Le Figuier : Symbole Sacré, Enigme Biblique et Miroir de l'Humanité

Le figuier n'est pas un simple végétal dans l'imaginaire collectif et spirituel ; il est une présence constante, un témoin silencieux des drames et des espérances de l'humanité. De la Genèse aux paraboles du Nouveau Testament, cet arbre, Ficus carica L., imprègne les textes sacrés, les traditions artistiques et les réflexions théologiques. Pour comprendre sa portée, il faut d'abord se défaire de quelques idées reçues, notamment celle qui voudrait qu'Adam et Ève aient croqué une pomme.

Illustration botanique du figuier commun Ficus carica avec ses feuilles caractéristiques et ses fruits

Les origines d'un malentendu : La pomme contre la figue

Adam et Ève n’ont sans doute jamais croqué une pomme, tout simplement parce que la Bible ne parle d’aucune pomme. Dans le livre de la Genèse, le texte dit seulement qu’Adam et Ève mangent le fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Le mot utilisé en hébreu est peri, qui signifie « fruit » de manière générale. Aucune précision n’est donnée sur sa nature. Il ne s’agit donc ni explicitement d’une pomme, ni d’un fruit particulier.

Alors d’où vient cette idée devenue universelle ? L’explication est surtout linguistique et culturelle. En latin, langue dans laquelle la Bible a longtemps été lue en Occident, le mot malum signifie à la fois « mal » et « pomme ». Ce jeu de mots a favorisé une confusion symbolique : le fruit du « mal » est devenu, par glissement, une pomme. Ce rapprochement n’existe ni en hébreu, ni en grec ancien. La pomme s’impose surtout au Moyen Âge, dans l’art chrétien européen. Les artistes cherchent un fruit facile à reconnaître, visuellement clair, chargé de sens. Or la pomme est courante en Europe, simple à représenter, et déjà riche en symboles : tentation, désir, chute. Elle devient donc le choix par défaut dans les peintures, les vitraux et les sculptures.

Il y a aussi une raison géographique. La pomme n’est pas un fruit originaire du Proche-Orient biblique. À l’époque et dans la région supposée de l’Éden, on trouvait bien plus probablement des figues, des grenades ou des dattes. D’ailleurs, juste après la faute, Adam et Ève se couvrent de feuilles de figuier, ce qui a conduit certains chercheurs à penser que le fruit en question pourrait être une figue.

Tarkovski : entre signes et symboles

Le figuier dans le jardin d'Éden : La honte et la dissimulation

La première apparition du figuier dans la Bible est à cet égard significative : Adam et Ève viennent de croquer dans le fruit et ils découvrent qu’ils sont nus. « Leurs yeux à tous deux s’ouvrirent et ils surent qu’ils étaient nus. Ayant cousu des feuilles de figuier, ils s’en firent des pagnes » (Genèse 3, 7). Si l’art a souvent associé ce fait à la feuille de vigne, c’est bien avec des feuilles de figuier qu’Adam et Ève se sont cachés.

Vu qu’ils se découvrent « nus », dit le théologien allemand Erik Peterson, il faut supposer qu’Adam et Ève n’étaient pas sans vêtement dans l’état paradisiaque, même s’il ne s’agissait pas d’un vêtement physique. De là, le figuier symbolise cette gloire que l’homme se donne lui-même quand il a refusé ou perdu la gloire que Dieu lui donne. Le figuier apparaît ainsi comme le symbole de l’orgueil des loosers. Or, du point de vue biblique, un tel effort est toujours stérile. Ainsi, l’homme et la femme se cachent aux yeux de Dieu. Cet égarement de l’homme conduit Dieu à chercher continuellement à lui rendre sa dignité, à couvrir sa nudité autrement que par des feuilles de figuier.

La botanique mystérieuse d'une infrutescence

Avant de poursuivre, signalons que, tout comme la fraise, la figue n'est pas un fruit, mais une infrutescence. Celle-ci abrite les fleurs (filaments roses) et les fruits (les grains qui croquent sous la dent). Ceux-ci ne voient jamais le jour, d'où la nécessité de recourir à de microscopiques insectes volants pour assurer la reproduction. Le figuier est le seul membre européen d'une famille tropicale, les ficus, comptant plus de 600 membres. Comme il est cultivé depuis des millénaires dans le bassin européen, il apparaît dans de nombreux mythes et narrations.

