Exploration des Jardins Cinématographiques : De l'Analyse Psychologique à l'Action Inattendue

Le cinéma offre une myriade de jardins, certains luxuriants de symbolisme, d'autres arides de superficialité, mais tous propices à l'exploration de l'âme humaine et de ses complexités. Deux films récents, « The Woman in the Yard » et « Master Gardener », ainsi que la comédie d'action « Le Jardinier » et le thriller « The Constant Gardener », nous invitent à parcourir ces paysages cinématographiques avec des approches diverses, allant du drame psychologique intense à la comédie décalée, en passant par le thriller géopolitique. Chaque œuvre, à sa manière, utilise le motif du jardin pour planter les graines de son récit et faire éclore des thèmes profonds.

une allée fleurie menant à une maison isolée au crépuscule

"The Woman in the Yard" : Un Jardin du Deuil et de la Dépression

Le nouveau film des studios Blumhouse, « The Woman in the Yard », se présente comme un drame familial qui traite de la dépression et du deuil. L'histoire suit Ramona, une femme encore blessée à la jambe quelques jours après que son mari et père de ses deux enfants meurt dans un accident de voiture. Elle essaie tant bien que mal d’élever ses deux enfants, Annie, 6 ans, et Taylor, 14 ans, dans leur ferme isolée. Une femme habillée tout en noir rôde dans sa cour. Au fur et à mesure que cette femme se rapproche de la maison, il devient évident qu’elle n’est pas une personne ordinaire et que ses intentions sont loin d’être bienveillantes. Ramona doit se préparer à protéger ses enfants et elle-même afin de ne pas tomber dans les griffes de cette femme qui semble bien décidée à ne pas les laisser en paix.

Le début du film commence plutôt bien, captivant le spectateur par le mystère autour de la mort du père et cette femme assise devant la maison qui ne bouge pas. Cette ambiance soignée et pesante, toujours juste, est saluée par de nombreux critiques. Le réalisateur, Jaume Collet-Serra, qu’on attend rarement dans un registre aussi frontalement horrifique, signe une mise en scène précise et élégante. Le casting fait le job sans fausse note, notamment la performance de Danielle Deadwyler, jugée remarquable.

Qui est la Femme dans le Jardin ? Une Manifestation Intérieure

Très tôt dans le film, on constate que la Femme est de nature surnaturelle, car elle sait des choses sur Ramona qu’elle ne devrait pas savoir. La Femme est en fait une manifestation du chagrin et de la dépression que Ramona vit suite à la perte de son mari. La Femme et Ramona sont une seule et même personne, et la dépression et son chagrin affectent les personnes qu’elle aime le plus au monde, ses enfants. C’est pourquoi on voit dans une scène imaginée où Ramona tue sa fille. Elle ne la tue pas pour de vrai, mais l’affecte émotionnellement par sa dépression. Ramona est déprimée et s’emporte facilement envers ses enfants, ce qui est manifesté par la présence de la Femme qui s’approche de plus en plus d’elle.

Le film se concentre sur la dimension psychologique de Ramona, une femme confrontée à la douleur, la culpabilité et la dépression. La manière dont la mystérieuse femme dans le jardin incarne ses pensées sombres est une idée originale qui apporte beaucoup de tension et d’intensité au récit. L’ambiance minimaliste et oppressante fonctionne bien pour plonger le spectateur dans son univers. Cette approche psychologique du deuil et de la dépression aurait pu donner lieu à une œuvre marquante. Le film déploie un vrai malaise qui accroche, en enfermant littéralement ses personnages dans un huis clos anxiogène, où la peur prend racine dans le chagrin, le deuil et la solitude. Le cadre est resserré, le temps suspendu, et une tension rampante infuse chaque scène. Là où « The Woman in the Yard » séduit, c’est dans sa capacité à transformer un mal bien réel en une entité physique, une menace qu’on ne peut ni fuir ni ignorer.

infographie expliquant la relation entre le deuil, la dépression et les manifestations surnaturelles dans les films d'horreur

Ramona Commet-elle l’Irréparable ? L'Ambigüité de la Fin

Vers la fin du film, Ramona dit à ses enfants d’aller voir ses voisins. Elle prend un fusil et le met sous son menton. L’ombre de la Femme semble alors se fusionner avec elle, ce qui signifie qu’elle a perdu le combat avec la dépression et va se suicider. Le film est un peu ambiguë à ce moment, car on la voit sortir de la maison, se réunir avec ses enfants et son chien qui avait disparu. Et de plus, l’électricité est revenue. Mais la toute dernière image est la peinture où l’écriture est inversée, comme lorsqu’elle est dans un rêve. Cette fin, qui est censée être un twist, est jugée d'une prévisibilité accablante par certains critiques.

