Le Gui : Entre Mythe Celtique, Pouvoirs Médicinaux et Réalités Botaniques

Illustration d'un gui sur un chêne

Le gui, cette plante sempervirente qui agrémente traditionnellement les fêtes de fin d'année, possède une histoire riche et complexe, oscillant entre les récits mythologiques des druides et ses propriétés botaniques et médicinales avérées. Bien qu'il soit souvent perçu comme un parasite, le gui est également bénéfique pour de nombreuses espèces animales, notamment les oiseaux qui se nourrissent de ses baies pour affronter l'hiver. Cette plante, autrefois sacrée, continue de susciter l'intérêt, tant pour ses aspects symboliques que pour les surprises que son étude chimique pourrait encore nous réserver.

Le Gui : Un Hémiparasite aux Caractéristiques Uniques

Le gui (Viscum album) est un sous-arbrisseau mesurant entre 20 et 50 cm, qui reste vert tout au long de l'année, poussant principalement sur des arbres feuillus. Il est dioïque, ce qui signifie qu'il existe des pieds à fleurs femelles et d'autres à fleurs mâles. Sa nature hémiparasite est une de ses caractéristiques les plus intrigantes : il n'est pas totalement dépendant de son hôte. Il soutire de l'eau et des sels minéraux à la plante hôte, mais possède sa propre chlorophylle et peut ainsi synthétiser ses propres sucres et protéines.

Schéma de la structure du gui sur un arbre hôte

Ses fleurs, très petites, apparaissent de mars à mai et sont pollinisées par les insectes. S'ensuivent des petites baies blanches translucides de 6 mm de diamètre, qui mûrissent sur un cycle de deux ans et tombent au bout de la troisième année. Ces baies sont essentielles à sa dissémination, étant dispersées principalement par les oiseaux. Les feuilles du gui sont ovales, opposées, légèrement charnues, et persistent entre 18 mois et deux ans. Après quelques années, le gui prend l'apparence d'une grosse « boule » vert-jaunâtre de 50 cm à un mètre de diamètre.

Il existe plusieurs sous-espèces de Viscum album, dont Vicium album subsp. albietis qui pousse sur les sapins et dont les baies sont jaunâtres, ou encore Vicium album subsp. austriacum qui pousse sur les pins et les mélèzes, et uniquement en montagne. D'autres espèces de gui existent également à travers le monde, y compris en Australie, certaines parasitent les racines d'arbres.

le cycle de vie des oiseaux

Un Parasite Dépourvu de Racines et Ses Hôtes Préférés

Le gui est une espèce très présente dans l'ensemble de l'Europe, à l'exception de la zone méditerranéenne. C'est une plante épiphyte, ce qui signifie qu'il ne pousse que sur un arbre ou un arbuste. Dépourvu de racines, il se fixe à son arbre hôte grâce à un suçoir de forme conique qui s'enfonce profondément jusqu'au bois. Néanmoins, il ne peut pas pénétrer le tissu ligneux. Cependant, l'accroissement du bois en épaisseur par la formation des cernes annuels finit par englober plus profondément ce suçoir, provoquant des tares dans le bois de ses hôtes, appelés "bois guités".

En matière de plante-hôte, le gui a ses préférences marquées. On le trouve régulièrement sur les peupliers, pommiers, tilleuls, sorbiers, alisiers, saules, robiniers et aubépines. Il est rare sur d'autres arbres et exceptionnel sur les chênes, et totalement absent sur le hêtre. Le Loranthus europaeus, parfois désigné par les Anciens comme un "gui de chêne", est une autre variété qui parasite principalement les Fagacées (chênes, hêtres, et châtaigniers) et qui se distingue du gui blanc par ses feuilles caduques, son écorce gris noirâtre et ses baies jaunes. Il est important de noter que le gui blanc pousse rarement sur le chêne, et la raréfaction de cette association depuis l'époque romaine est un sujet d'étude.

