La gestion des adventices dans les cultures de blé est un enjeu majeur pour la durabilité des systèmes agricoles, particulièrement dans des départements comme la Marne. L'utilisation exclusive d'herbicides ne suffit plus à garantir une protection efficace et respectueuse de l'environnement. Une approche intégrée, combinant agronomie et solutions chimiques ciblées, est désormais indispensable pour optimiser le désherbage, limiter la levée des adventices et, par conséquent, placer les cultures dans des conditions optimales de développement. Il est crucial de ne pas attendre que les infestations atteignent des niveaux élevés pour agir, car le retour à une situation maîtrisée devient alors beaucoup plus complexe.
L'Observation : Première Étape d'une Gestion Durable
Avant toute intervention, une observation minutieuse de la flore adventice en fin de campagne est fondamentale. Cette démarche permet d'identifier les espèces dominantes présentes dans chaque parcelle. Chaque adventice possédant ses spécificités, cette connaissance préalable est la clé pour élaborer un plan d'action réellement adapté et pour évaluer son efficacité dans le temps. La tenue d'un registre des observations par parcelle constitue une base de données précieuse pour la prise de décision future.

La Prévention : Limiter la Dissémination et le Stock Semencier
La propreté des outils agricoles est une mesure de prévention simple mais essentielle. Nettoyer sa moissonneuse-batteuse après la récolte de parcelles infestées permet d'éviter la dissémination de graines d'adventices vers de nouvelles parutations. Des solutions innovantes, encore peu répandues, existent pour éliminer les graines d'adventices récoltées par la moissonneuse-batteuse, limitant ainsi leur retour dans la parcelle. Il s'agit notamment des récupérateurs ou broyeurs de menues-pailles. Il est important de noter que ces techniques ne sont pas applicables aux adventices présentes sous la barre de coupe ou ayant grainé avant la récolte.
Des essais ont démontré des résultats prometteurs avec ces technologies sur certaines graminées problématiques, telles que le ray-grass. Cette approche peut être complétée par un ou plusieurs faux-semis dans le but de déstocker le stock semencier des adventices.
Le Labour Occasionnel : Une Solution à Long Terme
Le labour, pratiqué de manière intermittente, peut constituer une solution efficace pour gérer la pression des adventices sur le long terme, notamment celle des graminées. Les semences d'adventices germent principalement dans les premiers centimètres du sol. En les enfouissant en profondeur par un labour, certaines graines de graminées, dont la durée de vie est courte, perdent leur pouvoir germinatif au bout de 1, 2 ou 3 ans. Pour éviter de remonter des semences encore viables, le labour doit être réalisé de façon intermittente, en tenant compte du taux annuel de décroissance (TAD) de l'adventice ciblée.
Un labour intermittent, pratiqué tous les 3 à 4 ans, s'avère particulièrement efficace sur les vulpins, ray-grass, bromes, et la plupart des adventices ayant un TAD élevé. Cette technique est particulièrement pertinente à positionner suite à un échec de désherbage de graminées.
Cependant, le labour présente certaines limites, notamment son coût élevé, son impact sur le débit de chantier et les difficultés techniques qu'il peut engendrer selon les milieux et les types de sols.

Les Faux-Semis : Provoquer la Levée pour Mieux Détruire
Le faux-semis est une technique agronomique qui vise à provoquer la levée des adventices avant le semis de la culture principale. Cette méthode est particulièrement efficace pour déstocker le stock semencier superficiel. Pour qu'un faux-semis soit correctement réalisé, une préparation du sol fine, superficielle et un rappuyage de surface sont indispensables. L'objectif est d'établir un bon contact terre-graine, favorisant ainsi la levée des adventices tout en conservant l'humidité du sol.
Toutefois, cette technique n'est efficace que sur les adventices capables de germer à ce moment-là. Le niveau de dormance des graines d'adventices, qui varie selon les espèces, détermine l'échelonnement des levées. Par exemple, le brome stérile, peu dormant, germe très facilement en été/automne, rendant le faux-semis très efficace sur cette espèce. Le vulpin et le ray-grass présentent des dormances plus prononcées, limitant la germination d'une partie du stock semencier durant la période fin d'été/début d'automne.
Le déstockage pendant l'été via les faux-semis peut être plus aléatoire en matière de levée que les faux-semis d'automne.
Le Décalage de la Date de Semis : Un Levier Économique et Agronomique
Dans certaines situations où les infestations d'adventices sont problématiques, le décalage de la date de semis du blé peut s'avérer très positif économiquement. La nuisibilité infligée par les adventices dans les semis précoces reste souvent supérieure à la baisse de potentiel liée au décalage de date de semis. Il est cependant important de noter que cette règle n'est pas universelle et peut varier selon les régions, n'étant par exemple pas toujours le cas dans le sud de la France.