La figue est un « faux fruit », ou plutôt une infrutescence formée d’une centaine de fruits. La partie charnue, en forme d’urne, abrite de nombreuses fleurs. Chacune d’elles, après avoir été fécondée, forme un akène brun, le véritable fruit qui renferme une graine. On en a retrouvé des pépins datant de 7 000 ans avant J.-C. dans les fouilles de Jéricho. Dans les textes bibliques, elle présente la particularité d’être mentionnée en tant que fruit, feuille et arbre. Le figuier donne deux récoltes par an, les figues fleurs au printemps et la récolte principale à la fin de l’été.

Schéma explicatif montrant la structure interne d'une figue et le rôle des insectes pollinisateurs

Entre bénédiction et malédiction : Le figuier dans les Écritures

Le figuier est synonyme dans l’Ancien Testament de protection et de repos pour son ombre généreuse. Ainsi, n’est-il pas étonnant que la Bible ait recours aux images du figuier pour signifier des heures de prospérité lorsque cet arbre abonde notamment, précise le Livre des Rois, lors du règne de Salomon : « Juda et Israël habitèrent en sécurité, chacun sous sa vigne et sous son figuier, de Dane jusqu’à Bershéba, durant toute la vie de Salomon » (1 Rois 5, 5).

Cependant, les fruits peuvent aussi renvoyer à des heures de malheur. Lorsque Dieu menace les hommes en raison de leur infidélité, c’est également au figuier et à ses fruits que la Bible fait référence comme au Livre de Jérémie : « Avec eux, je vais en finir - oracle du Seigneur - : pas de raisins dans la vigne, pas de figues sur le figuier, le feuillage est flétri. Eux, je les donnerai aux passants » (Jr 8, 13).

Dans le Nouveau Testament, l’évangile de Marc rapporte que, constatant l’absence de fruits, Jésus se mit à maudire l’arbre : « Que jamais plus personne ne mange de tes fruits ! » (Mc 11, 14). Peu après, repassant par le lieu du figuier, Pierre constata avec stupeur : « Rabbi, regarde : le figuier que tu as maudit est desséché ». Bref, cela veut dire que ce n’est pas vraiment Jésus qui maudit le figuier : par la fonction qu’il prétend assumer, le figuier est maudit. Il représente ici la stérilité de celui qui se pare de feuilles mais ne produit rien pour autrui.

Le figuier et la figure du disciple

Jésus dit à Nathanaël qu’il l’a vu sous un figuier et hop, le sceptique de la minute d’avant devient disciple convaincu de la minute d’après (Jn 1). Nathanaël a donc compris qu’il était temps de quitter « son » figuier. Jésus lui dit : « Quand tu étais sous le figuier, je te voyais. » (Jean 1, 48). Étudier, lire la Bible, c’est comme manger une bonne figue, sucrée et juteuse. Il nous faut « manger » cette Parole. Elle peut nous paraître parfois amère, insipide, salée… puis nous découvrirons toute sa richesse ; et elle sera douce à nos entrailles comme une figue ou comme du miel.

Et puis, il y a la parabole de ce figuier planté dans une vigne qui ne porte aucun fruit et que le propriétaire veut dégager de là. Il se fait alors prier de prendre patience, pour voir si, en arrosant et en bêchant, l’an suivant lui donnerait quelque chance de porter du fruit (Lc 13). Cette parabole souligne la patience divine. Le prophète Jérémie, dans le chapitre 24, compare le peuple de Dieu à de « très bonnes figues » : alors l’Éternel dit « Je les regarderai d’un œil favorable, et je les ferai retourner en ce pays, et je les rétablirai et ne les détruirai plus ; je les planterai et ne les arracherai plus. »

Représentation artistique d'un disciple méditant sous un figuier

Traditions monastiques et symbolisme du geste

Saviez-vous pourquoi la bure des moines a une manche tellement longue qu’elle couvre et déborde largement les mains ? - D’accord, mais non : ce n’est pas un style has-been. Cet arbre pose tellement d’énigmes. Le moine se couvre les mains de façon exagérée pour la même raison que Nathanaël quitte son figuier. Le moine refuse de ne rien fabriquer de ses propres mains, de ne jamais avoir symboliquement recours au figuier afin de continuer à recevoir sa gloire de Dieu seul.

