L'histoire intellectuelle européenne du XVIIIe siècle est marquée par un phénomène majeur que les Allemands nomment l'Aufklärung. Ce terme, qui renvoie à la clarté (klar, Klarheit), désigne une véritable éclaircie dans la vie humaine, une initiation à la pensée autonome. Contrairement aux Lumières françaises, souvent perçues comme plus politiques et antireligieuses, les Lumières allemandes sont filles de l’université et des Églises. Elles se distinguent par une érudition profonde, une prudence certaine et un universalisme qui, tout en étant exigeant, refuse de se considérer comme exemplaire, préférant une posture que l'on pourrait qualifier de provinciale, au sens le plus noble du terme : tenace, généreuse et ancrée dans une réalité territoriale complexe.

La complexité géographique et culturelle d'une Allemagne plurielle
Jusqu'en 1806, le Saint-Empire romain germanique agrège, sans hiérarchie lisible, une myriade de territoires, allant des minuscules abbayes d'Empire à la vaste Prusse. La géographie et les rapports de force y sont toujours mouvants : tel prince protestant se convertit au catholicisme, tel territoire se fond dans tel autre, et le Saint-Empire reste sans capitale. Berlin, qui émerge tard, n'est que la grande ville de la Prusse. Jamais « l'Allemagne » ne parle d'une seule voix, car il n'y a pas d'Allemagne unifiée.
Cette situation centrale ouvre le Saint-Empire à toutes les influences culturelles, tandis que la langue allemande ne s'est pas encore imposée comme langue internationale. À la cour de Frédéric II, le « roi philosophe », on parle français. Le Sud catholique, la Bavière et l'Autriche des Habsbourg, regardent vers Rome, mais aussi vers les Lumières milanaises. L'Allemagne du Nord, de Hambourg à Göttingen, est anglophile. C'est dans ce contexte que Kant donne à l'universalisme de l'Aufklärung ses formulations les plus denses.
L'université comme moteur de l'Aufklärung
La diffusion de l'Aufklärung passe par des lieux spécifiques, au premier rang desquels figure l'université. Si des figures comme Johann Christoph Gottsched et son épouse Luise Adelgunde animent des salons et réforment l'éloquence, ils sont aussi professeurs. Des universités de fondation récente, telles Halle et Göttingen, sont à la pointe du mouvement. Dans le monde allemand, la relation au savoir passe surtout par l'enseignement académique qui impose ses propres formes d'expression : traités, manuels et doctrines.
Le latin survit ici mieux qu'ailleurs, et de nouvelles disciplines voient le jour, comme les sciences camérales, ancêtres de l'économie politique, ou l'histoire universelle. Les Lumières allemandes portent au plus haut point la préoccupation du système des savoirs, héritée de Leibniz et de Wolff. Cette structuration académique permet une transmission rigoureuse, bien que sous la surface des dogmes, des étudiants subversifs diffusent des interprétations spinozistes ou matérialistes.

La dualité confessionnelle et les Lumières
Le deuxième grand lieu de l'Aufklärung, ce sont les Églises. Depuis la paix de Westphalie, le Saint-Empire est divisé en territoires catholiques et protestants. Il y eut, par conséquent, des Lumières catholiques et des Lumières protestantes. Le combat contre la superstition religieuse n'a jamais, comme en France, pris l'allure d'une lutte frontale entre des « philosophes » et une Église hégémonique. Il existe un déisme catholique et un déisme protestant, un athéisme catholique et un athéisme protestant.
Des figures singulières émergent de ce terreau : prêtres francs-maçons dans les territoires des Habsbourg sous Joseph II, ou pasteurs protestants engagés. Lessing, Wieland et Herder installent cette catégorie sociale au cœur de la pensée allemande. Malgré les apparences de discipline ecclésiastique, on trouve ici des pasteurs rageurs et des bibliothécaires ironiques, comme Lessing qui, à Wolfenbüttel, soumet le récit des Évangiles à une impitoyable critique historique.
Qu'est-ce que les Lumières selon Kant ?
En décembre 1784, Emmanuel Kant publie dans la Berlinische Monatsschrift son célèbre texte, Beantwortung der Frage: Was ist Aufklärung?. En réponse à la question du pasteur Zöllner, Kant définit les Lumières comme la sortie de l'homme hors de la minorité dont il est lui-même responsable. La minorité est l'incapacité de se servir de son entendement sans la direction d'un autre. La cause de cette minorité n'est pas l'incapacité, mais la paresse et la lâcheté.
