L'histoire des esclaves dans les plantations antillaises : un système de domination durable

L'immense majorité des esclaves déportés en Amérique travaillaient dans les grandes plantations, d'abord aux Caraïbes et aux Antilles, puis au Brésil et aux États-Unis. Ce système de plantation a marqué l'histoire des Antilles de manière indélébile, façonnant les paysages, les économies et les sociétés locales. Pour comprendre l'ampleur de ce phénomène, il est essentiel de se pencher sur les conditions de vie des esclaves, le cadre juridique qui les régissait, et les dynamiques de pouvoir qui ont perduré bien au-delà de l'abolition.

Carte des Antilles et des principales routes de la traite négrière

La mise en place de l'esclavage dans les Antilles françaises

Les puissances européennes ont commencé à s'installer dans les Antilles dès les premiers voyages de Christophe Colomb. La France, elle, s'est intéressée aux Antilles après la ratification de l'édit de Nantes, en 1598, qui mettait fin aux guerres de religion dans le pays. Dans le but de faire concurrence à l'Espagne, la France s'est alors livrée à une guerre de course. Parmi les possessions françaises dans les Antilles, on retrouve les îles d'Hispaniola, de la Tortue - Tortuga - et bien entendu, la Martinique et la Guadeloupe, dont la colonisation débute en 1635.

L'esclavage a perduré depuis l'Antiquité et avait encore lieu au Moyen Âge. L'importation d'esclaves avait alors lieu depuis l'Orient, mais elle a cessé brusquement avec la prise de Constantinople en 1453. Les Européens ont donc eu besoin d'une autre source, et Espagnols et Portugais se sont notamment tournés vers l'Afrique, d'où ils ont exporté des esclaves vers la péninsule ibérique.

Outre l'Espagne et le Portugal, la France a aussi eu besoin de main-d'œuvre dans ses nouvelles colonies et, dans un premier temps, a fait appel à des engagés. Il s'agissait de personnes venues d'Europe auxquelles on offrait la traversée de l'Atlantique si elles s'engageaient à travailler gratuitement pendant quelques années, une fois sur place. Cependant, les conditions de travail étaient extrêmement difficiles et le nombre d'engagés a diminué progressivement.

L’origine des premiers colons français de la Martinique et de la Guadeloupe par Frédéric Régent

L'économie de plantation et le "sucre, or blanc"

Devenues des terres de plantation de denrées exotiques au XVIIe siècle, les îles des Caraïbes ont été disputées entre les puissances maritimes européennes. Les Espagnols ont introduit la canne à sucre à Cuba en 1517, et le système des plantations a remplacé peu à peu la culture du tabac. Sur ces plantations esclavagistes, on exploitait le tabac, l'indigo, le riz, le café, le cacao, le coton, mais avant tout la canne à sucre. Le sucre, jusqu'au XVIIIe siècle, sera considéré comme l'or blanc du commerce international.

En Martinique et en Guadeloupe, ainsi qu'à Saint-Domingue - l'actuelle Haïti - les esclaves étaient majoritairement employés dans les plantations de canne à sucre. Ce type de culture s'est mis en place dans la seconde moitié du XVIIème siècle. Elle a supplanté le tabac qui était la principale ressource exploitée jusqu'alors dans les Antilles, notamment par les engagés. Manquant de main-d'œuvre pour les travaux difficiles dans les plantations, les colons ont eu recours à la traite négrière par l'Atlantique : elle s'est développée à partir des années 1660. D'abord assurée par des navires hollandais, la traite a ensuite été menée depuis les ports atlantiques français par la Compagnie des Indes occidentales.

Travail des esclaves dans une plantation de canne à sucre

La vie et les conditions de servitude des esclaves

La découverte de l’Amérique par les Européens, qu’ils ont considérée comme un « Nouveau Monde » et sa colonisation par les grandes puissances maritimes européennes ont accéléré le processus de la traite humaine à travers l’océan Atlantique de façon exponentielle. L’exploitation des richesses et des territoires de l’Amérique a nécessité une main-d’œuvre abondante pour alimenter mines et plantations. Les captifs étaient ensuite vendus à des colons aux Antilles, au Brésil, en Amérique du Nord, mais aussi à la Réunion ou à l’Ile Maurice dans l’Océan Indien. Réduits en esclavage, ils travaillaient sous la contrainte, dans des conditions le plus souvent très dures. En moyenne, l’espérance de vie d’un esclave de plantation ne dépassait pas dix ans.

Francis Henderson, un esclave du sud des États-Unis, écrira en 1841 un journal où il décrit sa vie misérable dans une plantation : « Nos maisons, avec le sol en terre battue, n’étaient que des cabanes en rondins, où la pluie tombait à l’intérieur. » Les esclaves étaient si nécessaires à la culture de la canne, dans les champs et dans la sucrerie, que dans les îles des Antilles, ils constituaient même la majorité de la population.