Cette pratique permet de laisser le temps aux premières levées d'adventices de se développer, pour ensuite les détruire avant le semis de la culture. Un décalage de date de semis important, de plus d'un mois, peut permettre d'éradiquer jusqu'à 90% de ces adventices.
Le décalage de la date de semis pour un meilleur désherbage d'automne sur céréales
Les Défis Réglementaires et Chimiques
Le paysage des herbicides autorisés pour le désherbage du blé évolue constamment, marqué par des restrictions d'usage de plus en plus fréquentes, notamment sur les sols drainés. Anne-Monique Bodilis, ingénieur à Arvalis Pays de la Loire, constate une diminution des lignes dans le tableau des herbicides disponibles, particulièrement pour les applications à l'automne sur sols drainés.
Ludovic Bonin, spécialiste du désherbage à l'institut technique, confirme cette tendance, soulignant que de nombreux nouveaux produits se voient attribuer des restrictions d'usage sur ces types de sols, qui représentent pourtant une part significative des surfaces cultivées dans certaines régions (plus de 30% dans certains départements).
Les phrases réglementaires encadrant l'usage des produits phytopharmaceutiques sont de plus en plus précises. Elles peuvent aller de l'interdiction totale sur sols drainés pour certains produits (comme ceux à base de chlortoluron) à des restrictions plus ciblées, comme l'interdiction durant la période d'écoulement des drains, laissant ainsi une marge de manœuvre pour d'autres produits comme Harmony Extra SX ou Ergon.
Malgré ces contraintes, un certain nombre de spécialités restent utilisables à l'automne sur céréales sans restriction particulière. Cependant, les réévaluations européennes des substances actives, qui ont lieu tous les dix ans, entraînent de nouvelles restrictions. Le réexamen du flufenacet, une molécule importante dans la lutte contre les graminées à l'automne, est programmé. Bien que les produits "anciens" à base de cette molécule ne devraient pas être affectés avant 2023-2024, l'échéance 2023-2024 s'annonce délicate pour la gestion des graminées sur céréales en sols drainés, avec un nombre restreint de spécialités chimiques disponibles, même si de nouvelles molécules émergent.
D'autres molécules couramment utilisées, comme le diflufénicanil, le prosulfocarbe et le chlortoluron, seront également réexaminées dans les années à venir. La pendiméthaline a récemment passé ce cap sans restriction notable concernant le drainage.
L'Impact sur les Sols Argileux et Drainés
Les sols drainés, qu'ils soient argileux ou limoneux, présentent des défis spécifiques pour le désherbage. Les restrictions d'usage sur ces sols concernent également des molécules comme le diméthénamide-p (dmta-p), utilisées dans des produits tels qu'Alabama, Anitop, Axter, qui sont interdits sur sols drainés à plus de 45% d'argile. C'est également le cas pour des produits comme Colzor Trio, Polaire, Colzor Uno. Le métazachlore, une autre molécule nécessitant des précautions d'usage, doit être réexaminé au niveau européen.
Pour le colza, les restrictions sur le drainage ont moins de conséquences car l'offre d'herbicides est plus large. Cependant, dans certaines régions, comme dans le sud de la Mayenne, le nord de la Maine-et-Loire et l'est de la Loire-Atlantique, les sols drainés représentent une part importante des cultures suivies (jusqu'à 60%). Dans ces zones, la chimie disponible à l'automne pour le désherbage des céréales se résume souvent à la pendiméthaline, au flufenacet et au diflufénicanil. L'association du labour et d'un semis différé s'avère efficace contre les graminées. Dans les situations complexes, il est conseillé de ne pas semer le blé avant le 25 octobre.
Les données du recensement agricole de 2010 indiquent que la surface agricole drainée artificiellement représentait 10,6% de la Surface Agricole Utile (SAU) nationale, avec des départements dépassant les 30%. Ludovic Bonin estime que les sols drainés concernent environ 30% des surfaces céréalières.
Stratégies Culturales et Chimiques Combinées
Face à ces défis, une combinaison de leviers agronomiques et chimiques est essentielle.
- Rotation des Cultures : Allonger les rotations, par exemple en intégrant des orges de printemps, du tournesol ou du pois, permet de diversifier les pratiques et de mieux gérer la pression des adventices. Sur des terres non irriguées, la limitation des céréales d'hiver à deux années sur cinq, avec une rotation incluant des cultures de printemps ou d'été, est une stratégie clé.
