Comprendre l'Agriculture Raisonnée et le "Non-Traité après Récolte" : Enjeux et Réalités

Véritable pilier à la base de tout système alimentaire, l’agriculture se trouve confrontée à de nombreuses problématiques environnementales, sanitaires, mais aussi réglementaires et économiques. Pour tenter de répondre à certaines d’entre elles, de nombreuses exploitations agricoles se tournent donc peu à peu vers le modèle de « l’agriculture raisonnée ». Cette mention apposée sur certains fruits et légumes peut paraître assez floue et s’avérer trompeuse. Entre bio, pas bio, non traité après récolte, comment s’y retrouver au rayon fruits et légumes ?

Schéma comparatif des différents labels agricoles (Bio, HVE, Conventionnel)

Les enjeux du traitement post-récolte

De nombreux fruits et légumes reçoivent des traitements chimiques après récolte, pour leur faire mieux supporter le transport ou pour les rendre plus “beaux”. Cependant, parmi les produits utilisés, on retrouve de nombreuses substances chimiques, interdites dans certains pays et parfois connues comme cancérogènes. Depuis 2014, l'Union européenne oblige les producteurs à indiquer les produits chimiques utilisés, sur les étiquettes des fruits et légumes. C'est notamment le cas des citrons, étudiés et examinés, et dont 80% contiennent un produit toxique très controversé. Mais il ne s’agit que des produits utilisés après la récolte, et non pas ceux disséminés dans les champs. Si aucun produit n’a été utilisé après la récolte, la mention “non-traité après récolte” est apposée sur l’étiquette.

Qu'est-ce que l'agriculture raisonnée ?

L’agriculture raisonnée (“responsible farming” en anglais) désigne l’ensemble des principes et techniques d’une production agricole qui cherche à optimiser son rendement, pour être économiquement viable tout en limitant au maximum les impacts négatifs de cette production sur l’environnement. Il s’agit d’une mise en pratique du concept plus théorique de “l’agriculture durable”.

Le terme d’agriculture raisonnée est apparu lorsque l’association Protection des Plantes et Environnement (PPE), créée en 1971, devient, en 1993, PPE-FARRE pour Forum de l’Agriculture Raisonnée Respectueuse de l’Environnement. Il n’est officialisé qu’en 2002, avec la publication d’un décret relatif à la qualification des exploitations agricoles au titre de l’agriculture raisonnée. La manière de définir l’agriculture raisonnée varie parfois légèrement d’une source à l’autre. De même, si vous explorez un peu Internet, vous verrez que la perception de cette agriculture raisonnée va du très positif au très négatif.

Les Bonnes Pratiques Agricoles – Avec Laurence, l’avantage de l’agriculture raisonnée ! (Apaq-W)

Pratiques et limites des intrants chimiques

L’une des caractéristiques de l’agriculture raisonnée (d’ailleurs souvent pointée du doigt par ses détracteurs), c’est qu’elle autorise le recours à certains intrants - les produits phytosanitaires, par exemple. Au-delà de la quantité optimale d’intrant, leur efficacité n’est plus proportionnelle à la dose appliquée. Les produits chimiques sont donc autorisés dans le cas où le seuil d’efficacité optimale n’est pas dépassé. Dit clairement, cela signifie qu’en agriculture, il existe un seuil au-delà duquel même si vous augmentez encore la dose de produits chimiques utilisée, vous n’obtiendrez pas de différence significative en termes de rendements.

Un exemple de pratique propre à l’agriculture raisonnée consiste donc à chercher à utiliser les produits phytosanitaires en “quantité raisonnable” - comprenez, ne pas en utiliser plus que ce qui s’avère nécessaire pour optimiser les rendements. Il est indéniable qu’un principe tel que celui-ci peut conduire à perpétuer l’usage de produits dont nous préférerions sans doute tous et toutes nous passer (agriculteurs.rices y compris).

La certification environnementale et le label HVE

En France, les méthodes de l’agriculture raisonnée sont cadrées par des décrets et des arrêtés dans le code rural et par un référentiel national de l’agriculture raisonnée. Celui-ci comporte un cahier des charges comprenant 103 exigences auxquelles les agriculteurs doivent se plier pour obtenir une certification. En tant qu’agriculteur.rice, il est donc possible d’obtenir ce qu’on appelle une “certification environnementale”. Initialement, cette certification était échelonnée en trois niveaux, mais le niveau 1 a été supprimé en octobre 2023.

La Haute Valeur Environnementale (HVE) est le 3e niveau (le plus élevé) de la certification environnementale des exploitations agricoles. Cette mention valorisante, prévue par l’article L.640-2 du Code rural et de la pêche maritime (CRPM) au même titre que « produit de montagne » ou encore « produit à la ferme », est une démarche volontaire. Au 1er janvier 2024, 38 351 exploitations françaises bénéficient de la certification « Haute Valeur Environnementale ».

Infographie sur le fonctionnement des 3 niveaux de certification environnementale

Les différences fondamentales avec l'agriculture biologique

Les agricultures raisonnée, biologique et durable fonctionnent un peu à la manière de poupées russes. Pour schématiser : l’agriculture durable est un but, l’agriculture raisonnée la politique adoptée pour atteindre ce but, et l’agriculture biologique, l’un des moyens mis en œuvre dans le cadre de cette politique.

