Le Maraîchage Autogéré aux Lentillères de Dijon : Un Modèle de Résistance et d'Innovation Urbaine

Dans le sud-est de Dijon, en contrebas de la voie ferrée, s'étend un espace unique de près de 9 hectares, communément appelé le Quartier Libre des Lentillères. Cet ancien site de maraîchage, jadis promis à l'urbanisation, est désormais occupé par une communauté de jardiniers et d'habitants qui y expérimentent, souvent dans une relative précarité matérielle, des formes d'organisation autogestionnaires et une vision alternative de la vie urbaine. Cette zone, dernier vestige de l'ancienne ceinture maraîchère de la ville, est au cœur d'un bras de fer prolongé entre la municipalité dijonnaise et ses occupants, incarnant deux visions distinctes de la ville durable.

Le Quartier Libre des Lentillères : Naissance et Développement d'un Espace d'Autonomie

L'histoire du Quartier Libre des Lentillères trouve son origine dans une manifestation pour l'attribution de terres à des maraîchers, en mars 2010. À la suite de cet événement, une centaine de personnes a procédé au défrichement de la parcelle du Pot'Col'Le, le Potager collectif des Lentillères, marquant le point de départ de l'occupation de cet îlot de 6 hectares. Ce site fait partie d'une zone plus vaste de 19,6 hectares où la ville de Dijon avait décidé de construire 1500 logements, un projet auquel les occupants s'opposent fermement, craignant la "bétonisation" de ces terres fertiles. La comparaison avec des initiatives comme les Vaîtes, bien que présentant des limites, n'est pas fortuite et souligne la nature de cette occupation comme une forme de "ZAD" urbaine.

Vue aérienne du Quartier Libre des Lentillères et des zones d'urbanisation environnantes

Initialement, l'occupation s'est ancrée sur la parcelle du Pot'Col'Le, qui est devenue un jardin partagé ouvert et collectif. Cet espace a permis à des urbains d'apprendre à planter, répondant à la revendication de montrer qu'il existe des terres cultivables vacantes en ville et de les mettre à disposition pour le maraîchage. Cette revendication était portée par des associations et collectifs dijonnais, ainsi que par des mouvements plus larges tels que les faucheur·euses OGM ou "reclaim the field." À cette époque, l'émergence des AMAP posait déjà la question du rapport entre la production et la consommation, et c'est dans ce contexte que l'ambition d'une production maraîchère autogérée a grandi, donnant naissance au Jardin des Maraîchers.

Le Quartier Libre des Lentillères n'est pas un lieu homogène ; il se caractérise par une diversité d'espaces et de modes de vie. On y trouve des dizaines de petits jardins individuels, des constructions en bois, paille et enduit de chaux et terre crue, parfois même des habitats plus informels, dont des caravanes. Les raisons qui mènent aux Lentillères sont multiples : l'envie de jardiner, la recherche d'un refuge après une période difficile, le désir de construire une maison écologique, ou encore l'échange sur des enjeux politiques. Des personnes de toutes les générations, de différents pays européens, y compris des Roms, des Touaregs et des exilé·es venant du Mali, du Soudan ou du Burkina Faso, prennent part à la vie du Quartier Libre et défendent ainsi la zone. Cet "endroit où il n'y a pas besoin de montrer un papier qui atteste qu'un jour, elles sont nées, ailleurs et peu importe où" offre un gîte et un couvert à ceux qui en ont besoin. En huit ans, un véritable petit monde social s'est créé, organisé et construit autour de projets à la fois différents et convergents, illustrant une forme d'effervescence autogérée et plurielle.

L'Organisation Autogestionnaire et la Vie Quotidienne

L'organisation du Quartier Libre des Lentillères repose sur des principes d'autogestion et de décision collective. Une fois par mois, une assemblée générale (AG) réunit de quinze à quarante personnes. Lors de ces AG, "on parle de tout, on acte ce sur quoi on est d'accord." Il y a plusieurs années, une AG a été consacrée au partage des usages du terrain, aboutissant à des règles tacites sur ce qui est commun. La première de ces règles est l'absence d'intrant chimique dans la culture. D'autres règles découlent des caractéristiques spécifiques des lieux et de la précarité de l'occupation, qui se fait "sans droit ni titre." Par exemple, pour pallier l'absence d'assainissement, des toilettes sèches ont été installées. Ces moments permettent d'aborder collectivement des points pratico-pratiques et des grandes questions sur la vie du Quartier Libre, comme l'intégration de nouvelles personnes ou les stratégies de lutte face aux menaces de la mairie.