Le Gui : Plante Médicinale et Toxique

Le gui est une plante aux multiples facettes, à la fois toxique et riche en substances d'intérêt médicinal. Il est connu pour ses propriétés hypotensives, vasodilatatrices, antiépileptiques et diurétiques. Du mucilage de ses baies, appelé viscine, on tire une glu, la célèbre glu des oiseleurs. Cette substance collante permet aux graines de se fixer aux branches des plantes-hôtes.

Comme de nombreuses plantes toxiques, résistantes au gel et devant se défendre contre le système immunitaire de son hôte, le gui contient des substances d'intérêt pour la médecine et la biochimie. L'étude chimique du gui est en cours et promet de nombreuses découvertes. La viscine, à forte dose, peut ralentir dangereusement le rythme cardiaque, mais à faible dose, elle a des effets bénéfiques sur les personnes souffrant d'hypertension. Diverses études sont en cours concernant l'utilisation du gui dans la chimiothérapie de certains cancers, sans éléments conclusifs probants à ce jour.

Infographie sur les propriétés médicinales du gui

En médecine traditionnelle, le gui est réputé pour diverses applications. La décoction des rameaux de gui donnerait de bons résultats sur les engelures. En médecine chinoise, le gui est utilisé contre les ménorragies et les insuffisances des sécrétions mammaires. En médecine avicenne, pratiquée dans les pays musulmans, on l'utilise contre les abcès froids et les ulcères. Le feuillage du gui a parfois été utilisé pour favoriser la lactation des vaches et des chèvres. Maria Treben, dans son livre « La santé à la pharmacie du bon Dieu », le présente comme une plante dont on ne peut plus se passer lorsqu’on la connaît. Les feuilles et les petites tiges sont collectées du début du mois d’octobre à la mi-décembre, les baies toxiques étant retirées. Une tisane de gui se prépare à froid, en macération, et est connue pour son action hypotensive, régulant la tension artérielle. Elle est également bénéfique pour les femmes ménopausées et en cas de dérèglements menstruels. L’infusion de gui stimule l’élimination des déchets par les reins et est reconnue pour son action immunostimulante. En Suisse et en Allemagne, les extraits de gui sont employés dans le traitement des cancers, ralentissant le développement des tumeurs et augmentant l'espérance et la qualité de vie des malades. La Viscum-thérapie, basée sur des extraits fermentés et centrifugés de la plante, suggère que la relation du gui avec son environnement influence son action sur le corps.

Le Gui : Plante des Druides et des Légendes Anciennes

Le gui est une plante sacrée largement présente dans la mythologie, les contes et les légendes. Associé à Hermès par les Grecs, il revêt une grande importance pour les Gaulois. Les druides, ces mages gaulois, le considéraient comme sacré en raison des vertus médicinales et miraculeuses qu'ils lui attribuaient. Le gui était un talisman chassant les mauvais esprits, purifiant les âmes, guérissant les corps, neutralisant les poisons, assurant la fécondité aux troupeaux, et même permettant d'entrer en contact avec l'au-delà.

Représentation d'un druide cueillant du gui avec une serpe

Selon Pline l'Ancien, l'unique témoignage disponible sur ce point, les druides n'avaient rien de plus sacré que le gui et l'arbre qui le porte, pourvu que ce soit un robur (chêne pédonculé). Bien que la présence de gui sur le chêne soit extrêmement rare, cette association était hautement symbolique. Le chêne étant pour les Celtes l'arbre-soleil symbolisant force et puissance, et le gui étant dédié à la lune, leur union représentait une symbolique luni-solaire importante.

La cueillette du gui obéissait à des rituels stricts. Elle devait se faire, selon Pline, le sixième jour de la Lune, qui marquait chez eux le début des mois, des années et des siècles, et ce, parce que la Lune était déjà dans toute sa force sans être à mi-cours. Le gui était appelé dans leur langue "celui qui guérit tout", une panacée. Un prêtre, vêtu de blanc, montait dans l'arbre, coupait le gui avec une serpe d'or (ou de bronze doré, l'or pur étant trop mou pour un outil de coupe) et le recevait sur un sayon blanc, afin qu'il ne touche pas terre. Des sacrifices et un festin religieux étaient préparés au pied de l'arbre, et deux taureaux blancs, aux cornes liées pour la première fois, étaient immolés. Les druides priaient le dieu de rendre son présent (le gui) propice à ceux auxquels il l'avait accordé, croyant que le gui, pris en boisson, donnait la fécondité à tout animal stérile et était un remède contre tous les poisons.

