L'Art et la Science de la Production Semencière : Fondements, Techniques et Enjeux

La production de semences constitue le socle invisible mais fondamental de notre sécurité alimentaire mondiale. Elle repose sur une symbiose complexe entre des savoir-faire ancestraux, une recherche génétique de pointe et une organisation logistique rigoureuse. Comprendre le cycle de la semence, de sa conception en laboratoire jusqu’à sa récolte dans les champs, nécessite d’explorer les rôles des différents acteurs, les cadres réglementaires qui régissent l'innovation et les pratiques de jardinage ou d'agriculture autonome.

Champ de production de semences certifiées sous un ciel ensoleillé

Les agriculteurs multiplicateurs : piliers de la filière

Les agriculteurs multiplicateurs sont les principaux acteurs de notre production de semence et de sa qualité. Véritables partenaires, ces agriculteurs sont pour la plupart des experts en production de semences. Ils détiennent un savoir-faire précieux et disposent de matériels spécifiques. Cette activité représente souvent plus de 50 % de leur chiffre d’affaires. Aujourd’hui, près de 1 500 agriculteurs contribuent à notre production multi-espèces sur l’ensemble du territoire national.

Pour des raisons historiques, plus d’un tiers de ces multiplicateurs se situe dans l’aire d’influence de la coopérative Terrena ; un terroir réputé mondialement pour la qualité de ses terres et son climat. La plupart d’entre eux sont d’ailleurs adhérents de la coopérative Terrena. Notre volonté est d’inscrire ces partenariats dans le temps ; il s’agit pour nous d’un gage de confiance et de qualité. Souvent considérée comme le grenier mondial des semences, la France jouit de territoires et de climats incomparables pour la production de semences. Nous nous appuyons bien sûr sur cette richesse nationale pour notre activité de production mais également sur le savoir-faire des agriculteurs multiplicateurs.

Ces agriculteurs partenaires se concentrent sur 4 grandes aires de production :

  • Le centre-ouest de la France (Pays de la Loire et Poitou-Charentes) constitue le cœur historique de notre production multi-espèces. Nos 3 sites industriels sont implantés dans cette région et plus de 600 de nos multiplicateurs s’y trouvent également ; la plupart d’entre eux d’ailleurs sont des adhérents de la coopérative Terrena.
  • Sur le reste du territoire, Cérience est présent également sur le secteur du Centre Beauce (Potagères), dans le Sud-Ouest et dans l’Est de la France (Légumineuses fourragères).

Évolution génétique et protection des variétés

Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, les variétés cultivées ont considérablement évolué, que ce soit au niveau de leur rendement ou de leurs caractéristiques « technologiques » (qualité d’huile, panification du blé tendre, taux de protéines…). Ces évolutions sont la résultante d’une politique de l’État visant la modernisation de l’agriculture d’après-guerre. Depuis les années 2000, l’ambition est de s’orienter vers une combinaison de caractéristiques alliant performance agronomique et performance environnementale (résistance aux maladies, réduction des fertilisants, résilience face aux aléas climatiques). Dans un passé récent, cela a permis de lutter efficacement contre la « rouille du blé » ou contre la rhizomanie de la betterave.

Ces nouvelles variétés ne seraient probablement pas arrivées aussi vite à disposition des agriculteurs si le marché était totalement libre de règles d’inscription. La création d'une nouvelle variété nécessite environ 10 ans de recherche et de développement, et même jusqu'à 20 ans pour les espèces pérennes de type vigne ou plantes fruitières. À l’image des droits d’auteur dans le domaine de la création musicale, la création variétale fait l’objet d’une protection intellectuelle. C'est pourquoi il a été mis en place un système international de protection des obtentions végétales : le système de Certificat d'obtention végétale (COV).

