L’histoire du travail des enfants, loin d’être un chapitre clos relégué aux récits du XIXe siècle, demeure une réalité brûlante. En 1906, un vieux chef amérindien visitait New York pour la première fois. Il était curieux de la ville et la ville était intéressée à lui. Un journaliste d’un magazine demande au chef amérindien ce qui l’a le plus surpris dans ses déplacements en ville. Le travail des enfants aurait pu choquer cet étranger, mais il n’était que trop banal à l’époque dans les États-Unis urbains et industriels (et dans les fermes où il était habituel depuis fort longtemps). Plus récemment, cependant, il est devenu beaucoup plus rare. La loi et la pratique l’ont presque fait disparaître, supposent la plupart d’entre nous. Mais nous ferions mieux de nous y habituer, car le travail des enfants revient en force.

La résurgence du travail infantile aux États-Unis
Prenez votre souffle et considérez ceci : le nombre d’enfants au travail aux États-Unis a augmenté de 37 % entre 2015 et 2022. L’État de l’Iowa autorise désormais les jeunes de 14 ans à travailler dans des blanchisseries industrielles. À l’âge de 16 ans, ils peuvent occuper des emplois dans les domaines de la toiture, de la construction, de l’excavation et de la démolition et peuvent utiliser des machines à moteur. Les jeunes de 14 ans peuvent même travailler de nuit et, dès l’âge de 15 ans, ils peuvent travailler sur des chaînes de montage.
Les élus donnent des justifications absurdes à ces entorses à des pratiques établies de longue date. Le travail, nous disent-ils, éloignera les enfants de leur ordinateur, de leurs jeux vidéo ou de la télévision. En 2014, l’Institut Cato, un groupe de réflexion de droite, a publié « A Case Against Child Labor Prohibitions » (Un cas contre les interdictions du travail des enfants), arguant que de telles lois étouffaient les perspectives pour l’avenir des enfants pauvres, et en particulier les enfants noirs. Ces attaques ne se limitent pas aux États rouges (républicains) comme l’Iowa ou ceux du Sud. La Californie, le Maine, le Michigan, le Minnesota et le New Hampshire, ainsi que la Géorgie et l’Ohio, ont également été l’objet d’interventions dans ce sens.
Une économie de l’exploitation omniprésente
La vérité toute crue est que le travail des enfants est rentable et qu’il est en train de devenir remarquablement omniprésent. C’est un secret de Polichinelle que les chaînes de restauration rapide emploient des mineurs depuis des années et considèrent simplement les amendes occasionnelles comme faisant partie du coût de fonctionnement. Dans le Kentucky, des enfants d’à peine 10 ans ont travaillé dans de tels centres de restauration et d’autres, plus âgés, ont dépassé les limites horaires prescrites par la loi.
Récemment, le Département du Travail a découvert plus de 100 enfants âgés de 13 à 17 ans travaillant dans des usines de conditionnement de viande et des abattoirs du Minnesota et du Nebraska. Et il ne s’agissait pas d’opérations véreuses. À ce stade, la quasi-totalité de l’économie est remarquablement ouverte au travail des enfants. Les usines de vêtements et les fabricants de pièces automobiles (qui fournissent Ford et General Motors) emploient des enfants immigrés, parfois pendant des journées de travail de 12 heures. Nombre d’entre eux sont contraints d’abandonner l’école pour ne pas être pénalisés. Dans le Vermont, des « illégaux » font fonctionner des machines à traire. Certains enfants participent à la confection de chemises J. Crew à Los Angeles, préparent des petits pains pour Walmart ou travaillent à la production de chaussettes Fruit of the Loom.

Idéologies élitistes et justifications historiques
Aujourd’hui, nous pouvons être aussi stupéfaits par ce spectacle déplorable que l’était ce chef amérindien au tournant du XXe siècle. Nos ancêtres, eux, ne l’auraient pas été. En outre, les membres des classes supérieures britanniques qui n’étaient pas obligés de travailler dur ont longtemps considéré le travail comme un tonique spirituel capable de réfréner les impulsions indisciplinées des classes inférieures.