Si le bio n’est pas à 100 % exempt de produits toxiques, leur teneur est très fortement amoindri par rapport aux fruits et légumes issus de l’agriculture dite conventionnelle. Les pesticides autorisés dans le cadre de cultures bio sont différents, mais doivent être issus de sources naturelles. Comme les pesticides, produits phytosanitaires, OGM et antibiotiques sont strictement interdits dans ce mode de culture, consommer bio permet de limiter le nombre de produits chimiques dans l’organisme. Côté qualité nutritionnelle, le bio a tout bon ! Légumes et fruits non traités renferment moins d’eau et sont plus riches en minéraux, antioxydants et vitamine C.

L'importance de la transition agricole

Si l’agriculture raisonnée est parfois présentée comme manquant d’ambition, il faut rappeler que la transition écologique de tout domaine d’activité ne s’opère pas en un claquement de doigts. Les contraintes qui pèsent sur certaines exploitations agricoles peuvent être conséquentes. Ce qui oblige le ou les professionnel(s) à opérer leur transition de manière progressive, une étape après l’autre.

En ce sens, l’adoption des valeurs et principes de l’agriculture raisonnée constitue un premier pas non négligeable, dans la mesure où la reconnaissance de ces principes traduit d’ores et déjà une prise de conscience quant au fait qu’une agriculture bénéfique au plus grand nombre ne peut exister sans respect à l’égard de l’ensemble des parties concernées (que l’on parle de l’environnement, des êtres humains ou des animaux).

Risques sanitaires et critiques du modèle

En considérant les études sur des populations qui manipulent ou sont en contact avec des pesticides régulièrement, et qui sont a priori les plus exposées, l’expertise de l’Inserm confirme la présomption forte d’un lien entre l’exposition aux pesticides et six pathologies : lymphomes non hodgkiniens (LNH), myélome multiple, cancer de la prostate, maladie de Parkinson, troubles cognitifs, bronchopneumopathie chronique obstructive et bronchite chronique.

D’un autre côté, on peut légitimement se demander si l’agriculture raisonnée va suffisamment loin dans ses préceptes. En autorisant l’usage de certains intrants “jusqu’à un certain point”, elle laisse de fait la porte ouverte à la perpétuation de l’usage d’intrants dont nous devrions peut-être chercher à nous défaire de manière définitive, pour le bien-être des agriculteurs.rices y compris.

L'approche systémique : l'exemple des fermes Dephy

L’exemple de l’exploitation de Pierre Pratx, producteur d’abricots, illustre bien cette complexité. En rejoignant le réseau des fermes Dephy, l’attente visait à conforter une démarche de réduction des produits phytosanitaires. Lorsqu’on décide de s’engager dans la réduction de l’utilisation de produits phytosanitaires chimiques et majoritairement curatifs, on augmente le risque de pertes de production et, in fine, de pertes économiques. Il faut avoir une approche de la production radicalement différente qui met davantage l’accent sur la prévention, l’observation et la réactivité.

Le réseau des fermes Dephy vise justement à répondre à ce besoin accru de vigilance via son réseau de surveillance et de piégeage mis en place à l’échelle des treize fermes Dephy Abricot départementales déployant trois systèmes de culture (raisonné, AB et résidus contrôlés). Depuis 2016, l’IFT (Indice de Fréquence de Traitement) chimique de l’exploitation de Pierre Pratx a chuté de 4,55 à 1,93 pendant que l’IFT biocontrôle a augmenté de 12,6 à 16,91. L’objectif vise davantage à avoir une approche systémique de la protection à l’échelle de l’exploitation et, chaque fois que possible, privilégier un produit de biocontrôle par rapport à un produit chimique.

Diagramme illustrant la baisse de l'IFT chimique dans une exploitation en transition

Vers un nouveau modèle agricole mondial

Marqués par la « révolution agricole », les modes de productions agraires ont considérablement évolué depuis deux siècles. Aujourd’hui, les exploitations agricoles sont classées en deux catégories : celles qui relèvent de l’agriculture conventionnelle, née dans les années 1960 à 1980 dans un contexte productiviste, et celles qui appartiennent à l’agriculture durable, plus sensible aux enjeux contemporains.

L’agriculture conventionnelle, souvent réduite à sa forme dite intensive ou productiviste, suit des principes de production qui tendent vers un rendement maximum des cultures et de l’élevage. Si cette forme de production est défendue comme réponse à des besoins alimentaires croissants, elle est aujourd’hui décriée principalement pour ses impacts importants sur l’environnement (pollution et épuisement des sols) et sur la santé des hommes et des animaux. Le concept d’agriculture durable est né dans les années 1990 du constat de l’impossibilité de maintenir une forme d’agriculture intensive dans le temps sans de graves conséquences sur l’environnement. Il s’agit d’adapter à l’agriculture les principes du développement durable par la création d’un système productif agricole économiquement viable, socialement équitable et écologiquement responsable.

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