Le système de COV interdit à quiconque la production et la commercialisation des semences d'une variété protégée sans l’accord express de son propriétaire. Les COV ont une durée maximale de 25 ans ou de 30 ans selon les espèces. Tout d’abord, l’inscription d’une variété au catalogue officiel n’implique pas un droit de propriété intellectuelle. Pour obtenir ce dernier, il faut faire une démarche spécifique auprès d’un office européen pour obtenir un Certificat d’obtention végétale (COV). Le COV protège de l’utilisation de la variété par un tiers, sans rétribution au profit de l’obtenteur.

L'inscription des variétés au catalogue officiel : des garanties pour l'agriculteur

Cadre réglementaire et libre accès aux ressources

La France et l’Union européenne sont fermement attachées au principe de libre accès au vivier de biodiversité que constituent les ressources génétiques. Dans tous les cas, la réglementation concernant les semences ne restreint en aucun cas la valorisation commerciale des produits qui en sont issus à des fins de consommation (fruits, légumes, céréales). Il est tout à fait possible de ré-utiliser pour son propre usage les semences issues de sa propre production. Ces semences de ferme, comme on les appelle, sont le résultat de la multiplication de semences par un agriculteur sur son exploitation.

Soit la variété fait l’objet d’un COV et relève d’espèces pour lesquelles un dispositif prévoit une rétribution de l’obtenteur. C’est le cas de la plupart des espèces agricoles (blé, orge, pommes de terre…). La rémunération versée à l'obtenteur est d'un montant moindre que si les semences avaient été achetées dans un magasin.

Parmi les revendications et principes actuels, on note :

  • Reconnaissance du droit des paysans de ressemer et d'échanger librement les grains et plants produits dans leur ferme.
  • Nécessité d'une recherche publique en sélection végétale travaillant en partenariat avec les agriculteurs et répondant à des besoins nutritionnels, environnementaux, sociétaux et économiques.
  • Obligation d'indiquer les méthodes d'obtention et l'origine des ressources phytogénétiques utilisées pour sélectionner les variétés et les semences protégées par un certificat d’obtention végétale (COV) ou un brevet.

La mécanique du vivant : le cas des hybrides

Les hybrides sont issus du croisement entre deux lignées. Alors qu’habituellement, pour la production agricole, on reproduisait entre elles des plantes d’une même variété, il a été constaté, pour certaines espèces, qu’en utilisant des fleurs mâles d’une variété et des fleurs femelles d’une autre variété, la descendance pouvait présenter des caractéristiques plus intéressantes que celles des parents. L’effet hybride est plus marqué et ainsi exploité en grande culture chez les plantes allogames comme le maïs, le tournesol ou le colza, ayant un mode de reproduction basé sur la fécondation croisée entre deux plantes distinctes. Parmi les légumes, des espèces comme la tomate, le piment et le chou-fleur présentent une large part d’hybrides au catalogue officiel.

En général, divers groupes de parties prenantes interviennent dans la production, la distribution et la commercialisation de semences à travers le monde; il s’agit notamment des agriculteurs, des producteurs de semences, des petites et grandes entreprises, des instituts de recherche agricole, des distributeurs d’intrants agricoles, des sociétés civiles et des marchés locaux. Ces opérations permettent aux agriculteurs de remettre leurs terres en culture après des crises, et ce faisant de réduire leur dépendance à l’égard de l’aide alimentaire. Des systèmes semenciers efficaces procurent aux agriculteurs un accès rapide et abordable à des graines et à du matériel à planter de qualité des variétés agricoles préférées.

Pratiques de multiplication à la ferme : techniques et défis

Le temps et la charge mentale supplémentaire pour faire ses graines n’est pas si importante sur certains légumes (tomate, poivron, aubergine, melon, blette, persil, épinard, …) mais d’autres légumes sont beaucoup plus contraignants (courges, carottes, brassicacées, …) en premier lieu car ce sont des variétés qui se croisent très facilement. Vous aurez idéalement besoin d’une batteuse et d’une colonne à air pour trier toutes les graines mais à défaut, travaillez avec un tamis. Le principal est d’avoir des grilles et un ventilateur ainsi que des sacs bien étiquetés et de stocker vos graines dans un local à température constante et à l’hygrométrie peu élevée, avec une légère aération dans l’obscurité.