La Serpe d'Or et la Symbolique du Gui

La mention d'une "serpe d'or" par Pline a souvent intrigué. L'or, étant un métal mou, ne se prête pas à un tranchant efficace. Il est plus probable qu'il s'agissait d'un outil en bronze, parfois doré, ou en fer recouvert d'une feuille d'or, car le fer avait la réputation de faire fuir les esprits. La serpe d'or est un symbole puissant, évoquant le croissant de lune et la lumière du soleil, et participe au rite alchimique de la dualité vers l'Unité. Le gui, poussant entre ciel et terre sans racines dans le sol, était perçu comme une incarnation d'une vie supérieure, quasi divine, bénéficiant d'une relation privilégiée avec le Ciel.

Le fait que le gui ne devait pas toucher terre lors de sa cueillette est également un détail significatif, soulignant son caractère sacré et évitant qu'il ne devienne profane et ne perde ses vertus. Le gui récolté était parfois déposé dans une bassine d'or ou dorée, emplie d'eau, pour obtenir une eau lustrale censée guérir toutes sortes de maux, prévenir les sortilèges et les maléfices, donner des forces et accorder l'invincibilité.

le cycle de vie des oiseaux

Le Gui et la Fertilité

La croyance que le gui faisait concevoir les femmes qui en portaient sur elles ou qui absorbaient une potion de fertilité et de fécondité concoctée par les druides est un autre aspect de sa symbolique. Sa provenance céleste et sa dissémination par les oiseaux expliquent que sa consommation ait permis de communiquer avec les esprits. Consommer du gui de chêne, même rare, c'était boire le deur derhue, « l'eau du chêne », sa sève, son sang, son essence même, une eau séminale descendue du Ciel avec la foudre, symbole de révélation. Son caractère sempervirent le détachait de la caducité, à l'inverse du gui jaune qui perd ses feuilles chaque année.

Les Celtes et les Germains considéraient le gui comme apte à ouvrir le monde souterrain. Ils voyaient dans ce « rameau d'or », capable de conduire à la fois à l'obscurité et au renouveau, un signe envoyé du ciel. Ce « rameau d'or » fait écho à celui décrit par Virgile dans le sixième livre de l'Énéide, qui permettait de pénétrer sous les profondeurs de la terre. Le gui, avec ses fruits blancs et purs, aériens, en contact avec le ciel et la lumière céleste, évoque la lune et la lumière qu'elle apporte dans les longues nuits d'hiver. C'est la plante des transitions, immortelle et toujours verte alors que l'arbre qui le porte a perdu ses feuilles, particulièrement au solstice d'hiver où le monde bascule de l'obscurité à la lumière.

Le Gui dans la Tradition Écossaise et les Druides Modernes

Le rituel du gui décrit par Pline l'Ancien trouve des échos dans la tradition écossaise, notamment pour le Clan Hay vers 1178, dont le badge est le gui. Les druides de ce clan se rendaient au pied d'un chêne où poussait le gui, le coupant la veille de Samhain avec un poignard neuf (un Sgian Dubh, "poignard noir" en gaélique écossais, porté dans la chaussette droite avec le kilt), après avoir fait trois fois le tour de l'arbre dans le sens des aiguilles d'une montre.

