Georges Fourest, né le 6 avril 1867 à Limoges, est une figure singulière et fascinante de la littérature française, dont l'œuvre, bien que parfois méconnue du grand public, a marqué les esprits par son originalité et son audace. Avocat de formation, qu'il aimait à se nommer un « avocat loin de la cour d’appel », il partageait son temps entre la rigueur juridique de Dalloz et l'imaginaire foisonnant des Contes d’Edgar Poe. Cette dualité, entre un esprit érudit et une âme profondément fantaisiste, est la clé de voûte de son écriture. Amoureux fervent de l’excentrique et de l’invraisemblable, Fourest trouvait ses inspirations dans des œuvres telles que Gulliver, Don Quichotte, les Odes Funambulesques de Banville, les Amours jaunes de Tristan Corbière, et les Complaintes de Jules Laforgue, des textes qui tous, à leur manière, explorent les frontières du réel et de l'imaginaire, du comique et du grotesque.

Georges Fourest est un poète qui, à force de bouffonnerie, est parvenu à faire rire le lecteur, un prodige rare en poésie. Son style, caractérisé par un humour potache, un ton féroce et comique, et un univers décalé mêlant réalité et imaginaire, le distingue nettement des poètes lyriques plus conventionnels. Joseph Savary le décrivait comme un « fantaisiste impénitent, à la silhouette d’officier ratapoil », doublé d'un éminent jurisconsulte, une description qui souligne parfaitement la complexité et les contrastes de sa personnalité. Il a fréquenté les milieux littéraires parisiens, collaborant à plusieurs revues comme La Connaissance et Le Décadent, avant de se faire un nom avec son œuvre la plus célèbre, La Négresse blonde.
La Négresse blonde : Une Incantation à la Déraison
Publiée pour la première fois en 1909 chez Messein, puis rééditée par Corti en 1986 avec une préface de Willy, La Négresse blonde est sans doute l'œuvre la plus emblématique de Georges Fourest. Ce recueil de poèmes truculents a fait l'objet d'un véritable culte, sa folie ayant traversé les mers et le temps. L'anecdote d'un médecin de Rio de Janeiro, qui, après avoir lu l'ouvrage, aurait fait oxygéner la chevelure de ses deux servantes noires pour la blondir, témoigne du pouvoir de contagion du comique de Fourest, anarchiste de la rime.

La Négresse blonde est une œuvre placée sous le patronage de Rabelais, « Le Duc, le Roi, le Maître », et se caractérise par son amour de la plaisanterie scatologique, de l'allusion gaillarde et de la métaphore burlesque. Fourest y cultive un intellectualisme aiguisé, travestissant sans cesse d'autres textes, résumant parodiquement les grandes pièces du théâtre classique dans son « Carnaval de chefs-d’œuvre », ou pastichant les poètes du XIXe siècle comme Verlaine, Laforgue ou Mallarmé à travers ses « pseudo-sonnets ». La figure de la « Négresse blonde » elle-même, décrite comme « Cannibale, mais ingénue, elle est assise, toute nue, sur une peau de kanguroo, dans l'île de Tamamourou ! », incarne cette subversion des conventions et cette célébration de l'absurde. C'est lui qui fait dire à Chimène : « qu'il est joli garçon l'assassin de Papa ! », une parodie de Corneille qui illustre son génie à détourner les classiques avec un humour mordant.
Le Géranium ovipare : L'Écho d'une Fantaisie sans Limites
Vingt-six ans après La Négresse blonde, Georges Fourest publie Le Géranium ovipare en 1935, un recueil qui respire une même atmosphère ludique et lubrique. Cette œuvre, éditée par José Corti, se distingue également par son humour potache, son ton féroce et comique, et un univers décalé. Le titre lui-même est une interrogation pleine d'humour noir et de fantaisie : « Pourquoi Géranium ? - Pourquoi Ovipare ? ».