La devise des Lumières tient en deux mots latins : « Sapere aude ! » - « Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! ». Kant souligne que les tuteurs, qu'ils soient prêtres ou gouvernants, maintiennent les hommes dans cette minorité, leur présentant le passage à la majorité comme dangereux. L'homme mineur, domestiqué, a peur de la liberté et a perdu l'habitude de penser par lui-même.
Emmanuel Kant - Michel Foucault : qu'est-ce que les Lumières ? (1784-1983) (partie 1)
Le deuxième grand lieu de l'Aufklärung était constitué par les Églises, au pluriel. Depuis la Réforme, catholiques et protestants coexistaient côte à côte dans le Saint-Empire. La paix de Westphalie (1648) avait établi des territoires catholiques et des territoires protestants, créant ainsi une société catholique et une société protestante distinctes. Il y eut donc, de la même façon, des Lumières catholiques et des Lumières protestantes.
Dans ces conditions, le combat contre la superstition religieuse n'a jamais pris, comme en France, l'allure d'une lutte frontale entre des « philosophes » et une Église hégémonique. Dans l'Empire, pour s'émanciper de la tutelle du dogme, il fallait composer avec la dualité des confessions. Il existait un déisme catholique et un déisme protestant, un athéisme catholique et un athéisme protestant. À cela s'ajoutaient les riches ferments d'une diversité religieuse sans Église, allant des dissidences protestantes aux Lumières juives, incarnées par Moses Mendelssohn.
De ces Lumières confessionnelles émergèrent des figures singulières. On peut penser aux prêtres francs-maçons, vecteurs de l'Aufklärung catholique dans les territoires des Habsbourg sous Joseph II, ainsi qu'aux pasteurs protestants et à leurs fils. C'est au XVIIIe siècle que des figures comme Lessing, Wieland, Herder et tant d'autres installèrent cette catégorie sociale au cœur de la pensée allemande.
L'Aufklärung était-elle pour autant moins radicale que les Lumières britanniques ou françaises ? Non pas. Elles n'étaient pas moins critiques, mais elles l'étaient autrement. À Halle et Leipzig, les étudiants diffusaient sous le manteau leurs interprétations spinozistes, athées ou matérialistes, de l'enseignement de Wolff. Du fond de la Westphalie, Herder, évêque luthérien, fulminait contre la docilité politique des pasteurs berlinois, comme en témoignent ses Provinciales de 1774. La Grèce heureuse du romancier Wieland avait également son érotisme amer, à l'image des Liaisons dangereuses de Laclos. Chez un petit prince du Nord, dont les ancêtres avaient construit l'une des plus belles bibliothèques d'Europe à Wolfenbüttel, Lessing révisait la théologie des sacrements en découvrant des manuscrits médiévaux, et publiait les fragments d'Hermann Samuel Reimarus qui soumettaient le récit des Évangiles à une impitoyable critique historique.
Telle était l'Aufklärung : en surface, la discipline des universités et des Églises, la succession bien réglée des cours et des cultes. Mais au cœur des provinces allemandes, on trouvait des étudiants subversifs, des pasteurs rageurs, des bibliothécaires ironiques. Sous la rigueur des savoirs et des dogmes, des colères cinglantes s'exprimaient dans une langue magnifique qui venait de se trouver. L'Allemagne était la grande province de l'Europe, et mésestimer la province est toujours une erreur, comme le souligne Philippe Büttgen.
Kant : Le Tuteur de l'Aufklärung et la Définition de l'Émancipation

Emmanuel Kant, figure majeure des Lumières et du rationalisme critique, a donné à l'Aufklärung sa définition la plus célèbre et la plus incisive. En décembre 1784, en réponse à la question du pasteur Johann Friedrich Zöllner dans la revue Berlinische Monatsschrift - « Qu’est-ce que les Lumières ? » -, Kant publia un article court mais fulgurant, Beantwortung der Frage: Was ist Aufklärung?. Ce texte, bien que bref, constitue un véritable manifeste des Lumières.
