Du Champ de Coton au Cotton Club : L'Épopée du Jazz et de la Ségrégation à New York

Le début du XXe siècle aux États-Unis marque une période de profonds bouleversements sociaux et culturels, où la musique, et particulièrement le jazz, est devenue un miroir des tensions raciales et un vecteur de transformation. De la dureté des plantations de coton à l'éclat des scènes du Cotton Club, l'histoire du jazz est intrinsèquement liée à celle de la ségrégation raciale et de la lutte pour la reconnaissance.

Plantation de coton

Les Racines Profondes du Jazz : Des Plantations aux Minstrels

Le jazz, musique exubérante et liée au corps, à la danse, et au swing, trouve ses origines dans un contexte social et racialement divisé. L'Amérique était alors scindée par la "color line", une ségrégation raciale profonde qui influençait tous les aspects de la vie, y compris la musique. Avant d'être une musique célébrée, le jazz fut le produit d'une interaction complexe et souvent douloureuse entre les cultures.

Les "Coon Songs" et la Caricature Raciale

Initialement, la seule interface à travers laquelle les deux ethnies communiquaient était la scène. Ce sont d'abord des blancs qui se fardaient le visage en noir pour donner une imitation caricaturale des Noirs. Ces spectacles, appelés "black faces", mettaient en scène des "coon songs". Le terme "coon", un surnom péjoratif pour les Afro-Américains, signifiait littéralement "raton-laveur", l'animal sur lequel on tire, et symbolisait l'image du Noir fuyant les plantations. Ces chansons ont donné naissance au ragtime.

L'Émergence des Artistes Noirs et la Diffusion du Ragtime

Face à l'intérêt grandissant du public, la communauté noire a rapidement compris l'opportunité de ces spectacles. Des artistes noirs ont commencé à jouer ces rôles, non sans une forme d'autodérision, mais surtout comme un moyen de gagner leur vie et de se faire accepter. Peu à peu, ces spectacles se sont répandus, et la musique, initialement perçue comme "incolore", a commencé à se diffuser partout comme un virus. Elle a imprégné la réalité et l'imagination des blancs qui, progressivement, ont accepté cette musique, mais toujours en la regardant comme de la "musique de canaille".

Le Ragtime et le Jazz : Des Musiques "De Bordel"

À l'époque, le ragtime et le jazz étaient des musiques de bordel, liées à l'excitation corporelle et à la danse. Les Blancs voyaient dans les Noirs des exemples d'une sexualité démesurée, indisciplinée, presque animale. Cette musique syncopée, qui produisait la danse et l'excitation sexuelle, était immédiatement reliée au sexe, le mot "jazz" signifiant même "baiser". Les plaques photographiques de prostituées de Storyville à la Nouvelle-Orléans, berceau du jazz, témoignent de cette association.

Plaque photographique d’une prostituée de Storyville à la Nouvelle-Orléans

Le Changement de Paradigme après la Première Guerre Mondiale

Les choses ont commencé à changer après la Première Guerre Mondiale. Après avoir initialement rejeté cette musique "dégénérée", l'Amérique a découvert son potentiel. Le ragtime a été intégré aux fanfares militaires qui ont participé à la guerre. Pour donner aux soldats l'impression que la guerre des tranchées serait une soirée dansante, des orchestres noirs, comme celui de James Reese Europe, ont été envoyés sur le front. C'était la première fois qu'un orchestre de ragtime noir était entendu en France, marquant un changement de valeurs et une acceptation croissante du jazz, bien que toujours teinté d'un regard "lubrique" sur cette musique "sexuellement transmissible".

Les Années Folles et l'Émergence du Cotton Club

Dans les années 1920, le jazz a conquis Paris, s'épanouissant dans l'ambiance des Années Folles. Joséphine Baker, issue du Cotton Club, a transplanté ses spectacles à Paris, où ses danses "animales" et sa tenue de bananes dans la Revue Nègre ont charmé le public. Aux États-Unis, les années 20 ont vu une "invasion" de blancs bien nés à Harlem, où de 500 à 1000 cabarets proposaient du jazz et de la danse vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

La Naissance du Cotton Club

L'un de ces cabarets était le De Luxe Club, ouvert en 1920 par le champion de boxe poids-lourd Jack Johnson. En 1923, il a été racheté par le mafieux Owney Madden, alors emprisonné à Sing Sing. Depuis sa prison, Madden a organisé la réfection du local qui allait devenir le célèbre Cotton Club. Il a fait venir des danseuses à la prison pour les auditions, démontrant une fortune considérable et un sens aigu des affaires.