Les activités maraîchères sont centrales à la vie des Lentillères. Le Pot'Col'Le est cultivé par une dizaine de personnes, en soirée ou le week-end, sur une trentaine d'ares. Le Jardin des Maraîchers, quant à lui, est géré par des occupants qui vivent sur place, généralement plus jeunes, et pour qui "sans habitat, on n'aurait pas tenu." Leur ambition est de réaliser un véritable espace de maraîchage pour se nourrir et alimenter un marché hebdomadaire à prix libre. Les recettes de ce marché sont réinvesties dans l'équipement et le matériel du site. Une serre à plants permet la préparation des prochains semis, tandis que des pratiques telles que le paillage de la rhubarbe ou les essais de germination de patates douces sont courantes. L'an dernier, une friche d'un demi-hectare, située aux "petites Lentillères" où l'occupation a commencé, a été débroussaillée et plantée de courges, permettant de récolter 3 à 4 tonnes qui ont servi aux repas durant l'hiver.

Maraîchers travaillant collectivement dans une parcelle des Lentillères

Les Lentillères ne sont pas seulement un lieu de production agricole ; elles constituent un espace de vie social et culturel riche. Au-delà des zones de culture, on y trouve un hall à matériel, une grange qui accueille des fêtes et des concerts, et un côté dédié à une friperie. Des composteurs et des éléments de mécanique témoignent d'une gestion autonome et circulaire. Le "bateau de pirates", une construction en bois, est un espace de jeux pour les enfants, illustrant la dimension familiale et récréative du lieu. Des chantiers collectifs, comme celui des communs au printemps 2022, réunissent habitant·es, usager·es et ami·es pour prendre soin des espaces partagés et préparer les célébrations annuelles. Ces chantiers permettent de débroussailler les ronces, trier les matériaux, poser des tuiles pour la future cantine à prix libre, fabriquer des rangements à vélo, des bancs, ou encore une scène musicale, le tout "au rythme de chacun·e."

Une Production Agricole Locale et Solidaire

Le maraîchage autogéré aux Lentillères contribue de manière significative à l'alimentation locale et solidaire. Le marché de légumes du jeudi, apparu après la création du Jardin des Maraîchers, est un rendez-vous hebdomadaire qui attire au-delà des cercles militants. De juin à novembre, ce marché à prix libre offre une alternative concrète aux circuits de distribution conventionnels, permettant l'accès à des produits frais et cultivés sans intrants chimiques. L'engagement des occupants en faveur d'une agriculture biologique est une pierre angulaire de leur philosophie.

L'impact des Lentillères dépasse les frontières du Quartier Libre. Antoine Lesty, maraîcher bio à Magny-sur-Tille, témoigne de l'importance de son passage aux Lentillères de 2014 à 2016. Il y a "aguerris ses compétences" et rencontré des "comparses," dont plusieurs sont devenus paysans dans la région Bourgogne-Franche-Comté. "On est au moins cinq ou sept paysannes et paysans à s’être installés à l’échelle professionnelle après un passage par les Lentillères," affirme-t-il, soulignant que ce lieu est "plus qu’un petit jardin pour prendre l’air ou rencontrer des gens. C’est aussi expérimenter le travail ensemble, la professionnalisation, mettre les pratiques en face de la réalité comme un espace-test hors cadre." Selon lui, "Si j’étais pas passé par les Lentillères, je ne serai pas maraîcher dans la ville de Dijon, je ne prendrai pas ma part dans la stratégie de souveraineté alimentaire de la Métropole." Il insiste sur le fait que les Lentillères sont un "atout" et non une "épine dans le pied" pour cette ambition de souveraineté alimentaire.

LE QUARTIER LIBRE DES LENTILLÈRES À DIJON / Notre-Dame-des-Landes - 10 février 2018

Ce modèle de production et de distribution autogéré démontre la viabilité d'une économie non marchande et solidaire. La mise en place d'un marché à prix libre et la réintégration des revenus dans l'équipement du site illustrent une démarche d'autonomie financière et de mutualisation des ressources. La communauté des Lentillères incarne ainsi un "lieu d'autonomie alimentaire" et un "lieu d'échanges, un lieu solidaire, un lieu d'entraide, un lieu fait d'initiatives collectives et qui tendent à être écologiquement responsables, un lieu ressource pour beaucoup de personnes."

