
En Suisse, l'utilisation des herbicides est un sujet complexe, marqué par des régulations spécifiques, une méconnaissance persistante de la part du public et un non-respect notoire, même chez les professionnels. Alors que ces produits sont en vente libre pour une utilisation sur les pelouses et dans les jardins, leur emploi est strictement prohibé sur les routes, les chemins, les places et leurs abords. Cette interdiction n'est pas nouvelle, elle est en vigueur depuis 30 ans dans le domaine public et depuis 2001 pour les particuliers. Pourtant, une étude menée par l'Office fédéral de l'environnement (OFEV) révèle une situation préoccupante, soulignant l'écart entre la législation et sa mise en application effective.
Une interdiction mal connue et peu respectée
L'enquête de l'OFEV, réalisée auprès de centaines d'utilisateurs de désherbants et de détaillants, a mis en lumière des lacunes importantes. Près de la moitié des personnes utilisant des herbicides à des fins privées n'ont jamais eu connaissance de cette interdiction. Ce constat est jugé « décevant » par Magali Lebrun, collaboratrice à l'OFEV. Plus alarmant encore, même parmi ceux qui sont « conscients du problème », nombreux ne réduisent pas pour autant la quantité de substances toxiques employées.
Le non-respect de l'interdiction n'est pas l'apanage des particuliers. L'étude indique qu'environ la moitié des professionnels qui emploient des herbicides, tels que les services d'entretien communaux, les entreprises de jardinage ou les concierges, ne respectent pas non plus la réglementation. Ce comportement n'est pas imputable à un « manque de connaissances sur la question », mais plutôt au « surplus de travail qu'exige l'utilisation de méthodes alternatives ». Dans de nombreuses communes, la pression due à la nécessité de faire des économies s'accroît, ce qui peut expliquer le recours facilité aux herbicides.
Les risques environnementaux : une préoccupation majeure
L'interdiction d'utiliser des herbicides sur les routes, les chemins et les places repose sur des raisons environnementales fondamentales. Ces infrastructures sont souvent construites sur un sous-sol constitué de gravier, dépourvu de couche d'humus capable de retenir et de dégrader lentement les substances nocives. Par conséquent, les herbicides appliqués dans ces zones peuvent facilement s'infiltrer et contaminer les eaux souterraines et de surface. Bien que l'agriculture soit la principale source de pollution des eaux par les pesticides, une utilisation excessive de désherbants dans les zones urbanisées contribue également significativement à ce problème. Chaque année, 2200 tonnes de pesticides sont vendues en Suisse, la majorité étant destinée aux agriculteurs, mais l'impact des usages non-agricoles n'est pas négligeable.

