
Le monde agricole est actuellement le théâtre de vifs débats, opposant des visions radicalement différentes de l'avenir de nos systèmes de production alimentaire. Au cœur de cette confrontation se trouvent les pratiques agricoles conventionnelles, l'agriculture biologique et la permaculture, chacune défendue par des acteurs aux intérêts parfois divergents. Cet article se propose d'explorer les multiples facettes de ces discussions, en mettant en lumière le rôle des lobbies, les enjeux environnementaux et sanitaires, et les défis de la transition agroécologique.
Les Voix Discordantes de l'Agriculture Française
Le paysage agricole français est marqué par une polarisation grandissante, où les arguments s'entrechoquent et les stratégies d'influence se déploient. D'un côté, des organisations comme la Fédération nationale des syndicats d'exploitants agricoles (FNSEA) défendent un modèle agricole productiviste, souvent critiqué pour son impact environnemental. De l'autre, des collectifs d'agriculteurs engagés dans la transition écologique, des associations de défense de l'environnement et des promoteurs de l'agriculture biologique et de la permaculture plaident pour des pratiques plus respectueuses de la nature et de la santé humaine.
La FNSEA face aux défis climatiques et environnementaux
Le journaliste Gilles Luneau, spécialiste du monde agricole, dénonce le refus de la FNSEA de prendre la mesure de la crise climatique. Il souligne que le climat et la biodiversité représentent des défis systémiques qui exigent une métamorphose des pratiques agricoles et alimentaires, et non une simple adaptation technique. La FNSEA est critiquée pour s'être saisie de la guerre en Ukraine pour remettre en question les décisions européennes sur les rotations de cultures et les jachères, pourtant indispensables à la restauration de la vie biologique des sols et à la biodiversité. Le syndicat a également attaqué la stratégie européenne "Farm to Fork", la qualifiant de "logique de décroissance alors qu’il faut au contraire produire plus", oubliant la priorité donnée au "produire mieux".
Parmi les exemples concrets de ce "lobbying et faits accomplis au mépris de la loi", on retrouve la pression sur le gouvernement pour reculer l'interdiction du glyphosate, le sabotage des plans Ecophyto de réduction de 50 % des pesticides, le non-respect des "zones de non-traitement", les dérogations préfectorales aux normes réglementaires d'épandage, ainsi que l'agrandissement des poulaillers et porcheries industriels. Ces actions, selon Gilles Luneau, témoignent d'une "contre-révolution climatique et écologique" orchestrée par le lobby agro-industriel, qui multiplie les références à la "souveraineté alimentaire" et aux "pratiques durables" pour masquer ses intentions.
Les enjeux de la production et de la souveraineté alimentaires
Les néonicotinoïdes et la politique des poisons
Un point de friction majeur concerne l'interdiction des néonicotinoïdes, des pesticides "tueurs d'abeilles". La FNSEA a cherché à justifier leur maintien, prétextant que l'Allemagne continue d'en utiliser et que l'arrêt de leur usage ne pourra intervenir que quand un nouveau poison sera disponible, sans jamais chercher à savoir comment on faisait avant les néonicotinoïdes, apparus au début des années 1990.
Le projet de loi d'orientation agricole, présenté au Sénat, prévoit de réintroduire ces pesticides majoritairement interdits dans l'Union européenne en raison de leur dangerosité pour la santé humaine et la biodiversité. Ce texte prévoit également d'abolir la séparation entre la vente de produits phytosanitaires et le conseil, posant un réel problème de déontologie concernant la santé, notamment celle des agriculteurs. De plus, le ministre de l'Agriculture aura désormais le droit de suspendre, dans certaines conditions, une décision de l'ANSES, l'agence qui veille à la sécurité sanitaire de l'alimentation. Les Écologistes de Meuse alertent sur la dangerosité de ces orientations pour l'agriculture, la santé des Français, l'environnement et l'avenir des paysans et des territoires ruraux. Ils estiment que cette proposition de loi privilégie l'agro-industrie au détriment de la majorité des agriculteurs, sous prétexte des difficultés actuelles du monde agricole.