Culture, Éducation et Vie Sociale : Au-delà du Maraîchage

Le Quartier Libre des Lentillères est également un vibrant pôle d'activités culturelles et sociales, enrichissant la vie de la communauté et au-delà. Des fêtes de quartier, des concerts et des spectacles scandent le calendrier annuel, offrant des occasions d'apprentissage de la fête en collectif. La grange et l'agora sont des lieux où résonnent les musiques, avec des concerts Touaregs par exemple. L'association L'Engeance, organisée depuis 2016, promeut des groupes rock et des formations de musique expérimentale, offrant "une prog' aussi libre" que peu de lieux institutionnels accepteraient. Geoffroy, de L'Engeance, souligne que le public est le "premier soutien des Lentillères," heureux de "venir voir des concerts et des formations dans un lieu qui a du sens et qui ne pourrait pas être remplacé par quelque chose mis en place par la collectivité." Laura, une des rares femmes à prendre la parole lors d'une conférence de presse, a tenu à signaler la mise en place d'espaces en "non mixité" sur le site, affirmant la nécessité pour les femmes de "se réapproprier les espaces de fête." L'association Mondofuzz, par le biais de Samuel, organise également des activités culturelles, contribuant à cette "floraison multiculturelle" qui caractérise les Lentillères.

Scène de concert en plein air organisée par la communauté des Lentillères

L'aspect éducatif et pédagogique est également central. Des institutrices dijonnaises invitent leurs classes aux Lentillères, où les enfants, accompagnés de leurs mamans, se baladent sur les "Grandes Cultures" - des parcelles où poussent poireaux, patates et courges. Ils ont l'opportunité de "mettre leurs mains dans la terre et faire des semis," se connectant ainsi directement à la nature en ville. Cette immersion offre aux enfants les joies de la nature, le bonheur de jardiner et le plaisir de manger des légumes cultivés en collaboration avec d'autres habitants du quartier.

Le Quartier Libre des Lentillères joue aussi un rôle crucial en tant que "sanctuaire, une protection et des ami·es" pour les associations, collectifs et mouvements. Il offre un espace où des personnes "harcelées par une préfecture qui ressemble à l'ogre des contes" peuvent trouver refuge sans avoir à justifier leur existence. Le mardi soir, le QG féministe se rassemble au "snack friche," un espace collectif adjacent à une impressionnante charpente montée par un groupe de femmes au printemps 2021. Ces initiatives montrent que le lieu est "très conscient par rapport à l'espace public qui est principalement occupé par des hommes." La Ligue de Protection des Oiseaux vient également y faire des recensements, et les habitants espèrent que le geai des chênes montrera le bout de son bec dans les zones laissées en friche, soulignant l'importance de la biodiversité.

Le Conflit Urbain et la Résistance à la "Bétonisation"

Le Quartier Libre des Lentillères est indissociablement lié à une lutte de longue date contre les projets d'urbanisation de la ville de Dijon. La municipalité, propriétaire du site, souhaite y construire la deuxième portion d'un écoquartier de 19,6 hectares, prévoyant 1 500 logements et 28 000 m² de commerces, bureaux et services. Ce projet a rencontré une opposition constante de la part des occupants, qui redoutent l'expulsion et la "bétonisation" de ces terres. Des "manifs avec des slogans « un jardin dans ta ville » ou « melon contre béton »" ont marqué cette résistance.

Carte superposant le Quartier Libre des Lentillères et les plans d'urbanisation municipaux

Le maire de Dijon, François Rebsamen, a eu une position fluctuante sur ce dossier. En novembre 2019, il a déclaré l'abandon de la seconde phase du projet immobilier qui devait recouvrir la totalité des Lentillères. Bien que l'existence du Quartier Libre ait "mené la municipalité à revoir sa copie," cette annonce n'a été qu'un "semblant de victoire." En décembre 2021, le maire est revenu sur son engagement, annonçant un projet de "front urbain" pour compléter la phase 1 de l'éco-cité. Cette extension menacerait de détruire 2,5 hectares du Quartier Libre, incluant des éléments vitaux tels que le terrain de BMX, le fournil, la cantine, les grandes cultures et plusieurs jardins familiaux et ouvriers. En mars 2022, le maire a réaffirmé son intention d'expulser les habitant·es et de soumettre l'usage des jardins à des baux administratifs.