Pour les druides, le gui symbolise la solidarité, l'interconnexion de tous les êtres. Plante lunaire et solaire, il doit être coupé avec un métal digne de lui, intact, d'où l'image des faucilles d'or ou, plus pratiquement, le poignard neuf. La fleur de gui, une fois fécondée par le vent, les abeilles ou les fourmis (symboles divins), donne un fruit blanc rond et plein de promesse, symbole de fertilité et d'abondance. La conservation du gui permet de retrouver sa force de vie et de se protéger contre les aléas et les énergies négatives. Les druides modernes perpétuent certains de ces rituels, adaptant parfois l'usage de la serpe d'or à des répliques en acier plaqué d'or, reconnaissant que les outils des anciens druides étaient probablement en bronze et non en or pur.

Le Gui : Entre Ornement et Présence au Jardin

Décoration de Noël avec du gui

En Europe, il était d'usage de s'embrasser sous une branche de gui et de choisir une baie de la gerbe, symbole de prospérité et de longue vie, au moment de Noël et du Jour de l'An. Cette tradition du baiser se retrouve lors des fêtes grecques des Saturnales. Dès le Moyen-Âge, on cueillait le gui pour l'offrir avec le souhait : "Au gui l'an neuf", une formule en vogue jusqu'au début du XXe siècle lors des vœux de début d'année. En Angleterre, au XVIIIe siècle, si une jeune femme célibataire acceptait un baiser sous la "kissing ball" (boule de gui décorée), elle était promise à un mariage dans l'année.

La formule "Au gui l'an neuf" résonnait autrefois au cri d'enfants réclamant des étrennes. Cette coutume de l'aguilanneu ou aguilanneuf, où les petits quêteurs tenaient une baguette de coudrier, était si répandue et parfois associée à des pratiques jugées scandaleuses que des synodes, comme celui d'Angers en 1595 et 1666, tentèrent de l'interdire. L'expression originale celte "O ghel an heu!", signifiant « Que lève le blé maintenant ! », révèle que la quête originelle était une requête propitiatoire pour la prospérité du blé, bien que le gui y soit associé.

Le Gui dans une Oasis Nature : Un Équilibre Délicat

Dans une Oasis Nature, comme chaque élément de la biodiversité, le gui a son rôle. Ses baies, l'un des rares fruits disponibles en hiver, sont appréciées des oiseaux, en particulier des grives, de la mésange bleue et de la sittelle. Le coléoptère phytophage Agrilus viscivorus vit exclusivement dans le bois du gui et est une espèce menacée par la coupe des vieux vergers.

Cependant, la présence du gui affaiblit l'arbre-hôte, entraînant une diminution de sa croissance en diamètre et en hauteur, et diminuant certaines qualités du bois par les traces de ses suçoirs. Chez le pommier, il diminue la production fruitière. Au point de fixation du gui, il se produit souvent un renflement de la branche hôte, suivi d'un affaiblissement mesurable de la partie située au-delà de ce point, qui peut finir par se dessécher. Néanmoins, le gui n'est pas très longévif et meurt souvent avant son arbre hôte.

Le moyen de lutte le plus courant consiste à couper la touffe à sa base, mais les cordons corticaux peuvent émettre des bourgeons adventifs capables de créer de nouvelles touffes. Il est possible de tailler les branches assez largement avant le point de fixation, mais cela n'est pas réalisable si le gui est implanté sur une branche importante. Aucun produit chimique n'existe actuellement pour contrôler le gui sans nuire à la plante hôte. La décision de conserver le gui dans une Oasis Nature dépend donc d'un équilibre entre ses bienfaits pour la biodiversité et ses impacts sur les arbres hôtes.

Le gui, cette plante libre, intrigante, magique et puissante, pousse d'arbre en arbre, porté par les déjections glaireuses des oiseaux qui en digèrent une partie. Il se développe en pleine lumière et s'enfonce vers les canaux transportant la sève brute de l'arbre, puisant eau et minéraux, tout en produisant sa propre énergie vitale par photosynthèse. Son cycle inversé par rapport aux saisons lui permet d'atteindre sa pleine maturité au solstice d'hiver, lorsque le reste de la nature dort. Il est une invitation à écouter et faire briller notre lumière intérieure, éloignant les cauchemars et apportant la sagesse transmise par les rêves.

Carte de répartition du gui en Europe

tags: #cueillette #du #gui #par #les #druides