Malgré une interprétation principale remarquable et une ambiance soignée, « The Woman in the Yard » échoue à convaincre par la faiblesse de son scénario, son manque de subtilité et son rythme déséquilibré. L’intrigue reste parfois confuse et certains moments auraient mérité plus de clarté ou d’explication pour que le fil conducteur soit plus solide. Les personnages secondaires sont moins développés et certaines scènes manquent un peu de rythme, ce qui peut ralentir l’immersion. Ce thriller psychologique, qui se veut profond, reste superficiel et, malgré quelques qualités formelles, laisse un goût d’inachevé. Il s'agit d'une allégorie de la mort poussive et vaine, selon certains. Le film est un échec total, manquant d'audace, de beaux plans et de tension, avec un scénario cousu de fil blanc et des acteurs moyens. Il ne fait jamais appel à l’imagination pour horrifier ou même secouer, se contentant de jumpscares abrutissants qu’on voit venir à cent mètres.

US (Jordan Peele) : Un film d’horreur social et psychologique

"Master Gardener" : Le Jardin de la Rédemption et du Passé

« Master Gardener » nous emmène en terrain, ou plutôt en jardin, connu, selon Paul Schrader qui présente ce nouveau long-métrage comme le dernier volet d’une trilogie informelle sur des « hommes en chambre » (« man in a room »). Comme dans « The Card Counter » et « First Reformed », le récit propose le voyage intérieur d’un homme torturé par son passé et ses sentiments de culpabilité. « Master Gardener » suit ce programme de manière efficace, mais sans trop de surprise, à l’exception d’une dernière partie légèrement différente, et notamment d’une scène inattendue faite de la nuit, d’une voiture et de fleurs. Une séquence qui semble proposer un autre sentier possible pour les jardiniers schraderiens.

Le découpage entre jour et nuit rythme la totalité de « Master Gardener » et l’écriture de son personnage central, Narvel Roth (Joel Edgerton). Les journées le présentent en surface, jardinier consciencieux et méticuleux travaillant à Gracewood Gardens. Les nuits dévoilent ses images intérieures, d’abord essentiellement liées à son passé sombre : il était un suprémaciste blanc, désormais dans un programme de protection de témoin après avoir trahi ses anciens acolytes. C’est également la nuit qu’il apparaît pour la première fois torse nu, son corps plein de tatouages révélant cette idéologie passée qu’il semble incapable de totalement effacer. C’est également la nuit que se révèle la relation sexuelle malsaine entre Narvel et Norma (Sigourney Weaver), la propriétaire des jardins.

Éclosion d'une Nouvelle Vie : La Relation entre Narvel et Maya

La nuit, toujours, permet également les rapprochements avec Maya (Quintessa Swindell), la nièce métisse de Norma qui est engagée comme stagiaire dans les jardins. Les scènes de jour montrent une relation professionnelle, voire paternelle, entre les deux personnages, jusqu’à ce qu’elle arrive blessée un matin après avoir été battue par un partenaire-dealer. Narvel propose qu’elle passe la nuit à Gracewood Gardens pour sa sécurité. Ce premier rapprochement est néanmoins interrompu lorsque Narvel prend peur de laisser voir ses tatouages. Ils sont ensuite tous les deux renvoyés par Norma, et le récit quitte pour la première fois le domaine et ses jardins.

