La betterave fourragère, plante aux exigences nutritionnelles élevées, requiert une approche réfléchie pour atteindre son plein potentiel. L'apport d'éléments majeurs tels que l'azote, le phosphore et le potassium, complété par du calcium et des oligo-éléments comme le bore et le manganèse, est crucial. L'azote, véritable moteur de la croissance végétative, est intimement lié au rendement. Le potassium, quant à lui, joue un rôle essentiel dans l'équilibre hydrique de la plante et le transport des sucres vers les racines, avec environ 80% de ses réserves localisées dans le feuillage. Le phosphore est indispensable aux stades précoces, stimulant le développement racinaire et la vigueur initiale. Le calcium, fondamental pour la structure cellulaire et la régulation enzymatique, favorise également la disponibilité d'autres nutriments, conditionnant un pH du sol supérieur à 6,5. Le bore est vital pour la formation des parois cellulaires ; sa carence se manifeste par des pourritures du cœur et des racines creuses, compromettant la conservation. Il est recommandé d'en apporter dès le semis, et en complément à la fermeture des rangs si nécessaire. Le manganèse, souvent peu disponible en conditions sèches ou à pH élevé, complète ce tableau nutritionnel. Les apports organiques sont particulièrement bien valorisés par la betterave fourragère.

La Précision de l'Apport : La Localisation au Semis
L'application localisée d'engrais au semis est une technique qui gagne du terrain dans la culture de la betterave. Elle consiste à déposer l'engrais à proximité immédiate de la semence, permettant une disponibilité accrue des nutriments pour la jeune plantule. Cette méthode vise à optimiser le développement racinaire en augmentant la concentration des éléments nutritifs là où ils sont le plus nécessaires. Contrairement à un épandage en plein, la fertilisation localisée concentre l'apport, évitant de nourrir les inter-rangs où la culture est absente.
Cette technique est particulièrement pertinente pour les éléments peu mobiles dans le sol, tels que le phosphore et le potassium. Ces nutriments se déplacent par diffusion, sur de très courtes distances (quelques millimètres), et leur mise à disposition rapide à proximité des jeunes racines répond parfaitement à leurs besoins essentiels en début de cycle. Pour l'azote, l'enfouissement de l'engrais lors de la localisation permet de limiter les pertes par volatilisation ammoniacale, un phénomène particulièrement marqué lorsque l'engrais est épandu en surface par temps sec et venteux.
L'agriculteur Hervé, dans les sols très argileux du nord de la France, a adopté cette pratique dès 2008. Face aux contraintes de ces sols, qui offrent peu de choix en termes de rotation des cultures, il a constaté que la betterave s'y épanouissait particulièrement bien, fabriquant davantage de sucres. L'investissement dans un semoir adapté, couplé à une pompe à engrais et un régulateur, a permis de déposer l'azote à 15 cm du rang, enfoui à 2-3 cm de profondeur. Pour adapter le matériel aux spécificités de ses sols, Hervé et son voisin ont développé un système d'enfouissement d'engrais fixé derrière les éléments semeurs, utilisant des coutres fins pour minimiser le déplacement de mottes. Cette ingéniosité a permis de résoudre le problème du matériel du commerce, où le système d'enfouissement placé devant les éléments semeurs risquait de coller la terre argileuse aux roues du semoir.

