producteurs comme Matthieu Cosson.
Collaborations et Perspectives d'Avenir
Matthieu Cosson ne se contente pas de cultiver le houblon ; il est également un acteur majeur dans le développement d'une filière locale et biologique en France. Ses ambitions et ses collaborations sont multiples :
Amélioration et stabilisation de la production : Son objectif premier est d'améliorer et de stabiliser le rendement des récoltes, ainsi que le séchage, afin de pouvoir mieux approvisionner les brasseurs artisanaux avec lesquels il travaille.
Compréhension du terroir : Matthieu s'attache à mieux comprendre ses propres houblons et les particularités de son terroir. Il collabore avec un laboratoire nantais qui lui permet, par exemple, de quantifier ses taux d'acide alpha. Ces mesures sont essentielles pour les brasseurs, car elles leur permettent de prévoir l'amertume de leur bière.
Partenariats brassicoles : Il poursuit les collaborations avec des brasseurs, en leur permettant de brasser avec du houblon frais, une technique inhabituelle qui offre des profils aromatiques uniques. L'an dernier, il a notamment réalisé une collaboration avec la brasserie LANO, de Noirmoutier, pour la bière La Cascadeuse, qui porte le nom de la variété de houblon utilisée, le cascade. Plus récemment, en mars 2026, trois brasseries ligériennes, dont deux liées au restaurant le Brouhaha à La Ferrière, ont lancé trois bières originales contenant de nouveaux houblons locaux provenant de la production de Matthieu Cosson. Parmi celles-ci, la bière Alamo, caractérisée par sa pétillance fine, ses arômes de poivre, d'herbes fraîches et de fruits du verger, a été saluée par Marie-Emmanuelle Berdah, zythologue nantaise.
Développement d'une filière nationale : Enfin, Matthieu Cosson contribue activement au développement d'une filière du houblon BIO français et local, notamment en tant que co-président de l'association « Houblons de France ». L'association « Le champ du houblon » qu'il a lancée vise à financer ses premiers investissements pour s'installer à Bourgneuf-en-Retz. Son projet est perçu comme une "vraie bonne nouvelle pour la filière brassicole bretonne", bien que quelques brasseurs comme la Brasserie Saint-Georges ou la Brasserie La Bambelle aient déjà franchi le pas en créant leur propre houblonnière en Bretagne.
Un Avenir Prometteur pour le Houblon Local
Le projet de Matthieu Cosson au Champ du Houblon à Bourgneuf-en-Retz incarne l'avenir d'une agriculture plus locale, durable et en phase avec les attentes des consommateurs et des professionnels. En dépit des défis, sa persévérance et sa vision ont permis de jeter les bases d'une filière houblonnière biologique en Loire-Atlantique. Son rôle de "dieu vivant" pour les brasseurs artisanaux français, comme l'ont qualifié certains, témoigne de l'impact significatif de son travail. En offrant un approvisionnement en houblon "moderne" et BIO, il contribue à l'émergence de bières véritablement "locales" et à la dynamisation de l'économie agricole et brassicole de la région.