Si la grande majorité des esclaves était exploitée dans les plantations, d'autres étaient employés dans les commerces ou dans les maisons des maîtres. D'ailleurs, posséder des esclaves en tant que domestiques dans sa maison ou son commerce était un moyen de montrer son statut social. Enfin, cas beaucoup plus rares, les esclaves pouvaient également servir à faire la guerre. Lors d'affrontements contre les autres puissances coloniales dans les Antilles, on armait les esclaves avant, généralement, de les affranchir à la fin du conflit. Mary Prince, née à la fin du XVIIIe siècle aux Bermudes, sera la première femme à témoigner de sa servitude.

Plan d'un brick négrier et ses aménagements intérieurs

Le Code Noir : un cadre juridique de la déshumanisation

Au XIVème siècle, le roi Louis X le Hutin a proclamé un édit interdisant la présence d'esclaves sur le sol du royaume de France. En 1716, les propriétaires d'esclaves dans les plantations ont obtenu un décret royal leur permettant, sous certaines conditions, de conserver la propriété de leurs esclaves lorsqu'ils étaient en France.

Outre cette réglementation en métropole, les règlements mis en place dans les Antilles sont cruciaux, dont le plus important est le Code Noir. Cet édit de 1685 définissait le statut de l'esclave, désormais considéré comme un bien immeuble, indissociable de la plantation à laquelle il appartenait. Depuis les débuts de la colonisation et même s'ils étaient traités comme des objets, les esclaves étaient toutefois considérés comme des êtres humains. Certains papes se sont d'ailleurs opposés à l'esclavage, dès le Moyen Âge, comme le pape Eugène IV ou encore le pape Pie II au XVème siècle, avant même la découverte des Amériques en 1492. Parmi les grandes figures de l'opposition à l'esclavage, on peut citer l'homme d'Église espagnol Bartolomé de Las Casas, qui a défendu notamment les droits des Amérindiens lors de la Controverse de Valladolid.

L’origine des premiers colons français de la Martinique et de la Guadeloupe par Frédéric Régent

Les nouvelles recherches sur les sociétés esclavagistes et post-esclavagistes

La recherche historique sur les sociétés esclavagistes et post-esclavagistes dans les Antilles françaises s'enrichit de nouveaux travaux et de nouvelles approches. Elle repousse les limites géographiques, chronologiques et sociales des études sur l'esclavage, avec un regard au plus près des individus et du destin de celles et ceux qui furent esclaves ou plutôt esclavisé·e·s. L'historienne Myriam Cottias précise l'emploi de ces deux terminologies : "Esclave, c'est une condition, un statut juridique, qui est encadré par un ensemble de lois. Quand on utilise le terme 'esclavisé', on parle des êtres, des personnes mises en esclavage qui, dans les interstices de la violence et du système esclavagiste, se sont quand même affirmées comme sujets."

Le "tournant biographique" des études sur l'esclavage est une tendance historiographique très forte actuellement où il faut aller au plus près du concret pour retrouver la capacité du sujet esclavisé à intervenir ou à s'exprimer dans le contexte esclavagiste. Ces biographies montrent que le sujet s'exprime tout au long du système esclavagiste, dans la domination et dans la violence, et pas seulement au moment de l'abolition de l'esclavage. Pour l'historienne, ces résultats sont essentiels car "cela change la vision historiographique qu'il y a eu jusqu'à présent de présenter les esclavisés comme une sorte de masse informe, qui n'avait pas de nom et qui n'avait pas non plus de raison". Les humanités numériques fournissent de nouveaux outils à la recherche, à travers des bases de données, comme REPAIRS ou Slave Voyages, qui permettent une meilleure appréhension des sources.

Le champ de l’histoire de l’esclavage est de plus en plus conçu comme un espace de réflexion à la croisée de différentes problématiques qui traversent actuellement les études historiques, comme la question des circulations ou celle du transnational. L’histoire de l’esclavage et du post-esclavage entre ainsi en dialogue avec une grande variété de questionnaires historiques et historiographiques, ce qui se justifie par le caractère central et fondateur de l’esclavage au sein de la société et de l’histoire françaises. Les effets de l’esclavage atlantique sont en effet omniprésents, jusque sur le territoire hexagonal.