La Sortie de la Minorité : « Sapere Aude ! »
Kant ouvre son essai par une définition limpide et fondamentale : « Les Lumières, c’est la sortie de l’homme hors de la minorité dont il est lui-même responsable. La minorité est l’incapacité de se servir de son entendement sans la direction d’un autre. » Pour Kant, être « mineur » ne signifie pas être incapable, mais choisir de ne pas penser par soi-même. Cette minorité est auto-infligée, et ses causes principales sont la paresse et la lâcheté. Il est infiniment plus commode de laisser les autres penser à notre place : « si j’ai un livre qui a de l’entendement pour moi, un directeur de conscience qui a de la conscience pour moi, un médecin qui juge de mon régime à ma place, etc., je n’ai alors pas besoin de me fatiguer moi-même. » La lâcheté, quant à elle, réside dans la peur de l'erreur, de l'isolement ou de la sanction.
Les « tuteurs » - prêtres, gouvernants, ou intellectuels s'érigeant en autorités - entretiennent activement cette minorité. Ils présentent le passage à la majorité comme dangereux, brandissant les risques de la pensée autonome, tel un adulte avertissant un enfant des dangers de la marche. Ayant été si longtemps domestiqués, les « mineurs » finissent par croire à ces dangers et ont peur de la liberté. Comme un animal d'élevage qui ne sait plus chasser, l'homme mineur a perdu l'habitude de penser et ne sait plus par où commencer.
La devise des Lumières, selon Kant, tient en deux mots latins empruntés à Horace : « Sapere aude ! » - « Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! ». Cet impératif catégorique n'est pas seulement un slogan, mais un appel à la bravoure intellectuelle, la maxime de la pensée sans préjugés. La raison cesse d’être passive lorsqu’elle conquiert l’autonomie, car elle commence par être hétéronome, soumise à une loi étrangère.
L'Usage Public et l'Usage Privé de la Raison : Une Distinction Stratégique
La clé de l'argumentation de Kant réside dans sa distinction entre l'usage public et l'usage privé de la raison, une distinction qui peut sembler contre-intuitive au premier abord.
| Usage de la Raison | Définition | Liberté ? |
|---|---|---|
| Usage public | C'est celui qu’un savant fait de sa raison devant le public des lecteurs - écrire, publier, argumenter dans l’espace public. Il s'adresse au monde en tant que citoyen du monde, disposant alors d’une « liberté sans bornes d’utiliser sa propre raison ». | Doit être libre - aucune censure ne doit restreindre la pensée publique. |
| Usage privé | C'est celui qu’un fonctionnaire fait de sa raison dans le cadre de sa fonction - un officier obéit aux ordres, un prêtre suit le dogme, un citoyen paie ses impôts. Il se fait dans le cadre d’une charge où s’impose l’obéissance au supérieur. | Peut être limité - l’obéissance dans la fonction est nécessaire au fonctionnement de la société. |

Kant inverse nos attentes : l'usage « privé » est ce qui est lié à une charge (être officier, prêtre, fonctionnaire), tandis que l'usage « public » est l'exercice de la pensée en tant qu'être humain universel. Un officier doit obéir en service, mais il peut écrire librement, en tant que citoyen, pour critiquer les ordres qu'il exécute. Un ecclésiastique, bien que lié par le dogme de son Église dans l'exercice de ses fonctions pastorales, peut néanmoins, en tant que savant s'adressant au public, exprimer ses doutes ou ses critiques théologiques.
Ce compromis est stratégique. Kant écrit sous le règne de Frédéric II de Prusse, un monarque « éclairé » qui tolère la liberté d’expression intellectuelle tout en maintenant un régime autoritaire. Kant doit naviguer entre l’audace philosophique et la prudence politique. Il salue ainsi la formule attribuée à Frédéric II : « Raisonnez autant que vous voudrez et sur ce que vous voudrez - mais obéissez ! ». C’est le compromis kantien : la liberté de pensée est totale dans l’espace public, mais l’obéissance est requise dans l’espace fonctionnel. Ce modèle est au fondement des démocraties libérales, où la liberté d'expression coexiste avec l'obéissance à la loi.
Le Progrès des Lumières et le Rôle du Souverain
Kant conçoit les Lumières comme un processus en cours, non comme un état achevé. L'humanité n'est pas encore éclairée, mais elle est « en voie d’éclaircissement ». Le progrès est lent et ardu : il est facile de libérer un individu, mais émanciper un peuple entier de ses tuteurs est une entreprise longue, difficile et fragile. Un peuple ayant longtemps vécu sous tutelle ne passe pas instantanément à la majorité ; il doit apprendre à penser par lui-même, ce qui exige du temps et de la patience.