- Labour Intermittent : Comme mentionné précédemment, le labour occasionnel est un outil précieux, particulièrement après un échec de désherbage, pour détruire les graminées. Il est conseillé de laisser au moins 2 à 3 ans entre deux labours.
- Faux-Semis et Décalage de Semis : Ces techniques sont particulièrement efficaces dans les terres de craie et pour les parcelles à fort salissement. En terres fortes, la rotation avec l'implantation d'une culture de printemps ou estivale permet de réduire l'Indice de Fréquence Traitant (IFT).
- Désherbage Mécanique : Le désherbage mécanique, notamment à l'aide de la herse étrille, peut être une alternative intéressante, bien que son efficacité soit limitée dans certains types de sols (lourds, argileux, battants) et en présence de résidus de culture importants. La herse étrille est efficace sur les dicotylédones annuelles jusqu'au stade 2 feuilles et les graminées jusqu'au stade 1 feuille, mais inefficace sur les vivaces et les adventices plus développées. Pour optimiser son efficacité, le lit de semences doit être plat, sans grosses mottes, et les conditions de sol ressuyées. Il est nécessaire d'intervenir sur les adventices au stade le plus jeune possible (2-3 feuilles maximum). La densité de semis peut être augmentée de 10 à 15% pour compenser d'éventuelles pertes de pieds.

L'Importance du Choix Variétal et des Nouvelles Solutions
Le choix variétal joue un rôle crucial, non seulement pour limiter l'usage des fongicides, mais aussi pour la gestion des maladies comme la septoriose, l'oïdium et la rouille. La stratégie de mélange de plusieurs variétés (5-6) offre une maîtrise renforcée face aux maladies. Le choix variétal est également la stratégie numéro un pour maîtriser le risque de verse.
De nouvelles solutions herbicides émergent également. Mateno® Duo, un nouvel herbicide de Bayer destiné au blé tendre et à l'orge d'hiver, composé d'aclonifène et de diflufénican (DFF), est homologué en pré-levée ou post-levée précoce. Il s'inscrit dans la continuité de Mateno®, dont l'utilisation est autorisée jusqu'en décembre 2026 suite au retrait programmé des produits à base de flufénacet. Mateno® Duo est la seule spécialité homologuée sur blé et orge d'hiver contenant de l'aclonifène et du DFF. L'aclonifène, grâce à son mode d'action unique, contribue à limiter le risque de développement des résistances et est considéré comme une molécule clé pour le désherbage d'automne.
Les Enseignements des Réseaux d'Expérimentation
Les bilans de campagne des réseaux d'agriculteurs, comme le réseau Dephy Marne, mettent en lumière les défis actuels. La réduction de l'usage de la chimie en 2023 a été complexe, notamment en raison du retrait des néonicotinoïdes et de la pression des ravageurs au printemps. Le salissement des parcelles de céréales en graminées, notamment les vulpins et le ray-grass, a été une préoccupation majeure. Les systèmes de culture intégrant des légumes ou des cultures de printemps et d'été semblent plus résilients.
L'IFT moyen en désherbage se situe autour de 1,9 dans certaines exploitations, avec des variations importantes selon la pression graminée. Les dicotylédones sont généralement moins problématiques, souvent maîtrisées par la rotation. Des techniques de localisation des traitements herbicides sur le rang, complétées par des binages en inter-rang, permettent de réduire l'usage des herbicides.
En hors herbicide, l'IFT moyen peut atteindre 2,2, témoignant de l'intégration de pratiques agronomiques pour réduire l'usage des produits phytosanitaires. La réduction des insecticides est fortement liée à la pression des ravageurs de l'année. L'intégration des pratiques agronomiques dans les itinéraires culturaux, comme le semis précoce pour obtenir un colza résistant, est devenue une priorité.
La culture d'orge de printemps nécessite généralement peu de chimie. Le désherbage y est souvent réalisé avec un anti-dicotylédone à dose réduite, et certaines exploitations intègrent le désherbage mécanique. La localisation des traitements herbicides sur le rang et les binages en inter-rang permettent de gérer efficacement le salissement.
Conclusion Préliminaire
La gestion des adventices dans le blé dans la Marne, comme dans de nombreuses régions, exige une approche multifacette. L'observation rigoureuse, la prévention de la dissémination, l'utilisation judicieuse des leviers agronomiques tels que le labour intermittent, les faux-semis, le décalage de la date de semis, et le désherbage mécanique, combinées à une utilisation raisonnée et ciblée des solutions chimiques, sont les piliers d'une stratégie durable. Les contraintes réglementaires croissantes poussent à innover et à repenser les itinéraires culturaux pour garantir la rentabilité et la pérennité des exploitations agricoles.
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