Les Foires aux Semences Paysannes : Un Pilier de la Souveraineté Alimentaire et de la Biodiversité

Illustration d'une foire aux semences paysannes avec des étals colorés de graines diverses

Introduction : Au Cœur de la Tradition Agricole et de la Résilience

Les foires aux semences paysannes incarnent un retour aux sources de l'agriculture, célébrant un patrimoine vivant et essentiel à la résilience des communautés face aux défis contemporains. Elles sont bien plus que de simples marchés ; elles représentent des espaces vitaux d'échange, de partage et de transmission de savoir-faire ancestraux, tout en étant des actes politiques forts pour la souveraineté alimentaire et la préservation de la biodiversité. Ces événements mettent en lumière l'importance stratégique des semences paysannes dans la lutte pour la souveraineté alimentaire, la résilience face aux changements climatiques et la préservation de la biodiversité agricole locale.

L'histoire de l'agriculture est indissociable de celle des semences paysannes. Depuis le Néolithique, la graine a été le principal vecteur de diffusion et d'adaptation de l'ensemble des plantes nourricières actuelles. Au gré des migrations et des échanges de semences, les premières sociétés agricoles ont domestiqué la plupart des espèces nourricières cultivées encore aujourd'hui. Ces peuples ont acclimaté les espèces et les variétés cultivées dans leurs différents lieux de vie, développant, par la sélection humaine et les mécanismes d'évolution naturelle, une formidable diversité constamment brassée et renouvelée. L'acte fondateur de conserver une partie de sa récolte pour la ressemer a été au cœur de cette coévolution multimillénaire entre les plantes cultivées, les communautés et les territoires.

Semences paysannes et agroécologie en montagne : le témoignage inspirant de Cyrille Pacteau

Cependant, à partir du XXe siècle, l'industrialisation de l'agriculture a provoqué une rupture. La semence est devenue une marchandise, produite en dehors des fermes dans un objectif de standardisation, pour une industrialisation générale et massive. Elle a été associée à un paquet technologique incluant engrais et pesticides chimiques, mécanisation exponentielle et recours à l'irrigation, faisant de l'agriculture une dépendance non plus de la coévolution, mais de la standardisation des milieux, des fermes et des plantes.

La Définition des Semences Paysannes : Un Commun Vivant

Selon la charte du Réseau Semences Paysannes (RSP), les semences paysannes sont un commun inscrit dans une co-évolution entre les plantes cultivées, les communautés et les territoires. Elles sont issues de populations dynamiques reproduites par le cultivateur, au sein d'un collectif ayant un objectif d'autonomie semencière. Ces semences sont et ont toujours été sélectionnées et multipliées avec des méthodes non transgressives de la cellule végétale et à la portée du cultivateur final, dans les champs, les jardins, les vergers conduits en agriculture paysanne, biologique ou biodynamique. Elles sont renouvelées par multiplications successives en pollinisation libre et/ou en sélection massale, sans auto-fécondation forcée sur plusieurs générations.

Les semences paysannes peuvent appartenir à des variétés populations, qui sont composées d'individus exprimant des caractères phénotypiques proches mais présentant encore une grande variabilité leur permettant d'évoluer selon les conditions de cultures et les pressions environnementales. Elles sont définies par l'expression de caractères issus de combinaisons variables de plusieurs génotypes ou groupes de génotypes. Cette définition, consentie collectivement lors d'une Assemblée Générale du RSP en 2019, souligne la richesse génétique et l'adaptabilité de ces variétés.

À l'opposé des hybrides F1, des clones et autres OGM industriels, les semences paysannes sont libres de droits de propriété et sélectionnées de façon naturelle dans les fermes et les jardins menés en agriculture paysanne, biologique ou biodynamique. Rustiques et peu exigeantes en intrants, elles possèdent aussi une grande diversité génétique qui les rend adaptables aux terroirs, aux pratiques paysannes ainsi qu'aux changements climatiques.

Il est important de distinguer les semences paysannes des « semences de ferme » ou « semences fermières ». Ces dernières sont des graines récoltées à partir de semences sélectionnées par l'industrie semencière mais multipliées par l'agriculteur à la ferme par souci d'économie et d'indépendance. Elles peuvent être protégées par un Certificat d'Obtention Végétale, auquel cas il n'est pas autorisé de les reproduire. Les critères de commercialisation qui imposent des variétés très homogènes sont incompatibles avec la diversité des semences paysannes. Une semence paysanne n'est pas inscrite au Catalogue Officiel des Semences et Plants et est libre de droit. Elle appartient à l'agriculteur qui la récolte, il peut alors la re-semer sans contribution financière. Leur vente en tant que semences est cependant très encadrée et se limite aux cas de l'entraide agricole (perte de récolte d'un agriculteur) et à l'expérimentation de petites quantités initiales.