Kant insiste sur un point capital : le progrès des Lumières est le plus urgent et le plus difficile en matière de religion. Les tuteurs religieux (l’Église, le clergé) sont souvent les plus puissants et les plus résistants au changement. Cependant, un peuple qui accepte de fixer un dogme religieux « pour l’éternité » commet un crime contre la génération suivante. Aucune génération n’a le droit de priver la suivante de la liberté de penser autrement. Ce principe est fondamental pour la laïcité moderne : la croyance religieuse est libre, mais elle ne peut pas s’imposer comme vérité politique indiscutable.
Kant conclut son essai en s’adressant au souverain (Frédéric II). Un bon souverain ne demande pas à ses sujets de croire, mais d’obéir. Il leur laisse la liberté de penser, de critiquer et de publier. Un souverain qui censure la pensée est un tyran, tandis qu'un souverain qui tolère la critique tout en maintenant l’ordre est un prince éclairé. La liberté d’expression, donc le libre usage public de la raison, favorise d’abord la diffusion des Lumières de l’élite éclairée à la multitude non éclairée et permet le progrès. Le prince peut même accepter une « franche critique », non seulement dans le domaine des choses de la religion, mais dans celui de la législation.
L'Autonomie Intellectuelle comme Idéal Moral
Pour Kant, penser par soi-même n’est pas un luxe, mais un devoir moral. Rester dans la minorité, c’est renoncer à son humanité. L’être humain se distingue de l’animal par sa raison ; refuser de l’utiliser, c’est se traiter soi-même comme un animal. Les Lumières ne sont pas un événement historique limité au XVIIIe siècle, mais un projet permanent : chaque génération doit conquérir sa propre majorité intellectuelle. L'autonomie, c'est-à-dire le courage de penser par soi-même, est la clé. Le public finira bien par s’émanciper alors du joug de ses tuteurs.
La maxime « Sapere aude ! » est bien plus qu'un simple appel ; c'est un appel au courage. Penser par soi-même expose à la critique, à la solitude, à l'erreur. À l'époque de Kant, les risques étaient la censure, la prison, l'excommunication. Aujourd'hui, les risques sont différents mais réels : le conformisme des réseaux sociaux, la pression du groupe, le « tribunal médiatique », la cancel culture. Le Sapere aude reste d'une pertinence absolue : la pensée libre est toujours un acte de courage, et non de confort.
La Pensée Élargie et Conséquente : Éviter la Singularité Logique
Kant développe également l'idée des maximes du sens commun dans sa Critique de la faculté de juger. Celles-ci sont au nombre de trois :
- Penser par soi-même : la maxime de la pensée sans préjugés, d’une raison qui n’est jamais passive. Le préjugé est la tendance à la passivité et à l’hétéronomie de la raison. La superstition est le plus grand des préjugés, car elle exige l'aveuglement et le besoin d'être guidé par d'autres. Les lumières sont précisément la libération de la superstition.
- Penser en se mettant à la place de tout autre : la maxime de la pensée élargie. On appelle étroit d'esprit celui dont la pensée est prisonnière d’un point de vue particulier et subjectif. Penser exige de se décentrer, de prendre sur une question donnée la perspective de l’altérité. Ainsi, nous devenons capables de nous faire à nous-même les objections qu’un autre pourrait nous faire. C'est ce qui nous sauve de l'arbitraire d'une mythologie personnelle, de la clôture de ce que Kant appelle « une singularité logique » (sensus privatus). L’accord des autres sujets pensants est nécessaire pour l'exactitude de nos jugements. Comme le souligne Kant dans son Anthropologie du point de vue pragmatique, l'aliéné est celui qui prétend pouvoir penser tout seul.
- Toujours penser en accord avec soi-même : la maxime de la pensée conséquente. Cette dernière est la plus difficile à mettre en œuvre et ne peut être atteinte qu'en liant les deux premières maximes, après une maîtrise parfaite acquise par un exercice répété. Elle implique une pensée s'efforçant d'éviter la contradiction interne, car l'ordre et la cohérence sont une exigence fondamentale de la raison.
Emmanuel Kant - Michel Foucault : qu'est-ce que les Lumières ? (1784-1983) (partie 1)
En somme, l'article de Kant sur les Lumières est un texte fondateur qui appelle à l'autonomie intellectuelle et morale de chaque individu. Il met en lumière la responsabilité de l'homme dans son état de minorité et propose une voie, celle du courage et de l'usage libre de la raison, pour s'en affranchir. Ce projet des Lumières, selon Kant, est un processus continu, exigeant une vigilance constante et un engagement envers la pensée critique et l'émancipation.

tags: #definition #propre #de #kant #tuteur