Façade du Cotton Club de Harlem

Owney Madden et la Prohibition

En pleine Prohibition, Madden a utilisé le Cotton Club comme vitrine pour vendre illégalement de la bière et de la drogue. Le club a été temporairement fermé par la police pour vente illicite d'alcool, mais a rapidement rouvert. Jack Johnson est resté le "manager", en réalité un homme de paille, tandis que Madden orchestrant les opérations depuis sa cellule, allant même jusqu'à organiser des spectacles d'artistes de "son" club en prison jusqu'à sa libération en 1933.

Le Cotton Club : Un Temple du Jazz et de la Contradiction

Le Cotton Club est devenu rapidement un lieu "trendy" où il fallait être vu, un panthéon de la fête et de la musique, témoin et acteur de l'histoire des États-Unis et du jazz. Cependant, son histoire est également marquée par des règles strictes de ségrégation.

Des Règles Sévères et une Clientèle Exclusiva

Malgré sa localisation au cœur de Harlem et la présence de nombreux artistes noirs emblématiques, l'entrée au club était strictement réservée aux Blancs, une politique raciste que les conventions de l'époque autorisaient. La "belle société", le "gratin WASP" (White Anglo-Saxon Protestant), venait s'encanailler, manger et danser sur les rythmes des plus grands musiciens noirs. George Gershwin, Paul Robeson, Mae West, et Judy Garland figuraient parmi les habitués.

Des Artistes Noirs au Service d'une Vision Stéréotypée

Les danseuses, bien que noires, étaient soumises à des critères hypocrites et ségrégués : 5,5 pieds de haut, moins de 20 ans, taille de guêpe et, surtout, la peau la plus claire possible. Les propriétaires allaient jusqu'à compter les proportions de sang noir dans les veines, recherchant un huitième de sang noir. Le décor de la scène représentait souvent une jungle, et les danseuses exécutaient des danses "effrénées, sauvages, très évocatrices", reprenant sans honte les pires clichés racistes en dépeignant les Noirs comme des sauvages dans la jungle ou des esclaves dans les champs de coton. Même le légendaire Duke Ellington s'est vu demander d'écrire de la "musique de jungle".

Scène du Cotton Club avec danseuses et orchestre

Le Jazz au Cotton Club : Une Musique "Incolore"

Malgré le caractère ségrégationniste du club, le Cotton Club est devenu un creuset du jazz moderne. Il a accueilli des orchestres de renom, dont celui de Fletcher Henderson, où Louis Armstrong a joué, et bien sûr celui de Duke Ellington. La musique, malgré les contraintes thématiques, était "incolore" et universelle.

L'Âge d'Or de Duke Ellington au Cotton Club

Duke Ellington, avec son génie mélodique et sa recherche de la couleur orchestrale, a trouvé au Cotton Club les conditions idéales pour développer son style unique, qui sera plus tard appelé "jungle".

Le Génie d'Ellington : Mélodie et Couleur Orchestrale

Ellington possédait une intuition mélodique qui tenait du génie, comme en témoignent ses inventions extraordinaires dans des morceaux tels que "Mood Indigo" et "The Mooche". Sa particularité résidait également dans sa recherche incessante de la "couleur orchestrale". Au Cotton Club, il a expérimenté, faisant chanter la chanteuse avec une voix rauque imitant la trompette, tandis que la trompette imitait la voix. Il utilisait diverses sourdines et engins pour altérer le son des instruments, rendant parfois impossible de distinguer quel instrument jouait.

Une Orchestration Révolutionnaire

Duke Ellington était capable d'altérer la couleur orchestrale par des changements de timbre uniques. Personne avant lui n'avait osé faire jouer le trombone dans l'aigu, la clarinette dans la basse et la trompette au milieu. Cette audace a défini son style "jungle", indissociable du décor du Cotton Club. Il a également eu la chance de travailler tout au long de sa carrière avec les meilleurs musiciens.