Tableau comparatif des caractéristiques des semences paysannes et industrielles

L'Impact de l'Industrialisation Agricole sur la Biodiversité

Le monopole radical exercé par l'industrie sur les semences a provoqué la disparition de 75 % de la biodiversité cultivée en 50 ans. Cette perte est une catastrophe pour la diversité des plantes cultivées. Par exemple, en France, seules quelques variétés de blé, très proches génétiquement les unes des autres, couvrent 80% de l'assolement annuel en blé tendre, et ces variétés sont toutes des lignées pures (diversité intra-variétale nulle). L'industrie, en ne sélectionnant qu'une infime part de traits génétiques en laboratoire pour les généraliser dans de vastes monocultures de variétés industrielles, épuise par là-même cette diversité nourricière. Aujourd'hui, l'écrasante majorité des variétés du commerce proviennent donc de sélections industrielles (lignées pures, hybrides F1, OGM) et n'est pas adaptée au mode de production agrobiologique et paysan.

Pourtant, les paysan-ne-s du monde ont toujours sélectionné et produit leurs semences et par delà entretenu cette biodiversité cultivée essentielle à notre alimentation. La majorité d'entre eux utilisent toujours des semences paysannes. L'agriculture intensive des pays occidentaux, basée sur un modèle d'exportation, ne produit que 30 % de l'alimentation consommée dans le monde. Les petites fermes, quant à elles, produisent plus de 70% de la nourriture disponible sans dégrader les sols, l'environnement ou le climat. 90% des paysans dans le monde utilisent leurs propres semences. Ces paysans échangent leurs semences et leurs plants et ressèment chaque année une partie de leur récolte qu'ils ont soigneusement sélectionnée.

Le terme « semence » désigne tous les organes de reproduction des végétaux comme les plants, boutures, greffons, etc. Concrètement, une semence est une graine sélectionnée pour être semée. La majorité des semences sont inscrites au Catalogue Officiel des Semences et Plants sur des critères d'homogénéité (plantes identiques), de distinction (variétés uniques) et de stabilité (fixation génétique). Ces critères sont souvent incompatibles avec la diversité et la variabilité intrinsèques aux semences paysannes.

Les Foires aux Semences Paysannes : Un Cadre de Rencontres et d'Échanges

Une foire aux semences paysannes est un événement où des agriculteurs, des jardiniers et des artisans se réunissent pour échanger, vendre et célébrer les semences traditionnelles. Ces foires sont des moments forts de célébration des semences locales, offrant un cadre privilégié de rencontres, d'échanges et de partage d'expériences entre producteurs et productrices.

Un exemple concret est la première édition de la Foire aux Semences Paysannes de Nandiala, organisée les 20 et 21 décembre 2025, par l’Association Les Mains Unies du Sahel (AMUS), avec l’appui de son partenaire SOLIDAGRO. Cet événement a connu une apothéose finale remarquable grâce à la participation active de la SCOOPS Songr La Panga du village de Baonghin, qui a marqué les esprits par son engagement exemplaire, son dynamisme et la richesse des semences paysannes exposées. Par sa forte mobilisation, la SCOOPS Songr La Panga a présenté une diversité de semences locales soigneusement conservées et adaptées aux réalités agroclimatiques de la zone.

Un autre exemple éloquent est la foire de semences paysannes traditionnelles organisée par l’ASPSP (Association Sénégalaise de Producteurs de Semences Paysannes) au village de Djimini, près de Vélingara en Haute Casamance, fin mars 2007. Près d’une centaine de paysans et paysannes ont participé et exposé des variétés traditionnelles qui existent dans leur zone. Ils sont venus du Nord, du Sud, de l’Est et de l’Ouest du Sénégal, et quelques invités du Mali, de la Gambie, de Guinée Bissau.

Ces foires sont des lieux où chaque participant va à la découverte réciproque des stands des voisins. Les échanges sont vifs, et des découvertes surprenantes sont fréquentes. Une présidente de groupement féminin du centre du Sénégal a pu retrouver des semences de beref, une courge traditionnelle qui n'a pas besoin de beaucoup d'eau, et qui avait disparu de sa région. Des cultivateurs de riz de Casamance ont retrouvé une ancienne variété de riz qu'ils avaient perdue, chez les paysans de Djimini. Une variété de mil est cultivée depuis 1930 dans une même famille de la zone de Mekhé, soigneusement conservée à travers les périodes des famines. Ces exemples illustrent la valeur inestimable de ces échanges.