La Montée en Puissance des Lobbies : Une Guerre d'Influence
Le monde agricole est un terrain fertile pour le lobbying, où des groupes d'intérêts variés s'efforcent d'influencer les décisions politiques et l'opinion publique. Qu'il s'agisse de l'industrie agro-alimentaire conventionnelle ou du secteur bio, les stratégies d'influence sont multiples et parfois opaques.
Le Lobby Agro-industriel : Une Machine Bien Huilée
Le lobby agro-industriel est souvent décrit comme une force puissante, capable de façonner les politiques agricoles à son avantage. Marine Colli, consultante en affaires publiques ayant longtemps représenté les intérêts du lobby de l'élevage français (Interbev) et de la Fédération nationale bovine (section de la FNSEA), témoigne de l'ampleur de ces efforts. Le budget annuel consacré par Interbev à la représentation d'intérêts oscillait entre 75 000 et 100 000 € l'an dernier. Elle défendait alors le bifteck des éleveurs d'herbivores auprès des parlementaires, frappant aux portes des cabinets ministériels et échangeant avec les ONG.
Ce lobby s'est emparé de l'histoire (guerre, sécheresse) pour mener de fait une contre-révolution climatique et écologique en orchestrant la désinformation sur ses intentions. Il multiplie les références à la "souveraineté alimentaire" et aux "pratiques durables" pour masquer des pratiques climaticides et écocidaires. Les "bassines de Poitou-Charentes", des retenues d'eau à usage agricole, perpétuent des cultures et des pratiques qui ont déjà mis en péril l'environnement régional.

Une étude scientifique inédite révèle l'ampleur du lobbying orchestré par l'industrie de la viande et ses répercussions sur la politique agricole européenne. Une enquête de la cellule investigation de Radio France met en lumière la "Déclaration de Dublin", un document présenté comme un manifeste scientifique sur les avantages des produits d'origine animale. Cependant, des chercheurs du CNRS et d'autres instituts scientifiques ont démontré que cette déclaration présente une image erronée voire trompeuse du consensus scientifique, et que ses promoteurs présentent une très forte proximité avec l'industrie de la viande. Les principaux auteurs de la Déclaration de Dublin, aussi organisateurs du Sommet international d’octobre 2022 en Irlande, présentent tous de forts conflits d’intérêts avec l’industrie de la viande. Certains sont directement payés par l'industrie comme prestataires de services, d'autres sont financés indirectement au travers d'ONG ou de fondations.
De plus, les preuves scientifiques sur lesquelles s'appuie la Déclaration de Dublin proviennent en réalité d'un journal, Animal Frontiers, détenu par l'industrie de la viande. Ce numéro spécial, qui présente a priori tous les attributs d’une production scientifique classique, est en réalité la propriété de plusieurs associations professionnelles du secteur de la viande, dont l'American Meat Science Association (AMSA), financée par des géants de l'industrie de la viande comme Cargill, Tyson food, National Beef et JBS.
Ce manque de transparence est problématique. Les liens des auteurs de la Déclaration de Dublin avec l'industrie n'ont pas été déclarés publiquement pendant longtemps. L'onglet "authorship" présentant le curriculum vitae des rédacteurs du manifeste n'est apparu qu'en octobre 2023, soit un an après le lancement du manifeste, et uniquement après les révélations de Greenpeace et The Guardian.
Les affirmations de la Déclaration de Dublin, suggérant que la réduction de la consommation ou de la production animale n'est ni nécessaire ni utile pour limiter l'impact environnemental de l'élevage, sont en contradiction totale avec le consensus scientifique, notamment avec le GIEC. Ce dernier estime que le passage à une alimentation végétale constitue l'un des leviers les plus efficaces pour réduire les émissions de gaz à effet de serre. Le Haut Conseil pour le Climat, de son côté, estime qu'il faudrait réduire d'au moins 30 % la consommation de protéines animales pour atteindre une réduction de 50 % des émissions agricoles d'ici 2050.