Au XVIIe siècle, le philosophe John Locke, alors célèbre « défenseur de la liberté », soutenait que les enfants de trois ans devaient être inclus dans la force de travail. Daniel Defoe, auteur de Robinson Crusoé, se réjouissait que « les enfants de quatre ou cinq ans puissent tous gagner leur propre pain ». Plus tard, Jeremy Bentham, le père de l’utilitarisme, optera pour quatre ans, car sinon, la société souffrirait de la perte de « précieuses années pendant lesquelles rien n’est fait ! Rien pour l’industrie ! ». Le rapport sur l’industrie manufacturière publié en 1791 par le « père fondateur » états-unien Alexander Hamilton notait que les enfants « qui seraient autrement oisifs » pourraient au contraire devenir une source de main-d’œuvre bon marché.
L’engrenage de la pauvreté et de la traite : Le cas du cacao
Si le travail des enfants aux États-Unis est une pathologie sociale moderne, il est intimement lié à une chaîne mondiale d’exploitation, notamment dans le secteur du cacao. Le Protocole Harkin-Engel, un accord volontaire, a été signé il y a près de vingt ans, dans le but d’éliminer le travail et la traite des enfants dans la production de cacao. Mais aussi pour éviter l'adoption de lois contraignantes. Aujourd’hui, l’industrie du cacao est dans une impasse.
La chaîne de valeur du cacao est complexe. Environ cinq à six millions de petites exploitations agricoles de moins de cinq hectares produisent 90 % de l’approvisionnement mondial en cacao. Environ 2,1 millions d’enfants en Côte d’Ivoire et au Ghana travaillent dans des plantations de cacao, dont la plupart sont probablement exposés aux pires formes de travail des enfants. Le travail des enfants est souvent confondu avec le travail forcé des enfants. Cependant, ils sont différents. La grande majorité du cacao en Afrique de l'Ouest est cultivée par des familles agricultrices. Les ménages font face aux réalités de la pauvreté rurale, comme la rareté des terres, l’insécurité alimentaire, un accès limité à une éducation de qualité.
Côte d'Ivoire : 800 000 enfants travaillent dans les plantations de cacao
Les limites de l’autorégulation
Les divers labels n’ont pas changé grand chose à la situation, qu'ils soient propres aux firmes ou créés par des organisations indépendantes, telles que Fairtrade ou Rainforest Alliance/UTZ. Les réserves émises au sujet des programmes de certification portent en premier lieu sur un aspect fondamental : ils n'ont qu'une faible incidence sur les revenus des agriculteurs et agricultrices. À cet impact modéré viennent s’ajouter de graves problèmes au niveau des contrôles par les sociétés d’audit.
Dans une lettre adressée l’été dernier aux autorités douanières des États-Unis, les deux sénateurs Brown et Wyden déclarent eux aussi que l’auto-réglementation du secteur du cacao a définitivement échoué. Ils demandent aux autorités de prendre des mesures fortes concernant l’importation de cacao impliquant du travail d’enfants en Côte d’Ivoire. Ils constatent : « Les vingt dernières années ont montré que l'hypocrisie du travail forcé des enfants dans la chaîne mondiale d’approvisionnement ne peut pas être résolue par l’auto-réglementation des fabricants de chocolat. »
Une pathologie sociale symptomatique
Le travail des enfants au XXIe siècle doit être considéré comme un signe distinct de la pathologie sociale présente. Les États-Unis peuvent encore tyranniser certaines parties du monde, tout en faisant sans cesse étalage de leur puissance militaire. Mais chez eux, ils sont malades. Le modèle d’affaires des sociétés de cacao se base sur la pauvreté des familles d’agriculteurs et sur le travail des enfants. Une mise en œuvre sérieuse du devoir de diligence raisonnable impliquerait que les sociétés de cacao remettent en cause le fondement de leur modèle d'affaires. Alors que de plus en plus de pays, et même d’entreprises, se rendent à l’évidence qu’une réglementation contraignante est inéluctable, la Suisse privilégie encore l'approche volontaire. Combien de temps la Suisse, pays du chocolat, compte-t-elle maintenir son opposition politique à des règles contraignantes qui protègent efficacement les droits des enfants exploités en Afrique de l'Ouest, plutôt que les profits de multinationales ?
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