Les nuits deviennent alors des instants de reconstruction pour Maya : réunion de narcotiques anonymes et douche purificatrice. Enfin, une nuit, dans une chambre d’hôtel peu éclairée, Maya propose qu’ils enlèvent leurs vêtements. Cette scène intimiste dans l’hôtel semble s’arrêter là et enchaîner sur une séquence ultérieure, présentant une route la nuit. Une voiture apparaît dans le plan. Un plan montre Maya assise du côté gauche, la fenêtre ouverte. Un autre, symétrique, fait apparaître Narvel du côté droit. Entre les deux, arrive une image de la route devant eux, entourée d’arbres, et les fleurs commencent à pousser très rapidement, d’une manière surnaturelle. Les deux personnages, à tour de rôle, sortent la tête par la fenêtre et se mettent à pousser des cris de jubilation. La route continue et devient de plus en plus verte jusqu’à disparaître pour devenir une sorte de grand jardin onirique.

une voiture sur une route de nuit, bordée d'arbres et de fleurs lumineuses

Le Jardin Onirique : Métaphore et Rédemption

Au sein d’un film qui ne proposait jusque-là que des séquences réalistes, cette route nocturne et fleurie semble inventer une nouvelle matière et une nouvelle temporalité. À première vue, elle peut bien sûr se lire comme une métaphore de la relation sexuelle sous-entendue dans les images qui précédaient. Les fleurs sont un symbole commun pour représenter l’acte, ce qu’illustrent par exemple les roses dans « American Beauty » de Sam Mendes, mais Paul Schrader parvient à utiliser cette imagerie de manière assez inédite - l’inspiration serait peut-être plutôt à chercher du côté des peintures de Gustav Klimt. Ces associations de symboles s’inscrivent avec évidence dans le récit de « Master Gardener » ; en plus des fleurs, des motifs comme la nuit, la voiture et même les drogues ont idéalement préparé le terrain pour ce moment-clé.

À un deuxième niveau, ces fleurs nocturnes accompagnent également une certaine rédemption pour Narvel. Comme nous l’avons indiqué, « Master Gardener » suit intégralement son point de vue, y compris dans ses images mentales. Celles-ci contenaient uniquement des rappels de son passé traumatique et violent. Pour la première fois, son monde intérieur produit des images positives, et lui permet de regarder vers l’avant, la vie devant soi. De même, ces images marquent également par leur caractère universel. Il n’est sans doute pas innocent que la séquence se termine par ce jardin onirique, sans Narvel ni Maya. Enfin, l’opposition entre la vitesse de la voiture et la fixité du jardin traduit également la trajectoire des deux personnages dans le récit, au-delà de leur relation charnelle. Il y a comme une force centrifuge de la voiture et de la route qui se trouve interrompue par une autre énergie, une force centripète du jardinage, qui trouve un terrain fixe sur lequel faire fleurir. Toute la première partie de « Master Gardener » ne quitte pas le domaine de Gracewood Gardens. Lors de cette virée nocturne, ils comprennent sans doute leur désir intime de cesser de fuir pour trouver un jardin où s’arrêter ensemble. La dernière partie du film se charge de concrétiser tout cela. Les dernières images apparaissent avec évidence : de retour à Gracewood Gardens, ils habitent ensemble et dansent devant leur maison, entourés par les fleurs. Ils ont (re)trouvé le jardin, dans la pleine lumière du jour.

US (Jordan Peele) : Un film d’horreur social et psychologique

"Le Jardinier" : Une Comédie d'Action surprenante

Changement de registre avec « Le Jardinier », une comédie d’action française de David Charhon, qui se veut totalement bâtie sur l’opposition entre ses deux personnages principaux. Cette comédie recycle l’éternelle thématique de la carpe et du lapin, inoxydable ressort comique. Soit ici un énarque sérieux et affligé d’une inépuisable logorrhée, Serge Shuster (Michaël Youn), face à un rustre taiseux mais véritable machine à tuer, et pas que les mauvaises herbes, le jardinier joué par Jean-Claude Van Damme.

Serge Shuster, haut fonctionnaire à l’Élysée, passe un week-end tranquille dans sa résidence secondaire à la campagne, avec sa nouvelle compagne et ses deux enfants, dont un bébé. Jusqu’à ce que débarque un commando surentraîné qui veut le tuer, pour une raison qu’il ignore. Heureusement, son jardinier, aux compétences insoupçonnées, va le protéger, lui et sa famille. Michaël Youn se glisse dans le costume du premier, faisant preuve ici d’un certain talent pour incarner un personnage assez éloigné de ses plates-bandes habituelles. Il ne trouve hélas guère de répondant côté Jean-Claude Van Damme, ici à des années-lumière de ses prestations réussies dans « Lukas » (2018) ou « Le dernier Mercenaire » (2021). Inexpressif au possible, l’acteur belge bêche, pardon, pèche également dans les scènes d’action, trop hachées et mal découpées.

