L’art du jardin : une plume, une main et la terre

Le jardin, espace de culture autant que de nature, a toujours entretenu avec la littérature une relation intime, presque organique. Yves-Marie Allain, figure marquante de l'édition, nous rappelle dans son ouvrage Le jardinier en 100 citations que le jardinier est celui qui pratique une science enrichie par des siècles de savoir, d'Olivier de Serres à Diderot, jusqu'à Orsenna. Cette praxis, cet art d'humaniser la nature végétale, trouve un écho vibrant dans le travail des écrivains. Comme le souligne Cristina Castel-Branco, architecte-paysagiste et présidente du conseil scientifique de l'Institut européen des jardins & paysages (IEJP), le jardinier et l’écrivain sont tous deux capables, dans leur art respectif, d’exprimer et de raconter, par des images, la poésie intime du monde, sa beauté la plus secrète.

Un jardin littéraire au printemps, avec des bancs en pierre et des parterres fleuris

Le jardin comme source d'inspiration littéraire

La Normandie, avec ses paysages verdoyants, est devenue un terreau fertile pour cette rencontre. Comptant 10 % des jardins dotés du label Jardin remarquable, la région se situe au deuxième rang du palmarès français pour le nombre de maisons d’écrivains. Lors du colloque « Jardin & littérature » organisé en mai 2019, les intervenants ont exploré comment des auteurs tels que Victor Hugo à Guernesey, Guy de Maupassant à Étretat, ou Roger Martin du Gard à Sérigny, ont fait de leur jardin une véritable œuvre d'art. Pour ces « auteurs-jardiniers », le jardin n'est pas seulement un décor, mais un motif littéraire et une source d'inspiration profonde.

Le prix Nobel de Littérature Roger Martin du Gard, par exemple, considérait son jardin de l’Orne comme l’une de ses créations majeures. Cette dimension est également perceptible chez les grands classiques : les jardins de Pierre Corneille et de Gustave Flaubert à Rouen sont des lieux de mémoire exprimant les racines régionales de ces auteurs. De même, André Gide, à la Roque-Baignard puis à Cuverville-en-Caux, entretenait un rapport direct avec la terre, la botanique et la nature, un lien que Bénédicte Duthion, chercheur au service du Patrimoine culturel de Normandie, a minutieusement analysé.

Jardin de Normandie : Les Jardins du Prieuré de Crouttes

La symbolique du jardin à travers les âges

Au-delà de la Normandie, le jardin traverse la littérature mondiale comme un espace de réflexion et d'aventure. Dans le Décaméron de Boccace, le jardin est le lieu privilégié de la parole et de l'aventure amoureuse, rappelant qu'au Moyen Âge, le terme « jardiner » signifiait « faire l’amour ». Cette fonction symbolique, qui oscille entre le paradis terrestre et l'espace de recueillement, se retrouve chez de nombreux auteurs.

L'humaniste espagnol Vicente Blasco Ibáñez considérait son jardin Fontana Rosa à Menton comme « un outil de travail, peut-être le plus important de tous ». Quant à Marguerite Yourcenar, jardinière expérimentée, elle a su intégrer cette dimension terrienne et onirique dans son œuvre, qualifiant ses notes intimes de « Méditations dans un jardin ». Comme le note le philosophe Fernando Caruncho, « tous les mythes fondateurs de l’homme démarrent dans un jardin originel », et le jardin exprime ainsi le plus haut idéal de l’homme.

La praxis du jardinage : une philosophie du vivant

Le geste du jardinier est une philosophie, comme le remarquait le Général de Gaulle en recevant le livre Des jardins heureux. Il s'agit d'une quête de durée, d'un besoin de planter pour laisser une trace. Pour beaucoup d'écrivains, cultiver son jardin est une manière de revenir à son enfance, à une forme de vérité charnelle, physique et sensuelle. C’est un acte de création qui permet de modifier l’apparence des choses, de créer un coin à soi qui continue de pousser même quand on n'y est plus.

Détail d'un jardin potager traditionnel avec des outils anciens

Les arbres, en particulier, satisfont ce besoin de durée. Leur compagnie n'est pas capricieuse ; ils s'embellissent en vieillissant, contrairement aux fleurs qui se fanent. Cette relation passionnelle avec le vivant, que ce soit par le soin apporté aux roses anciennes ou par l'observation des tilleuls centenaires, permet à l'écrivain de se sentir en harmonie avec les saisons. La nature, avec ses caprices - le vent, la pluie, les mauvaises herbes - devient alors un miroir de la condition humaine.

Jardins, miroirs de nos socialités

Les jardins ont des rôles, des places, des formes qui varient et qui portent nos socialités, nos idées, nos sentiments. À une époque qui interroge avec force ses liens avec la nature, il semble utile d’y déambuler et d’apprendre à les regarder. Des jardins de Kyoto aux jardins à la française, des espaces méditatifs de Byung-Chul Han aux créations de Ian Hamilton Finlay en Écosse, la diversité des approches témoigne de l'importance vitale de ces espaces.

Les jardins nous parlent de nous-mêmes, tout comme les livres. Ils sont des lieux où l'on divague, comme dans une grande bibliothèque qui admet la diversité et le hasard. Qu'il soit un outil de travail, un refuge onirique ou un lieu de mémoire, le jardin demeure, pour l'écrivain comme pour le lecteur, l'espace où la culture et la nature se rejoignent pour donner sens à notre existence. La passion constante, le soin apporté au sol, et l'attention portée aux floraisons font du jardinage une activité qui ne connaît pas de lassitude, mais une perpétuelle réinvention du monde.

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