Plus inquiétant encore, cette opération de lobbying a directement influencé des décisions stratégiques européennes. La Déclaration de Dublin est citée à deux reprises dans une résolution du Parlement européen sur sa stratégie de production de protéines, tandis que les rapports du GIEC ne sont jamais évoqués.
Le "Lobby Bio" : Mythe ou Réalité ?
La notion de "lobby bio" est souvent évoquée par les détracteurs de l'agriculture biologique. Agra Presse, dans une enquête sur le lobbying dans le secteur agricole, a révélé que Biocoop (distributeur), la Fnab (producteur) et le Synabio (industriels et distributeurs) totalisent environ 125 000 euros de moyens annuels, finançant environ huit postes de lobbyistes. Des efforts d'influence qui ne sont pas très éloignés de ceux du chimiste Bayer.
À l'échelon européen, l'Ifoam (Fédération internationale des mouvements d'agriculture biologique) constitue la principale structure internationale de lobbying du secteur bio. Sa directrice exécutive, Louise Luttikholt, indique que l'Ifoam "saisit chaque occasion pour influencer directement les politiques et réglementations gouvernementales dans le monde entier". Pourtant, Philippe Camburet, l'actuel président de la Fnab, s'entête à nier la réalité en affirmant que "celles et ceux qui ont propagé le mythe d'un lobby bio vont devoir revoir leur copie". Même attitude de la part de François Veillerette, directeur de l'association Générations Futures, qui assure que les chiffres avancés par Agra Presse "montrent bien que le supposé 'lobby du bio' mis en avant par certains acteurs de l'agriculture intensive et leur supporters… n’existe tout simplement pas !".
Toutefois, l'analyse d'Agra Presse se borne aux activités de lobbying déclarées à la HATVP, consistant essentiellement en "un ensemble de communications des lobbyistes à l’attention d’un décideur public, en vue d’un objectif précis sur un texte". Il est nécessaire de sortir de ce schéma pour comprendre le rôle clé tenu par des personnalités comme l'eurodéputé Claude Gruffat, ancien président de Biocoop, dans le lobbying du biobusiness au sein du Parlement européen. Ces passerelles entre lobby du bio et univers politique ne sont jamais répertoriées comme des activités de lobbying.
Le lobby du bio excelle dans une stratégie de type "guérilla", prenant appui sur des ONG toutes acquises à la cause, et procédant, de façon agressive et systématique, au dénigrement des concurrents de l'agriculture conventionnelle. Louise Luttikholt, la directrice exécutive de l'Ifoam, affirme ainsi que "l’agriculture est directement responsable de 80 % de la déforestation dans le monde", estimant que l’agriculture conventionnelle "contribue au réchauffement global, contamine les sols, menace les moyens de subsistance en milieu rural et la sécurité alimentaire et nutritionnelle". La charte de la Fnab, membre de l’Ifoam, ne cultive, pour sa part, aucune ambiguïté sur ce sujet : "Nous souhaitons que l’extension des surfaces en agriculture biologique recouvre à long terme la totalité de la surface agricole."
La capacité du lobby du bio à faire porter cet "agribashing" par des satellites, principalement des ONG, qui vont diffuser de façon systématique les éléments de langage dénigrant les concurrents, est une stratégie efficace. François Veillerette, le patron de Générations Futures, a proposé un "deal" gagnant-gagnant aux acteurs du bio : "Soutenir notre travail d’information des citoyens sur les dangers des pesticides et sur l’importance de manger bio, c’est permettre de développer le secteur de la bio en général et donc de créer un climat propice au développement de votre propre société". Depuis 2008, l'association a produit trente-et-un rapports anxiogènes sur la présence de résidus de pesticides dans les aliments ou dans le corps des consommateurs, contribuant à jeter la suspicion sur la qualité des produits alimentaires issus de l'agriculture conventionnelle et à pousser les consommateurs vers les boutiques de ses sponsors.