Face à ces menaces, les occupants et leurs soutiens ont rejeté catégoriquement la proposition municipale d'accorder des baux légaux "au cas par cas." Le Quartier Libre des Lentillères se revendique comme "une entité, une et indivisible," refusant de se fragmenter. Rudolphe, habitant de longue date, réagit aux propositions du maire en déclarant : "Nous sommes d’accord pour dialoguer dans l’objectif de préserver l’existant. Mais les conditions de négociations proposées par le Maire sont inacceptables puisqu’elles envisagent de détruire l’existant : les habitats, les pratiques maraichères et culturelles, les modes d’organisations collectives autogestionnaires avec une AG mensuelle ouverte délibérative." Pour les occupants, "l'obligation de se légaliser pour pouvoir exister a déjà été vécu comme une défaite à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes," un précédent dont ils tirent les leçons.

En réponse au vide juridique du droit de l'urbanisme, le Quartier Libre des Lentillères a élaboré une contre-proposition forte pour pérenniser l'existence de cet espace autogéré. Rudolphe explique la démarche : "On a travaillé avec des juristes pour proposer une ZEC : une Zone d’Écologie Communale. Une zone transverse agricole, naturelle et d’habitation dans laquelle la question des usages est pris en charge lors d’assemblées générales." Cette proposition vise à faire reconnaître la "multiplicité des usages sur une même zone et la possibilité d’existence des différents attachements que nous avons à un territoire."

La municipalité a qualifié le site de "bidonville" pour motiver son expulsion, des accusations qu'Estrade, une des occupantes, juge "absurdes et classistes." Elle rétorque que "lorsque les bidonvilles sont sur le périph’, ça ne dérange pas cette même classe politique," et s'interroge sur la définition du terme : "Qu’est-ce qu’on appelle bidonville ? Un lieu où il y a des caravanes et des constructions en bois terre paille ? Un lieu qui rassemble un vaste matériel de construction et de jardinage ?" Elle souligne que ces ressources sont "réutilisées pour l’autonomie du lieu et réduire son impact sur cette friche urbaine." L'existence du Quartier Libre des Lentillères prend ainsi forme dans une "lutte des places," que le géographe Michel Lussault analyse comme "une lutte de l’usage de l’espace, spatial mais aussi politique et économique." Le 28 juin, une cinquantaine de structures - associations, syndicats, entreprises - ont manifesté leur soutien aux activistes du site, soulignant sa dimension culturelle, sociale et écologique.

Dijon Métropole et les Initiatives Officielles pour l'Agriculture Urbaine

Parallèlement à l'existence du Quartier Libre des Lentillères, Dijon Métropole développe ses propres initiatives en matière d'agriculture urbaine et de système alimentaire durable, reflétant une autre approche de la "transition écologique." La métropole a été sélectionnée comme l'un des 24 lauréats du programme d'investissements d'avenir de l'État (TIGA - Territoires d'innovation de grande ambition). Son projet, intitulé "Dijon, territoire modèle du système alimentaire durable de 2030," vise à transformer les territoires en termes de qualité environnementale, de développement économique et, in fine, de bien-être, de santé et de cohésion sociale. Cette ambition représente une rupture par rapport aux initiatives territoriales existantes, souvent limitées au développement de circuits courts, en intégrant l'ensemble de la chaîne de valeur, de la production au service.

Ce projet requiert des progrès dans les domaines scientifiques et organisationnels pour rendre le modèle économiquement viable et vertueux pour l'ensemble des acteurs et usagers. Une approche systémique est proposée, combinant une série d'innovations cohérentes dans trois axes principaux : l'environnement (Dijon Métropole comme territoire démonstrateur d'un modèle de production agroécologique et d'un partage harmonieux des ressources entre activités urbaines et agricoles), l'économie (la métropole comme "FoodTech Lab" pour des filières agroalimentaires locales durables et créatrices d'emplois), et le social (Dijon Métropole comme territoire démonstrateur de consommateurs-citoyens acteurs de leur alimentation).