Ces événements sont également l'occasion d'organiser des ateliers thématiques sur l'innovation paysanne, la législation semencière, et des filières spécifiques comme le fonio, le sésame ou le riz, profitant de la présence d'une diversité de producteurs et d'expériences de la sous-région.

Carte géographique montrant la localisation des foires aux semences mentionnées dans le texte

L'Intérêt Stratégique des Foires aux Semences Paysannes

L'intérêt d'une telle foire est multiple et profond, tant pour les paysans que pour la société dans son ensemble.

Renforcement de la Biodiversité et de l'Autonomie

  • Enrichissement de la biodiversité locale : Les producteurs découvrent chez d'autres organisations des variétés traditionnelles qui ont disparu de leur zone et peuvent acquérir des semences pour les ramener chez eux, enrichissant ainsi la biodiversité du pays.
  • Valorisation du patrimoine génétique : Ces foires permettent de partager la richesse et la diversité des semences locales héritées des ancêtres avec les collègues des autres zones et régions, capitalisant et sauvegardant le patrimoine génétique et culturel des variétés locales traditionnelles adaptées.
  • Autonomie semencière : Avoir sa semence au bon moment, sans courir après les crédits d'abord, est un des piliers de l'autonomie des paysans et de la souveraineté alimentaire. Un plus grand nombre de personnes et d'organisations porteront plus d'attention et de soin à la production de leurs semences et à la sauvegarde des anciennes variétés.

Transmission de Savoir-Faire et Solidarité

  • Partage de savoir-faire traditionnel : Le savoir-faire traditionnel en production de semences, qui est en voie de disparition, est valorisé et partagé. La sélection végétale consiste à choisir les grains des meilleures plantes d'une année au regard des objectifs et critères de sélection pour les semer l'année suivante. Année après année, les plantes évoluent grâce à la sélection. La sélection participative, un mode collectif d'amélioration génétique des plantes, implique différentes parties prenantes incluant chercheurs, agriculteurs, animateurs de collectif, etc.
  • Création de réseaux et de partenariats : Beaucoup de contacts et de nouvelles relations sont noués, et de nouveaux partenariats s'établissent qui peuvent continuer et porter des fruits. La solidarité entre les paysans du pays et des pays voisins se renforce.
  • Actes politiques et de résilience : Ces foires ne sont pas que de simples espaces de troc. Ce sont des actes politiques, des mécanismes de résilience collective. Jackelin Gil, productrice de la coopérative ASPROAL, témoigne : « échanger nos graines, c'est vraiment important parce que ça nous permet de partager avec d'autres organisations ce que l'on prend soin de préserver, ce que l'on cultive, et c'est comme si on leur transmettait notre identité et qu'eux nous transmettaient la leur, c'est vraiment magnifique. »

Contribution à la Recherche Agronomique et au Développement Durable

  • Ressource pour la recherche : La recherche agronomique nationale et internationale va profiter aussi de cette foire puisque c'est avec ces variétés traditionnelles qu'elle va renforcer et développer les variétés améliorées qu'elle produit pour les paysans. Si les variétés locales se perdent, c'est aussi une grande perte pour la recherche nationale.
  • Soutien à l'agroécologie : Les semences paysannes s'inscrivent dans une démarche agricole respectueuse de la diversité cultivée, des sols et de l'environnement, grâce à leur résilience et leur adaptabilité. La crise sanitaire a révélé l'urgence de soutenir l'autonomie alimentaire de nos territoires, d'une part au niveau de la production agricole, d'autre part en termes de circuit de commercialisation et d'accessibilité aux denrées alimentaires. Les membres du RSP ont pu constater la pertinence de leurs productions et de leurs valorisations locales, notamment sur la demande de farine, mais également pour les légumes, vers lesquels de nouveaux publics se sont orientés.

Les Initiatives et Organisations de Soutien aux Semences Paysannes

Pour renouer avec ces pratiques collectives et retrouver les savoir-faire paysans autour des semences, des collectifs s'organisent. Le Réseau Semences Paysannes (RSP) est un acteur majeur. Suite à un voyage d'échange au Brésil où les paysans produisent et conservent en commun des semences dans des Casas de Sementes Criolas (littéralement : Maisons des Semences Créoles), l'idée s'est répandue en France et des Maisons des Semences Paysannes germent un peu partout. Pour ne plus être seuls, pour pouvoir échanger, pour assurer une conservation collective des semences paysannes, les paysans s'organisent entre eux, mais aussi avec des jardiniers, des artisans, des cuisiniers, pour conserver et sélectionner collectivement les semences des variétés dont ils ont besoin.