Cependant, il est important de noter que de nombreux pays de l'Union européenne se sont dotés d'objectifs nationaux pour développer le bio, ce qui en fait un sujet d'intérêt général et national. En France, les objectifs sont de 18 % de surface agricole utile (SAU) d'ici 2027, 21 % d'ici 2030, et 20 % dans les assiettes des cantines depuis 2022. L'Autriche a fixé 35 % de SAU bio en 2030, et la Lettonie, l'Estonie, la Finlande, et la Tchéquie visent 25 %. Ces objectifs témoignent de la reconnaissance des atouts de l'agriculture biologique pour l'environnement, la biodiversité, la qualité des eaux et la santé des citoyens.
La Permaculture et l'Agroécologie : Vers un Nouveau Paradigme ?
Face aux défis actuels, la permaculture et l'agroécologie émergent comme des approches prometteuses pour repenser nos systèmes agricoles. Maxime de Rostolan, fondateur de Fermes d'Avenir et activiste engagé, plaide pour une transition agroécologique.
Définir la permaculture : au-delà de la technique agricole
Maxime de Rostolan insiste sur le fait que la permaculture n'est pas une simple technique agricole, mais une "méthode de conception d’écosystème humain équilibré". Cette définition implique un aspect technique, avec des outils comme "OBREDIM" (Observer, Bordures, Ressources, Évaluer, Désigner, Implanter, Maintenir). C'est une méthode de conception d'un écosystème où plein d'êtres vivants sont en interaction, et où l'homme trouve sa place sans être toxique pour la nature. C'est une philosophie qui vise à créer des systèmes résilients.

Bien que la permaculture soit souvent observée dans le contexte paysan de production, elle est en réalité plus large et se rapproche de l'agroécologie, qui consiste à travailler en harmonie avec le vivant et à prendre soin de l'homme et de la nature. La question clé devient alors : l'agroécologie peut-elle être plus rentable que l'agriculture industrielle et chimique ?
La rentabilité de l'agroécologie : un défi économique
Au départ de Fermes d'Avenir, l'objectif était de prouver que la permaculture pouvait être plus rentable que l'agriculture conventionnelle. Cependant, Maxime de Rostolan a rapidement constaté les difficultés. Les coûts de construction, les contraintes liées au terrain et la difficulté de proposer des salaires et horaires décents aux travailleurs ont mis en lumière un modèle économique inadapté. Dans les "vrais" projets de ferme agroécologique à taille humaine, les porteurs de projet travaillent soixante-dix heures par semaine et touchent en moyenne sept cent cinquante euros par mois.
Plutôt que de remettre en question l'agroécologie, Fermes d'Avenir a décidé de dépasser cette réalité économique et a identifié des fermes qui réussissent à concilier rentabilité et conditions de travail décentes, souvent en appliquant des méthodes rigoureuses inspirées de Jean-Martin Fortier au Québec.
Maxime de Rostolan soulève une question fondamentale : pourquoi devrions-nous prouver la rentabilité économique de l’agroécologie alors que, sans la PAC, 60% des fermes de production industrielle ont un résultat d’exploitation négatif avant impôt ? Malgré les 10 milliards d’euros de la PAC, un tiers des agriculteurs touchent 350€/mois. À ces aides directes s'ajoutent des subventions indirectes, comme les coûts liés à la pollution de l'eau, aux problèmes de santé et à l'extinction de la biodiversité. Ces "coûts cachés" devraient en théorie grever le modèle économique de l'agriculture industrielle, mais ils sont réglés par l'argent public et maintenus externalisés "grâce" aux lobbyistes.