Duke Ellington et son orchestre au Cotton Club

L'Apogée et l'Héritage d'Ellington

Ellington a commencé sa carrière vers 1921 et a atteint son apogée avec le Cotton Club entre 1927 et 1931. Le club a joué un rôle fondamental dans son développement. Son orchestre a maintenu un niveau exceptionnel, les années 1940 étant considérées comme l'âge d'or de Duke Ellington. Il n'a jamais été oublié par le jazz, ni dépassé par les événements, restant une figure emblématique.

Black and Tan Fantasy

Cab Calloway : De Chicago au Cotton Club

L'histoire de Cab Calloway est un autre témoignage de la complexité et des défis rencontrés par les artistes noirs dans le milieu du jazz et des cabarets.

Les Débuts Difficiles à New York

Cab Calloway et son orchestre, les Alabamians, ont quitté Chicago en 1929, espérant percer à New York. Cependant, le public new-yorkais, habitué à des orchestres comme celui d'Ellington, avait des exigences bien supérieures. Leurs premières soirées au Savoy Ballroom furent un échec cuisant. La musique des Alabamians, jugée "ringarde" et "ploucs", ne cadrait pas avec l'ambiance locale. Lors d'une "bataille d'orchestres" contre les Missourians, l'orchestre-maison du Savoy, les Alabamians furent battus haut la main. Cab se retrouva seul et sans travail, une leçon qu'il garda en tête toute sa vie.

La Rencontre avec Louis Armstrong et les "Hot Chocolates"

Après avoir vainement supplié Fletcher Henderson de le laisser chanter au Roseland, Cab se tourna vers Louis Armstrong. Louis lui offrit un rôle dans la revue "Hot Chocolates", remplaçant le jeune premier Paul Bass. Sur un livret composé par Fats Waller, Cab entonna des tubes comme "Ain’t Misbehavin’", "Sweet Savannah Sue", "Goddess of Rain" et "Rhythm Man". "Hot Chocolates" fut un énorme succès, propulsant Cab Calloway sur le devant de la scène.

La Prise de Contrôle des Missourians et l'Affaire du "Plantation Club"

C'est à Boston, où la revue "Hot Chocolates" était en tournée, que Charlie Buchanan, le propriétaire du Savoy Ballroom, proposa à Cab de prendre la tête des Missourians. Après quelques hésitations, Cab accepta l'offre. En mars 1930, Cab prit les rênes des Missourians. Avant de se produire au Savoy, ils devaient jouer au tout nouveau "Plantation Club" à Harlem, créé pour concurrencer le Cotton Club. Cependant, le jour de l'ouverture, le Plantation Club fut intégralement saccagé, victime d'une guerre des gangs orchestrée par Owney Madden. Cet événement força l'orchestre à se produire dans de plus petits clubs du Lower East Side de Manhattan pendant un mois.

Le Succès au "Crazy Cat" et l'Appel du Cotton Club

Deux mois plus tard, en juin 1930, Moe Gale, l'agent de Cab, décrocha un engagement pour les Missourians au Crazy Cat, un club prisé par une clientèle blanche de musiciens et d'artistes. Chaque soir à 23 heures, le spectacle était retransmis en direct à la radio de New York, propulsant l'orchestre vers un succès fulgurant.

Moins de deux semaines après avoir commencé au Crazy Kat, des hommes de main de Madden vinrent trouver Cab pour lui annoncer qu'il était attendu au Cotton Club. Duke Ellington, alors la star du Cotton Club, partait pour un film et une tournée, et il fallait un remplaçant. Malgré son contrat avec Moe Gale, Cab fut contraint d'accepter l'offre, son salaire étant immédiatement doublé à 200 dollars par semaine. Au printemps 1931, Cab se sépara définitivement de son premier agent.

Cab Calloway au Cotton Club : Un Nouveau Chapitre

Cab et les Missourians se rendirent donc au Cotton Club. Cab, qui avait déjà admiré Duke, Aida Ward, les chorus girls et les Step Brothers, était impressionné. Duke Ellington l'accueillit cordialement, lui conseillant d'augmenter son orchestre de 10 à 16 musiciens. Cab fut impressionné par la prestance et le calme souriant d'Ellington, dont les shows étaient régulièrement retransmis à la radio depuis le Cotton Club.