Avantages et Efficacité de la Fertilisation Localisée
La fertilisation localisée au semis présente de nombreux avantages. Elle accélère la couverture du sol au printemps, une donnée essentielle en sols argileux où le travail du sol est souvent rendu difficile par les conditions climatiques. L'évitement d'un passage supplémentaire au printemps, grâce à cette technique, permet une meilleure organisation du temps de travail. De plus, elle se substitue à l'apport d'engrais solide réalisé bien avant le semis, réduisant ainsi les risques de brûlures à la germination. La technique assure une meilleure répartition de l'engrais et favorise une couverture plus rapide du sol.
Sur le plan de l'efficacité de l'azote, l'apport localisé au semis se révèle supérieur à l'apport conventionnel. Les plantes prélèvent environ 68% de l'azote appliqué par localisation, contre 55% en apport conventionnel (épandage à la dose bilan avant préparation et semis). Cette meilleure valorisation s'explique par la concentration de l'azote à proximité du système racinaire, le rendant plus accessible et limitant la compétition avec la biomasse microbienne. Les agriculteurs pratiquant la localisation rapportent une vigueur accrue au démarrage du couvert, due à la disponibilité précoce de l'azote. Cette technique améliore également la régularité de la végétation. L'enfouissement de l'engrais azoté est également un levier pour diminuer les pertes par volatilisation, qui sont fortement ralenties par l'incorporation au sol. L'utilisation de logiciels comme Azofert permet de calculer la réduction de dose d'azote à apporter en localisé, en tenant compte du type de sol, du pH et de la forme d'engrais. Une réduction de dose plus importante est proposée si l'engrais est sous forme liquide (solution azotée) par rapport à une forme solide comme l'ammonitrate, moins sensible à la volatilisation.
Au-delà de l'azote, la localisation permet d'améliorer l'absorption du phosphore et du potassium dès les premiers stades, éléments cruciaux pour le développement racinaire et la production de sucres. La meilleure vigueur en début de cycle, associée à une absorption d'azote accrue, assure un gain de productivité pour la culture. D'autres avantages incluent la préservation de la structure du sol et l'homogénéité du développement de la betterave grâce à la régularité de l'apport.
journees techniques betterave et chicoree 13 14 juin 2017
Besoins Nutritionnels Spécifiques de la Betterave
La betterave est une culture très exigeante en phosphore et en potassium, nécessitant une couverture adéquate de ses besoins en fertilisation de fond chaque année pour optimiser rendement et qualité. La méthode du Comifer, basée sur l'analyse de sol, les besoins de la culture, l'historique des apports et l'exportation des résidus, permet de déterminer la dose optimale. Les apports de fertilisants organiques avant semis doivent également être pris en compte.
Pour le phosphore, il est préférable d'opter pour des formes hautement assimilables, dites "solubles eau", comme les superphosphates ou les phosphates d'ammoniaque, afin de contrer la rétrogradation qui le rend indisponible. Concernant le potassium, les formes sulfate et chlorure sont équivalentes en efficacité. Si la dose de potasse dépasse 250 kg/ha, un apport de 30 à 40 kg/ha de magnésie au printemps est recommandé pour maintenir l'équilibre et éviter les carences. Le choix de la forme de potasse (sulfate ou chlorure) doit tenir compte du pH du sol.
Les engrais organiques, issus de l'élevage (fumier, lisiers) ou de l'industrie betteravière (vinasses, écumes), sont de bonnes sources de phosphore, potassium et magnésium. Les vinasses, par exemple, peuvent couvrir les besoins en potasse à la dose de 3 t/ha. Les écumes, riches en phosphore et magnésium, sont également précieuses. En agriculture biologique, la liste des engrais utilisables est plus restreinte, et depuis 2021, les effluents d'élevages industriels sont proscrits.
Moment des Apports et Oligo-éléments
L'analyse de sol est primordiale pour ajuster les apports. Pour le phosphore et le potassium, si la teneur du sol est suffisante, l'apport peut se faire à l'automne ou au printemps. Si la teneur est faible, un apport d'automne est préférable pour le potassium, afin d'éviter le risque de glaçage du sol avant le semis, particulièrement dans les sols sensibles à la battance. Pour le phosphore, les apports de printemps sont recommandés, surtout dans les sols calcaires à pH élevé.
La betterave est également très exigeante en bore, un oligo-élément mobile dans le sol, dont la teneur doit être surveillée par analyse. La carence en bore est préjudiciable au rendement en sucre, pouvant entraîner des chutes allant jusqu'à 20%. Le bore est impliqué dans le transport des sucres vers la racine, et sa fertilisation fait partie intégrante de la conduite de la betterave. Différentes stratégies, combinant apports au sol et foliaires, sont proposées en fonction de la teneur du sol et de son type. Le manganèse est le second oligo-élément le plus fréquemment en carence sur betterave, particulièrement dans les sols calcaires et/ou humifères, ou après un apport d'amendement minéral basique.

Optimisation des Doses et Techniques Innovantes
La flambée des prix des fertilisants incite les agriculteurs à optimiser leur utilisation. La localisation des engrais au semis, déjà mentionnée, est une technique clé pour améliorer l'efficience. L'enfouissement, l'épandage avant une pluie, ou la localisation permettent de diminuer les pertes par volatilisation de 65 à 85%. L'enfouissement immédiat des produits organiques liquides à une profondeur de 10 à 15 cm peut réduire la volatilisation d'environ 80%. Le fractionnement des doses minérales, bien que moins adapté à la betterave, peut permettre d'optimiser les besoins de la plante.
Concernant les doses d'azote, l'ITB recommande une approche basée sur le bilan prévisionnel couplé aux mesures de reliquats d'azote minéral, une méthode éprouvée pour atteindre une dose optimale. Les doses d'azote ont significativement diminué depuis les années 80, alors que les rendements augmentent. Actuellement, la dose se stabilise autour de 100-110 kg N. La betterave bénéficie de la minéralisation de l'humus du sol grâce à sa longue période de présence. La fenêtre d'apport d'azote se situe entre la date réglementaire du 15 février et la date de semis. Pour éviter les brûlures, un apport 10 à 15 jours avant le semis est recommandé. Le fractionnement, bien que possible, n'a pas démontré d'amélioration significative du rendement sur betterave.
La localisation au semis, qu'il s'agisse de fertilisation starter (dans le sillon) ou de fertilisation localisée (à proximité), vise à optimiser le développement racinaire. Les formes d'engrais solides (super 45, DAP, MAP, micro-granulés) sont plus faciles à implémenter, tandis que les formes liquides offrent une meilleure assimilabilité et une gestion plus fine de la distribution, permettant d'intégrer des oligo-éléments. Le risque de salinité et de toxicité des engrais doit être géré, notamment en betterave où la graine est petite. Il est conseillé de ne pas dépasser 50 unités de N+S+K pour des cultures espacées de 20 cm, et pour la betterave, l'ITB recommande de ne jamais dépasser 140 kg/ha en application localisée.
Les gains de rendement observés grâce à la localisation sont plus marqués sur les cultures de printemps comme l'orge, le colza, le maïs et la betterave, en particulier dans les sols faiblement pourvus en phosphore. La technique permet un meilleur démarrage, une vigueur accrue, et une meilleure résistance aux ravageurs. Dans les sols peu oxygénés par le non-travail du sol, la localisation phosphatée pallie la faible minéralisation du phosphore et un démarrage lent, bien qu'elle puisse limiter la mycorrhization. Le choix de la technique doit être pragmatique, basé sur les analyses de sol, l'historique de la ferme et les conditions pédoclimatiques.