Fermes d'Avenir a donc fait évoluer son discours, passant de la preuve de rentabilité à l'évaluation de la viabilité technique, sociale et économique de l'agroécologie, l'identification des freins et la proposition de leviers politiques pour corriger la distorsion de concurrence avec l'agriculture industrielle et chimique.
Les blocages à la transition agroécologique
La transition du conventionnel vers le bio et l'agroécologie se heurte à plusieurs blocages. Le premier est d'ordre économique : l'agriculture industrielle est un "truc d'échelles" avec des machines coûteuses, et beaucoup d'agriculteurs sont endettés. Il est difficile pour eux de renoncer à leurs machines tout en continuant à payer les traites.
Le deuxième blocage est technique. Très peu de recherches ont été financées sur l'optimisation des itinéraires culturaux en bio ou sur l'adaptation du matériel. Il est nécessaire d'investir dans ces champs de connaissance et de compréhension des écosystèmes. L'agriculture de conservation des sols (ACS) propose de nouvelles voies, mais elle a encore besoin de glyphosate pour "nettoyer" les champs. Des recherches supplémentaires pourraient permettre d'associer l'ACS et le bio.
Le troisième blocage est d'ordre émotionnel et psychologique. Les agriculteurs ont souvent l'impression de dédier leurs vies pour nourrir les autres et de n'avoir que très peu de reconnaissance. Beaucoup privilégient le statu quo et se retranchent derrière leur savoir-faire, qualifiant les écologistes de "bobos hors-sol aux demandes contradictoires". Cette polarisation crée un sentiment d'être malmené et donne lieu à ce qu'ils appellent l'"agribashing". Il est urgent de réconcilier les citoyens avec les paysans, en reconnaissant les réalités et la nécessité de changer radicalement certaines pratiques, tout en admettant la difficulté du métier.
Les impacts de l'agriculture industrielle et chimique
Maxime de Rostolan souligne les cinq impacts majeurs de l'agriculture industrielle et chimique :
- Qualité de l'eau : Dépolluer les nappes phréatiques coûterait pratiquement le PIB de l'agriculture (60 milliards €), ce qui nécessiterait de doubler le coût de l'alimentation.
- Biodiversité : L'agriculture industrielle a contribué à la perte de 80% des insectes et 30% des oiseaux de plaine.
- Climat : L'agriculture émet 25% des gaz à effet de serre.
- Santé : Les perturbateurs endocriniens et les cocktails de produits chimiques sont liés à des problèmes de santé inquiétants, comme l'augmentation de l'autisme.
- Emploi : L'agriculture industrielle et chimique a détruit 80% des emplois du secteur en cinquante ans.
Face à ces impacts, Maxime de Rostolan estime qu'il n'y a plus aucune justification à maintenir ce modèle.
Des Mesures Prioritaires pour l'Agroécologie
Si un ministre de l'Agriculture recevait carte blanche pour transiter vers l'agroécologie, plusieurs mesures prioritaires pourraient être mises en œuvre. L'idée centrale est de travailler avec le vivant et non contre, sans utiliser de produits "en cide" (fongicides, pesticides) qui tuent les insectes, les champignons et les "mauvaises herbes".
Il faudrait s'inspirer de la nature, comme l'y invite la permaculture, et rémunérer les services écosystémiques. Par exemple, un paysan qui arrête le glyphosate pourrait récupérer une partie des économies réalisées en dépenses de santé pour compenser une éventuelle perte de production. Le budget de la PAC, qui représente dix milliards d'euros, pourrait être en partie dédié à ce sujet, ainsi que d'autres budgets.