Cab Calloway et son orchestre

Cab Calloway a brillé au Cotton Club, reprenant la première revue écrite par le tandem Ted Koehler et Harold Arlen. Parmi les six chansons de cette revue, deux devinrent des classiques : "Between The Devil And The Deep Blue Sea" et "Kickin’ The Gong Around". Dans sa splendide tenue de soirée en soie blanche, Cab enflamma la scène d'une manière inédite à New York, éblouissant le public et s'attirant les applaudissements de célébrités telles que Bing Crosby. Cet événement a conduit à son engagement par la Paramount comme co-star deux semaines plus tard et un contrat avec Lucky Strike pour une émission radio nationale, faisant de lui le premier Noir à briser ainsi la barrière de couleur des networks.

L'Héritage et les Déménagements du Cotton Club

En 1936, le bâtiment original du Cotton Club a été détruit et le club s'est installé dans l'ancien Palais Royale, à l'angle de la 48e rue et de Broadway. La soirée de réouverture fut un événement mémorable, avec Bill Bojangles Robinson, Cab Calloway et douze numéros à l'affiche, générant une demande de réservations si forte que les téléphones furent coupés et des annonces placées dans les journaux.

Affiche publicitaire du Cotton Club

Owney Madden a même envisagé de "franchiser" son établissement, avec l'ouverture d'autres Cotton Club à Chicago, dirigé par Ralph Capone (le frère aîné d'Al Capone), et en Californie au début des années 1930.

Le Cotton Club Aujourd'hui

Aujourd'hui, le Cotton Club existe toujours, malgré deux déménagements, il est resté actif au cœur de Harlem, sur la 125e rue. Il continue de faire résonner son histoire, accueillant tous et toutes pour écouter et danser sur du jazz, du gospel, de la salsa et du latin jazz, autour d'un brunch ou d'un dîner. Son histoire est si emblématique qu'elle a inspiré un film de Francis Ford Coppola, et a été racontée sur Arte en 2015. Le Cotton Club est bien plus qu'un simple club ; c'est un symbole de la richesse musicale et des défis sociaux d'une époque révolue, dont l'écho continue de résonner.

Le Cotton Club dans les Jeux de Société

L'histoire fascinante du Cotton Club a également inspiré le monde des jeux de société. Un jeu de plateau, créé par Pau Carles et illustré par Pedro Soto, propose aux joueurs de se glisser dans la peau de gérants de clubs de jazz sous la Prohibition, cherchant à faire prospérer leur établissement, quitte à flirter avec l'illégalité.

Une Immersion Thématique Réussie

Le jeu, qui se présente dans une boîte de 11,5 cm sur 19 cm, offre une déclinaison classique du jeu de pose d'ouvriers avec un peu d'engine building. Les joueurs recrutent des célébrités (gangsters, artistes, contrebandiers) grâce à des cartes pour avancer sur différentes pistes et se procurer l'argent nécessaire aux achats. L'une de ces pistes est "carrément punitive mais étroitement liée aux armes et à l'argent", incitant à une progression sur le chemin de la criminalité. Une autre permet de prendre l'initiative et de devenir premier joueur, offrant le premier choix parmi les cartes étalées sur la table.

Mécanismes et Thème en Harmonie

Les cartes recrutées parmi les lignes de gangsters, célébrités, artistes, contrebande ou améliorations (gratuites) permettent de progresser sur ces pistes ou d'obtenir les ressources financières nécessaires. Les célébrités nécessitent de jouer d'influence, mais sont les plus rémunératrices pour la réputation de l'établissement en fin de partie. Des événements imprévus, révélés en fin de tour, viennent "chahuter" la partie ou profiter à certains.

Le jeu est salué pour l'harmonie parfaite entre ses mécanismes et son thème. Il est donné pour une heure de jeu, mais la durée peut être légèrement dépassée à quatre joueurs, offrant ainsi de "bon temps". Pour les fans de musique et les cinéphiles, l'immersion est totale, les personnages et les "tractions d'époque" à l'écran étant particulièrement captivants. Le jeu "raconte l'histoire" de manière ludique, ce qui en fait un "petit bijou dans son écrin".

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