Il est très difficile aujourd'hui de conserver, sélectionner et produire seul toutes ses semences, et de faire face au risque de pertes (intempéries, maladies, mauvaises récoltes). Les Maisons des Semences Paysannes permettent de mutualiser les différentes étapes, de sécuriser les collections vivantes et de renouveler la biodiversité cultivée. Elles sont aussi un levier pour protéger les semences paysannes de possibles accaparements (biopiraterie, confiscation par des gènes et/ou des caractères brevetés).

Les semences paysannes sont le fruit d'un savoir transmis de génération en génération. Sélectionnées au fil du temps par les communautés, elles présentent des qualités remarquables : plus nutritives, plus résistantes aux maladies ou aux risques climatiques, souvent mieux adaptées aux conditions locales que les semences industrielles. Ce qui est en jeu ne se limite pas à l'agriculture. Autour des semences gravitent des langues, des récits, des pratiques spirituelles et des modes de gestion collective.

Face à ces enjeux, AVSF (Agronomes et Vétérinaires Sans Frontières) agit concrètement en Colombie, avec le projet ARRIC (Appui à la Réforme Rurale Intégrale en Colombie), lancé en 2024 dans quatre départements (Córdoba, Sucre, La Guajira et Caldas). Entre activités de plaidoyer, formations, organisation de visites et d'échanges entre différentes organisations paysannes colombiennes et françaises, une des actions du projet ARRIC est l'échange de semences paysannes. Ces échanges de semences donnent vie à une politique publique ambitieuse, qui, depuis 2024, reconnaît officiellement l'agrobiodiversité comme une richesse essentielle des cultures paysannes et autochtones.

Au Sénégal, l'ASPSP (Association Sénégalaise de Producteurs de Semences Paysannes) a pour objectif global de contribuer à l'autonomie semencière des paysans, par la sauvegarde des variétés traditionnelles, pour la sécurité et la souveraineté alimentaire. Ses actions incluent :

  • Développer la base technique de la production des semences paysannes par les producteurs, de leur conservation et distribution.
  • Capitalisation et sauvegarde du patrimoine génétique et culturel des variétés locales traditionnelles adaptées, capitalisation de savoirs et savoir-faire technique et culturel.
  • Information, sensibilisation, plaidoyer et éducation envers le grand public rural et urbain, les autorités, les décideurs politiques et les privés.
  • Développement de l'organisation, renforcement de la capacité de plaidoyer.

Le « Centre Mamou » à Kaolack au centre du Sénégal, est un Centre de Ressources pour la Communication et le Développement. Il rassemble des groupes de travail, de réflexion et d'initiative sur divers thèmes ; il collecte et crée des documents qui intéresseront le public rural et urbain, et qui capitalisent les expériences des populations ; ses collaborateurs accompagnent des organisations paysannes et organisent des formations. Il vient d'éditer sa première lettre d'information, présentant notamment les activités autour des foires de semences paysannes traditionnelles.

Infographie illustrant le cycle de vie des semences paysannes et leur importance

Les Semences Paysannes Face aux Enjeux du Futur

À rebours du modèle techno-industriel et de ses OGM, les collectifs membres du Réseau Semences Paysannes se rapprochent des communs : libre de droit de propriété, la semence y est partagée selon des règles d'usage collectives, ce qui recrée des réseaux d'échanges horizontaux, source de biodiversité et d'autonomie.

Les semences paysannes, par leur rusticité et leur grande diversité génétique, sont adaptables aux terroirs, aux pratiques paysannes ainsi qu'aux changements climatiques. Elles représentent une solution d'avenir face à l'incertitude climatique et à la nécessité de renforcer la résilience des systèmes agricoles. En meunerie ou en paille, le blé paysan offre des variétés adaptées. L'épeautre, en panification ou consommé directement, offre une alternative nutritive. Le gajaanga (pois de terre ou pois bambara) comme aliment nourrissant et de bon goût peut bien remplacer l'arachide.

Un paysan est une personne vivant à la campagne de son activité agricole. La philosophie d'un paysan est l'autoconsommation et la résilience. Les foires aux semences paysannes sont des manifestations concrètes de cette philosophie, permettant de préserver un mode de vie et une agriculture qui respectent la terre et les générations futures. L'expérimentation agronomique, qui consiste à cultiver des variétés qui ne seront pas valorisées en production, et les essais de recherche sont autant de démarches qui permettent de tester des méthodes de productions et de déterminer ce qui est le plus adapté à ses objectifs et moyens, renforçant ainsi la connaissance collective autour des semences paysannes.

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