Les enjeux de la production et de la souveraineté alimentaires
Bio et Politique : Un Intérêt Général National
Les détracteurs du bio évoquent un "lobby bio", mais les objectifs de développement fixés par les États prouvent que le bio est un sujet d'intérêt général et national. La présence d'objectifs nationaux pour développer le bio dans la plupart des pays de l'Union européenne, avec des plans pluriannuels, atteste de cette dimension. En France, les objectifs sont ambitieux : 18 % de surface agricole utile (SAU) en bio d'ici 2027, 21 % d'ici 2030, et 20 % de produits bio dans les cantines depuis 2022. L'Autriche vise 35 % de SAU bio en 2030, et d'autres pays comme la Lettonie, l'Estonie, la Finlande et la Tchéquie ont des objectifs similaires.
Ces objectifs soulignent que l'expression "lobby bio" est inappropriée, car les principes mêmes liés aux pratiques agricoles biologiques, qui reposent sur un respect des équilibres naturels, en font une agriculture d'intérêt général. Les atouts reconnus par les scientifiques de l'agriculture biologique pour l'environnement, la biodiversité, la qualité des eaux, la santé des productions, des citoyens et des consommateurs illustrent également cette dimension d'intérêt général.
Le bio n'est pas monolithique, avec ses 85 000 opérateurs (producteurs, distributeurs, transformateurs). La certification bio est le dénominateur commun qui atteste du respect d'un cahier des charges et des contraintes afférentes. Le bio n'est ni de gauche, ni de droite, ayant attiré des pionniers de tous bords politiques, depuis ceux qui cherchaient l'autonomie vis-à-vis des grandes firmes commercialisant herbicides et pesticides de synthèse, jusqu'à ceux rêvant d'un retour à la terre et au passé.
Des Enjeux Colossaux et une Nécessité de Changement
La plus grande opération visant à saboter l'agriculture bio est en cours, non pas par des attaques frontales, mais par des insinuations visant à jeter le doute et à assimiler les agriculteurs bio à des "escrocs écolos". On prétendrait même qu'ils mettraient en danger la souveraineté alimentaire de la France. Une étude scientifique publiée en 2018 par la revue Nature aurait même attesté que l'agriculture biologique serait synonyme de déforestation.
Des émissions télévisées comme Cash Investigation et Arte ont contribué à cette dévalorisation du bio, en présentant des informations tronquées ou biaisées. Cash Investigation a affirmé que "Bio ne signifie pas sans pesticides : des centaines de produits d’origine naturelle sont autorisés en agriculture biologique pour les traitements", ce qui est interprété comme "des centaines de pesticides". Ces émissions ont été critiquées pour ne pas avoir invité d'agriculteurs bio, mais plutôt des partisans de l'agriculture conventionnelle ou des figures perçues comme "boboïsant" l'agriculture biologique.
L'industrie des pesticides représente en France 6 000 emplois, près de 2 milliards d'euros de chiffre d'affaires et 200 millions d'investissements, pour 16 milliards dans le monde. Les enjeux sont donc énormes.
Bien que l'agriculture biologique ne soit pas parfaite, l'ONG Générations Futures a noté que 224 pesticides chimiques sont classés dangereux contre 17 pesticides biologiques. Le recours aux pesticides n'est pas systématique en agriculture biologique, contrairement à l'agriculture conventionnelle ou régénératrice. Le point fort des pesticides biologiques, comparés aux chimiques, est leur faible persistance dans l'environnement. De plus, aucun métabolite d'herbicide provenant de l'agriculture bio ne se retrouve dans l'eau de boisson, car l'agriculture biologique n'en utilise pas. Dans un contexte où l'UE vient de réautoriser le S-métolachlore, un herbicide suspecté cancérigène et dont les métabolites se retrouvent dans toutes les eaux potables, mettre l'agriculture biologique sur le même plan que les autres agricultures est un non-sens.
Les solutions à développer sont bien différentes : mieux rémunérer les agriculteurs pour les services écologiques qu'ils apportent, réduire l'utilisation des produits chimiques, développer le bio dans les cantines scolaires et protéger davantage les ressources en eau. Quant à l'argument de la concurrence déloyale, il est nécessaire d'uniformiser notre réglementation vers le haut, en concertation avec nos voisins européens et au-delà.
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