Schéma illustrant les trois piliers du projet

La métropole collabore avec des partenaires clés comme la Chambre d’agriculture de Côte-d’Or et le Jardin des sciences & biodiversité, service référent pour les actions en faveur de la biodiversité. Cette collaboration est basée sur la confiance et la reconnaissance des compétences respectives. Un exemple concret de cette politique est l'inauguration d'une ferme bio dans un cadre urbain, gérée par Mathieu Lotz, un parcours atypique. Ingénieur logistique de formation, il s'est reconverti dans le maraîchage biologique après avoir acquis diplômes et expériences, notamment en tant que chef de culture. Son entreprise, le "Potager des Ducs," fournit les chefs dijonnais et est présente sur un nouveau marché dominical. Ses activités de production de jeunes pousses et de légumes de qualité, cultivés en agriculture biologique, "honorent notre Ville" en contribuant à son engagement envers l'Écologie et la Gastronomie. La transition écologique a également conduit la ville à réduire sa production annuelle de fleurs (passant de plus de 500 000 à moins de 100 000), libérant ainsi des serres pour des productions maraîchères biologiques, grâce à des conventions d'occupation du domaine public. Cet espace libre a pu être proposé à Mathieu Lotz, "grâce à une étroite collaboration entre le Jardin des Sciences et de la Biodiversité et la Chambre d’agriculture."

Ces initiatives officielles, bien qu'elles partagent des objectifs de durabilité et d'alimentation locale avec les Lentillères, se distinguent par leur approche institutionnelle et leur cadre légal, contrastant avec l'autogestion et la résistance des occupants du Quartier Libre.

Une Vision Alternative de la Ville : Enjeux et Philosophie

Le Quartier Libre des Lentillères n'est pas seulement un lieu de culture ou de vie collective ; il représente une critique vivante de l'urbanisation ordinaire et une exploration d'une "manière de vivre" qui se veut "contre cette réalité anthropocènique." Dans une ville où surgissent des chantiers aux "toits en zinc, des croisillons en bois de palettes devant les fenêtres et des balcons minuscules," le Quartier Libre offre une échappatoire à cette "ode bétonnée à l’accession à la propriété." Il se distingue de la "ligne droite, à la haie taillée, aux fleurs de science-fiction du catalogue Truffaut," pour retrouver la campanule et la digitale, des "endroits sauvages, cachés et atypiques" dont nos cerveaux humains ont besoin pour être surpris et interpellés par des éléments incongrus, personnalisés et variés.

La multiplicité des espaces - potagers, lieux de repos, scènes musicales, lieux de vie "faits main" - ouvre une "zone de liberté dans nos esprits." Samuel Garnier, cosecrétaire départemental de Solidaires 21, souligne que les Lentillères sont "un lieu de partage qui va bien au-delà du quartier," et qu'il est "pratiquement le seul espace dijonnais où on a encore huit hectares de terres qui sont dénudées" dans une ville "très minérale." En période de canicule, "les habitants à côté étaient très contents que ce soit dénudé parce que les îlots de chaleur, autour, ils sont beaucoup moins importants," démontrant un bénéfice écologique direct pour l'environnement urbain.

Le Quartier Libre est aussi "un lieu où penser," comme l'affirme Jean-Louis Tornatore, enseignant-chercheur en anthropologie. C'est un espace de réflexion sur "la question aujourd'hui de l'Anthropocène," où s'invente "une manière de vivre qui serait, en quelque sorte, contre cette réalité anthropocènique." Les engagements politiques, sociaux et culturels qui animent ce quartier le rendent immensément riche. "Que c’est bon de savoir que des décisions peuvent être prises de façon autogérée !" Les occupants affirment que leur lutte "résonne avec les nôtres," englobant des combats plus larges "contre le patriarcat, le sexisme, le racisme, le capitalisme et la destruction de l’environnement." Pour eux, "les unes ne vont pas sans les autres."

Ce quartier est soutenu, fait vivre et aimé parce qu’il est "composite et traversé par de nombreuses personnes, pour différentes raisons." Il incarne un espace "autre. Autrement." Plutôt que de transformer ce "lieu riche fait de maraîchèr·es, de jardinièr·es, d’économie non marchande et d’autogestion, un lieu d’autonomie alimentaire, un lieu d’échanges, un lieu solidaire, un lieu d’entraide, un lieu fait d’initiatives collectives et qui tendent à être écologiquement responsables, un lieu ressource pour beaucoup de personnes," en un "endroit aseptisé, lisse et homogène, en de simples jardins partagés municipaux," les défenseurs du Quartier Libre plaident pour la reconnaissance et la pérennisation de son essence. Ils posent la question fondamentale : "Dans une société quadrillée, contrôlée, où est la nature ? Elle est bien souvent réduite à un pauvre petit arbre que l’on plante sur une place bétonnée pour se donner bonne conscience." Cet "espace de liberté, de nature indépendante, improvisée et joyeuse est nécessaire !"

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