C’est une manière de refuser l'orgueil, de ne pas chercher à se couvrir soi-même de ses propres œuvres, comme Adam et Ève ont tenté de le faire avec les feuilles de figuier après leur chute. Le vêtement long devient alors une invitation au dépouillement, une reconnaissance que la dignité humaine ne vient pas de la production propre de l'homme, mais de la grâce reçue.

Le figuier au-delà du texte biblique

Le figuier commun (Ficus carica) est maintes fois mentionné dans la Bible car il est la seule espèce qui soit, par la saveur de ses fruits, cultivée depuis des temps immémoriaux. Le figuier sycomore (Ficus sycomorus), lui, ne présente pas un grand intérêt utilitaire. Ses fruits n’atteignant que 2,5 cm de long, il fut supplanté par le figuier commun ! Celui-ci peut atteindre jusqu’à cinq mètres, tandis que le figuier sycomore peut atteindre dix ou quinze mètres. Cette taille est d’ailleurs attestée par le passage de Saint Luc où Jésus entre dans la maison du publicain Zachée : « C’est pourquoi il courut en avant et monta sur un sycomore pour voir Jésus qui devait passer par-là. »

Dans l’Antiquité, chez les Arabes et les Égyptiens, le figuier sycomore était un des arbres sacrés. Ses rameaux placés près des morts symbolisaient la vie et la déesse Isis. Pour échapper au monstre marin Charybde, Ulysse s'accroche à un figuier. Plutarque signale que le suc du figuier attendrit la chair d'un pendu. On allait oublier, sous quel arbre croyez-vous que Remus et Romulus, les fondateurs de Rome, tétaient leur louve ? Mais sous un figuier !

Carte historique montrant la répartition des figuiers dans le bassin méditerranéen antique

Usages et nutrition au fil des siècles

Depuis l’Antiquité, on emploie son latex pour faire cailler le lait et faire des fromages. La figue se consomme fraîche ou sèche : riche en sucre, calcium et vitamines, c’est un aliment de grande valeur nutritive. On élabore avec les fruits des confitures, des pâtisseries ou du sirop. En Afrique du Nord, les figues vertes sont cuites comme des légumes pour accompagner le couscous.

En Crète, les figues étaient déjà connues vers 1 600 av. J.-C. Leur culture et leur exportation étaient même réglementées et surveillées par les sycophantes (dénonciateurs de trafiquants de figues). Le nom « sycophante » dérive d'ailleurs du grec sukos (figue) et phainein (montrer), désignant ceux qui dénonçaient l'exportation illégale de ces fruits précieux. Cette richesse nutritionnelle et économique explique pourquoi le figuier est devenu, au-delà de sa dimension symbolique, un pilier de la survie dans les sociétés méditerranéennes antiques.

La persistance du symbole dans l'art et la culture

En regardant de plus près, on remarque de nombreux figuiers dans les vitraux de la Cathédrale. Symbole de la Bible elle-même, c’est-à-dire de la science religieuse, le figuier est l’arbre généreux et secourable par excellence. Les artistes, en choisissant parfois la figue pour représenter le fruit défendu, ne se trompaient pas sur la charge érotique et symbolique de l'arbre. Par la suite, la figue devint un symbole érotique qui l'a fait mettre à l'index par l'Église.

Le fruit est un support narratif, pas un objet précis. Si la pomme a traversé les siècles, c’est donc parce qu’elle est devenue une convention culturelle, renforcée par l’art, la littérature et l’imaginaire collectif. Elle est absente de la Bible, mais omniprésente dans nos représentations. En résumé, Adam et Ève n’ont probablement jamais croqué une pomme. Ils ont surtout croqué dans un symbole. Cette confusion entre texte sacré et tradition visuelle a fait naître l’un des mythes les plus tenaces de notre culture, occultant parfois la profondeur du figuier comme véritable témoin de la relation entre Dieu et l'homme.

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