L'Humour au Rendez-vous ?

C’est pourtant le même réalisateur, ayant déjà officié avec succès sur « Le dernier Mercenaire », David Charhon, qui tente ici une bouture. Mais à part lors de quelques bonnes idées, comme les séquences en infrarouge (culminant avec une apparition dingue de JCVD devant son adversaire ébahi), ou le passage où Michaël Youn/Serge Shuster se transforme en émule de John Wick, on regarde souvent sa montre et, surtout, on ne rit pratiquement jamais. La note de la rédaction est de 2/5.

L'embauche de l'humoriste Nawell Madani, à qui l’on colle un rôle de potiche, sans profiter à aucun moment de son potentiel comique, est également regrettée. Enfin, la violence décomplexée utilisée pour détendre l’atmosphère, pourquoi pas, mais de là à espérer titiller les zygomatiques en filmant la scène d’égorgement d’une dame d’âge mûr, suivi d’un bon mot déclamé par son assassin, est jugé discutable.

infographie comparative entre comédies d'action réussies et moins réussies

"The Constant Gardener" : Le Jardin de la Vérité et de la Justice

« The Constant Gardener », de Fernando Meirelles, est un thriller basé sur une adaptation brillante de John le Carré, portée par l’émouvant Ralph Fiennes, entre pamphlet géopolitique et histoire d’amour. Justin (Ralph Fiennes), discret fonctionnaire britannique installé à Nairobi, a la passion du jardinage et affecte une indifférence résignée aux malheurs du monde. À l’opposé, Tessa (Rachel Weisz), sa femme, est une militante passionnée. Ce n’est qu’à la mort de Tessa que Justin apprend véritablement à connaître sa femme.

Tessa Quayle, avocate et militante des droits de l'homme, meurt en Afrique dans des circonstances étranges. Son mari, Justin, un diplomate britannique, est effondré. Il se souvient avec douleur de tous les bons moments de leur union. Un jour, il met la main sur une lettre écrite par un de ses amis et apprend que Tessa était surveillée. Il décide d'en savoir plus et de mener son enquête. Mais il est menacé à son tour. Il s'enfuit à Londres, où il rencontre des amis de Tessa. Il apprend qu'avant sa mort, elle avait décidé de s'attaquer aux agissements d'une firme pharmaceutique. Harcelé, Justin prend une autre identité et repart pour l'Afrique.

Dévoiler les Non-Dits : Un Thriller Géopolitique

Quelle est vraiment la fonction de Justin ? Pour quel organisme travaille Tessa ? Et quel rôle jouent les responsables du haut-commissariat britannique ? Ce flou caractérise l’œuvre de John le Carré. Le film le restitue parfaitement : la tension dramatique naît des non-dits et faux-semblants. La mort de Tessa déclenche la prise de conscience de Justin. La jeune femme avait compris que les labos pharmaceutiques utilisaient les Africains les plus démunis comme cobayes.

Le film est un bouleversant récit de métamorphose dans le chaos de Nairobi. Il explore des thèmes complexes tels que la corruption des grandes entreprises pharmaceutiques, l'exploitation des populations vulnérables et la prise de conscience individuelle face à l'injustice globale. La passion de Justin pour le jardinage peut être vue comme un symbole de son désir de cultiver un monde plus juste et ordonné, contrastant avec le chaos et les malheurs qu'il découvre.

carte schématique des zones d'influence des grandes entreprises pharmaceutiques en Afrique

Ces quatre films, bien que très différents dans leurs genres et leurs intentions, utilisent chacun le motif du jardin comme un espace de confrontation, de révélation ou de métamorphose. Qu'il s'agisse du jardin intérieur du deuil et de la dépression dans « The Woman in the Yard », du jardin de la rédemption et du passé dans « Master Gardener », du jardin inattendu d'une comédie d'action dans « Le Jardinier », ou du jardin de la vérité et de la justice dans « The Constant Gardener », le cinéma continue d'explorer la richesse symbolique de ces espaces, reflétant les complexités de l'expérience humaine.

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