Représentation d'une scène de punition d'esclaves

Violence et circulations dans les sociétés esclavagistes et post-esclavagistes

Morgane Honoré, doctorante, travaille sur l’ordre urbain en contexte colonial et esclavagiste, notamment à travers l’analyse comparée de Saint-Pierre en Martinique et de Cayenne en Guyane. Elle s'intéresse aux pratiques festives, et notamment au carnaval, pour comprendre en quoi ces manifestations ont pu représenter une subversion pour l’ordre public et pour le système colonial et esclavagiste. Cette dimension subversive explique sans doute pourquoi les autorités ont tant cherché à réguler, voire à contrôler la tenue des pratiques festives, ce qui rejoint des préoccupations plus larges de maintien de l’ordre en contexte urbain, et fait écho à la grande peur des révoltes d’esclaves. "Ces lois sont systématiquement répétées, tous les ans, ce qui prouve - ou ce qui donne au moins une idée - qu'elles n'étaient pas respectées", détaille Morgane Honoré. Le milieu urbain, bien qu’il diffère grandement de celui des plantations, est aussi un espace de violence, dans lequel l’ordre esclavagiste se reconfigure et prend des formes nouvelles. "On dit peu que ce sont des sociétés où s'applique la ségrégation. Dans l'espace public, les libres de couleur et les esclaves n'ont pas le droit de s'asseoir à côté des Blancs dans les théâtres, n'ont pas le droit de faire les processions religieuses à côté des Blancs, ont des espaces spécifiques attitrés dans les cimetières… La violence est multiforme", insiste la chercheuse.

Adélaïde Marine-Gougeon, agrégée d'histoire et doctorante, étudie les Blancs créoles de la Martinique au XIXe siècle. Elle a notamment montré que leur identité culturelle est hybride et composite, faite à la fois d’une tradition européenne liée à l’origine des colons du XVIIe siècle, de pratiques de distinction sociale et raciale, et d’une adaptation locale permanente. L'historienne analyse leurs écrits, notamment les écrits du for intérieur, où elle observe une invisibilisation de la domination, de la violence, et une euphémisation des rapports violents. "Les esclavisés disparaissent sous leur plume et ce sont eux, les maîtres, qui s'approprient le travail." Les Blancs créoles de la Martinique se révèlent aussi pris dans des réseaux mondialisés, qui les mettent en lien aussi bien avec la métropole qu’avec l’environnement immédiat caribéen et américain. "Quand on lit les biographies, on se rend compte qu'il y a des circulations à l'échelle de l'Empire colonial français qui ne se limitent pas au face-à-face entre métropole et colonie. Il y a aussi des liens avec l'environnement régional - les autres colonies caribéennes, mais aussi avec les États-Unis. (…) On sait que la Nouvelle-Orléans et la côte Est des États-Unis sont des endroits où les colons de la Martinique et de la Guadeloupe ont des liens. (…) C'est ce qui les aide à entretenir des stratégies de domination", rapporte Adélaïde Marine-Gougeon.

Haïti et l’indemnisation de 1825

Mathilde Ackermann, doctorante en histoire, travaille sur l’indemnité qu’Haïti a été contrainte de verser à la France à partir de 1825. En échange de cette lourde indemnité, la France s’engageait à reconnaître l’indépendance et la souveraineté de son ancienne colonie de Saint-Domingue, à la suite de la révolution haïtienne qui avait débuté en 1791. La France a exigé 150 millions de francs de son ancienne colonie, afin de pouvoir dédommager les propriétaires qui auraient été lésés par l’indépendance. Cette somme énorme, la jeune république d’Haïti a peiné à la rassembler et à la payer. Écrasée de dettes, Haïti a souffert durablement de ce traité inégal qui s’inscrit pleinement dans la reconfiguration des rapports entre la France et Haïti en une relation post-coloniale. "Le paiement que les anciens esclavisé·e·s haïtien·ne·s vont payer aux anciens propriétaires prouve le processus long (où) les anciens colons ne vont jamais arrêter d'être des maîtres. Ils ne vont jamais réussir à sortir de cette mentalité, de ce pouvoir, de cette domination, puisqu'ils continuent à percevoir de l'argent jusqu'à la fin du XIXe siècle pour les possessions perdues pendant l'ère coloniale", fait remarquer Mathilde Ackermann. "On voit très bien ce processus - qui s'allonge dans le temps, puisque les paiements vont durer 70 ans - d'un pouvoir qu'on n'arrive pas à concevoir autrement que comme colonial." Les historiens estiment qu’en moyenne, les bénéfices des expéditions de traite étaient compris entre 15% et 20%. Entre le milieu du XVe siècle et la fin du XIXe siècle, on estime que plus de 12 millions et demi de captifs furent déportés d’Afrique vers les Amériques et les îles de l’Atlantique. En Afrique même, d’innombrables victimes moururent lors de leur capture ou lors de leur marche vers la côte, avant même d’embarquer sur les navires de traite atlantique.

Caricature d'un planteur antillais

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