Au début, il est nécessaire de posséder des graines. Celles-ci doivent être de qualité, non hybrides, reproductibles et déjà le plus possible adaptées au terroir. Une fois que la première génération de culture a poussé, envisagez de sélectionner les individus afin de ramasser les graines puis les conditionner et les conserver. Pour le ramassage, chaque plante a sa spécificité : certaines graines se récupèrent dans les fruits tandis que d’autres se trouvent directement sur la plante. Pour ces dernières, il suffit d’attendre qu’elles soient sèches pour les ramasser, bien veiller à retirer tous les insectes puis les conserver.

Schéma illustrant les différentes étapes de récolte des semences potagères

Gestion biologique et sélection variétale artisanale

Dans le cas des légumes, c’est assez simple de les récupérer. Il y a néanmoins une spécificité pour les graines des fruits aqueux comme la tomate ou certains concombres qui sont entourées d’une partie de gélatine. Récupérez alors les graines dans le jus du fruit, laissez le mélange fermenter pendant quelques jours afin que la gélatine se sépare et quitte les graines, qui, elles, ne pourrissent pas. Une fois récupérées, les graines sont séchées sur un papier asséchant type papier absorbant avant d’être conservées, en notant toujours les indications nécessaires (espèce, variété, date, lieu).

Tout processus de reproduction implique nécessairement une étape de sélection des individus à faire reproduire. Les plantes ont différents rythmes biologiques de reproduction. Elles sont alors caractérisées plantes annuelles, bisannuelles et vivaces. L’étape de sélection permet de préserver les caractères types d’une variété (taille, couleur, forme, goût) mais aussi de sélectionner des caractères qui amélioreront la prochaine génération (résistance, précocité, conservation …). Les porte-graines ne sont alors pas les plantes les plus grosses ou les plus grandes mais les pieds moyens, équilibrés et harmonieux qui réunissent les caractéristiques désirées. Le mieux est d’effectuer un choix progressif des porte-graines : en sélectionner plus que prévu et éliminer ceux qui ne conviennent pas au fur et à mesure.

Vigilance et conservation : les règles du succès

Pendant tout le processus de sélection, il est nécessaire d’être très vigilant, au risque de perdre la « pureté » de la variété, voire la faire évoluer vers un état dégénératif. Éviter les mélanges accidentels qui peuvent arriver à chaque étape de la culture. Limiter les croisements indésirables en isolant les plantes par la distanciation des cultures, de quelques mètres à des kilomètres selon les variétés, ou l’installation de filets de protection. Préserver la diversité génétique et prévenir la dégénérescence générée par la conservation d’un nombre trop faible d’individus destinés à être des porte-graines.

La production de semences même à usage non commercial est réglementée. En revanche, si la variété est protégée par un COV, il n’est pas possible de la reproduire. Pour échanger ou commercialiser des semences et plants, les variétés doivent être inscrites au catalogue officiel des espèces et variétés, donc passer par un nombre important de tests.

Les conditions de stockage sont importantes : le local, les emballages, la température et l’humidité influent de manière directe sur les facultés germinatives des graines. Ces dernières ne doivent être ni trop sèches ni trop humides. Le séchage s’effectue à l’abri de la lumière directe, dans un local aéré, ventilé et sec. Le moment du semis est l’épreuve de vérité : les conditions externes et l’état de la graine doivent être optimales. Il arrive parfois que même dans ces conditions cela ne fonctionne pas : la graine est entrée en dormance. En maraîchage diversifié, il peut être difficile et surtout très chronophage de se lancer dans la production de ses propres graines mais cela ne doit pas annihiler le désir de protéger les variétés anciennes et locales. Il existe également différents ouvrages traitant de la production de ses propres semences. Nous vous recommandons le très pédagogique “Le plaisir de faire ses graines” de Jérôme Goust qui dispose de tableaux récapitulatifs des modalités germinatives des graines des principaux légumes et fruits.

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