Manque d'information et points de vente défaillants
Un facteur clé de cette méconnaissance réside dans le manque d'information claire et visible au point de vente. Selon l'Ordonnance sur la réduction des risques liés aux produits chimiques, les magasins sont tenus d'informer les clients sur l'interdiction des herbicides par une mention « visible, bien lisible et indélébile ». Cependant, l'étude de l'OFEV ne permet pas de confirmer si cette obligation est réellement appliquée. En réalité, de nombreux magasins de bricolage et de jardinage, ainsi que les plateformes de vente en ligne, vendent des herbicides sans informations particulières concernant leur utilisation. Des produits à large spectre comme le Roundup, dont la substance active est le glyphosate - une substance hautement controversée et potentiellement cancérigène - peuvent être achetés sans le moindre avertissement.
CANCERS, ESPÈCES DÉCIMÉES, LOBBYING... LA RÉALITÉ DES PESTICIDES
Des solutions simples pourraient pourtant être mises en œuvre pour pallier cette lacune. Les points de vente pourraient, par exemple, être contraints de conseiller personnellement les clients qui achètent un produit chimique nocif pour l'environnement.
L'épineuse question des plantes exotiques envahissantes
L'une des raisons avancées pour l'utilisation des herbicides est la propagation incontrôlée de plantes exotiques envahissantes. Cependant, ce problème pourrait être largement atténué si la vente des espèces particulièrement néfastes était tout simplement interdite. Cette approche préventive permettrait de réduire la nécessité de recourir à des solutions chimiques pour contrôler ces plantes.
L'inaction des autorités et les pistes d'amélioration
La question de savoir pourquoi les autorités n'interviennent pas plus sévèrement contre le non-respect de l'interdiction des herbicides reste en suspens. La Confédération semble se contenter de hausser les épaules, considérant avoir d'autres priorités que de stopper l'utilisation illégale des herbicides. Cette attitude suggère que la situation n'a guère évolué ces dernières années.
Une solution des plus simples consisterait à édicter une interdiction totale de vente pour les pesticides, mais le Conseil fédéral ne semble pas enclin à cette mesure radicale. Il est également important de noter que l'Office fédéral de l'agriculture, et non l'OFEV, est responsable de l'autorisation des produits phytosanitaires.
D'autres pistes sont envisagées pour améliorer la situation. Au lieu d'une interdiction totale de vente, il pourrait être possible d'autoriser uniquement des produits dilués « prêts à l'emploi », ce qui réduirait les risques liés à la manipulation et à la concentration des substances. Les magasins devraient également être obligés d'informer les clients sur la manière d'utiliser les herbicides conformément à la loi, et l'interdiction devrait figurer de manière claire sur l'étiquette du produit.

Un espoir repose sur le plan d'action sur les produits phytosanitaires, qui vise à accroître la sensibilité à cette question. Des mesures sont en discussion, notamment le renforcement des exigences liées au permis que tout professionnel doit posséder pour employer des produits phytosanitaires. Cependant, aucune mesure concrète n'est prévue à ce jour.
Le problème de l'application de la loi est complexe, d'autant plus que l'exécution relève de la compétence des cantons, rendant l'atteinte des particuliers plus difficile que celle des professionnels.
L'exportation des pesticides interdits : un pas en avant, mais des limites
Dans un développement significatif, le Conseil fédéral a récemment prononcé une interdiction d'exporter cinq pesticides qui sont déjà bannis en Suisse en raison des risques avérés qu'ils présentent. Public Eye a salué cette décision importante en faveur de la protection des populations et de l'environnement face à ces produits chimiques dangereux. Cette initiative fait suite aux enquêtes et rapports de Public Eye sur les exportations de pesticides interdits « made in Switzerland » et leurs conséquences désastreuses dans les pays en développement et émergents.
Dès 2021, l'exportation de pesticides extrêmement dangereux comme le paraquat, banni en Suisse depuis 1989, est interdite. En tant que pays hôte de Syngenta, numéro un mondial des pesticides, la Suisse prend ainsi ses responsabilités et envoie un signal fort pour mettre fin à la politique du « deux poids, deux mesures », particulièrement préjudiciable aux pays dont les systèmes réglementaires sont plus faibles.
Cependant, cette nouvelle réglementation s'applique uniquement à l'atrazine, au diafenthiuron, au méthidathion, au paraquat et au profénofos - cinq pesticides interdits qui ont été exportés depuis la Suisse ces dernières années. De nombreux autres pesticides interdits pourront donc toujours être exportés. Le Conseil fédéral introduit un régime d'autorisation demandant l'approbation préalable explicite du pays importateur pour une centaine de substances, reconnaissant ainsi leur grande dangerosité. La France a déjà pris les devants en la matière et prononcé une telle interdiction dès 2022.

L'interdiction d'exporter des pesticides interdits est un premier pas important, mais elle doit être complétée par d'autres mesures. En effet, seule une petite part des pesticides dangereux interdits en Suisse est actuellement produite et exportée depuis le pays. L'initiative pour des multinationales responsables, soumise au vote, pourrait contraindre des entreprises comme Syngenta à prendre au sérieux les risques liés à l'utilisation de leurs pesticides dangereux à l'étranger, y compris ceux qui ne sont pas produits en Suisse.
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