Le recueil a connu plusieurs éditions. L'édition originale de 1935 chez José Corti comprenait 116 pages, et était proposée en tirage limité, notamment un des 20 exemplaires sur Hollande, deuxième papier après 5 Japon, un bon exemplaire non coupé. Une autre édition notable est celle de 1940, également chez José Corti, un in-12 de 116-[2] pages, avec un cartonnage vert orné en rouge et or d'un centaure-poète ailé jouant de la lyre au milieu des étoiles. Le tirage de cette édition était limité à 3000 exemplaires numérotés et 50 hors commerce. En 1957, Le Club du Meilleur Livre, dans sa collection « Poésie », a publié une édition dont la couverture portait le titre : La Négresse blonde - Le géranium ovipare. En 1965, José Corti a proposé une septième édition brochée, In-12 (12x18.5 cm), de 116 pages.
Constant dans la futilité et indifférent aux transformations de la littérature d’après-guerre, Georges Fourest fait également paraître Contes pour les satyres (Messein, 1923, rééd. Corti, 1990), qui, comme Le Géranium ovipare, prolonge cette veine de poésie fantaisiste et iconoclaste. Ces Contes pour les satyres sont brillants de mauvais esprit ironique, se situant quelque part entre l’absurdité de Jarry et l’élégance noire de Villiers de l’Isle-Adam.
Un Lettré Dissident et un Bourgeois Iconoclaste
Il est paradoxal de constater que ce poète, qui écrivait des vers fort peu bourgeois, vivait comme un bourgeois. Georges Fourest avait des rentes, provenant probablement de ses propriétés du Limousin, qui lui permettaient de mener une vie libre de lettré et de curieux. Il était décrit comme un bon père et un bon époux, heureux dans sa famille, et ne se signalait par aucune excentricité particulière dans sa vie quotidienne, hormis sa fameuse barbiche pointue et sa calvitie.
Georges Fourest : la négresse blonde
Malgré son amour pour la blague et ses vers souvent pleins d’humour noir ou de fantaisie légère, Fourest était avant tout un lettré. Il était un grand amateur des petits poètes du XVIIe siècle tels que Scarron, Saint-Amant, Colletet, et d’Assoucy, qu’il reconnaissait comme ses prédécesseurs dans l'art de la poésie burlesque et facétieuse. Au-delà de cette culture littéraire, il possédait également une forte culture philosophique et même théologique. Cet iconoclaste, qui plaisantait même sur sa propre mort, était en réalité un catholique pratiquant, un autre de ces contrastes qui forgeaient sa personnalité complexe.
Ce poète qui époustouflait les foules et rêvait d’un enterrement délirant, était un homme tout à fait posé. Quand il avait la soixantaine et était déjà célèbre, il ne ressemblait pas plus à l’idée qu’un lecteur de La Négresse blonde pouvait se faire de lui que le Gracq qu’on imaginait au moment de la publication du Château d’Argol ne ressemblait au Gracq réel. Sauf quand, à Deauville, il portait veste blanche et casquette de yachtman, il était vêtu de la classique et déjà désuète jaquette et coiffé du melon dont le règne touchait aussi à sa fin, et avait l’air bonhomme d’un chef de bureau de ministère. Il n’en avait pas moins écrit La Négresse blonde pour son plaisir et celui de ses lecteurs, illustrant la spontanéité et la singularité de sa démarche artistique.
L'« École Fourestière » : Un Style Inimitable
Littérairement, l'œuvre singulière de Georges Fourest n’appartient à aucune école, sauf la « fourestière », comme le disait Willy à-peu-près. Sa célébrité ne fut pas le fruit d'un travail acharné ou d'une persévérance méthodique, mais vint d’un coup, après une incubation et maturation des plus lentes, le jour où il fit paraître La Négresse blonde. Dans ses livres, la fantaisie s’autorisait toutes les licences et la verve, toutes les virtuosités de la poésie doctorale. Fourest était un pitre, mais de l’espèce savante ; un bouffon, mais souverain de son royaume ; un mage, mais qui éteignait les étoiles pour que la nuit soit plus noire et plus énigmatique.
Georges Fourest est devenu un ciseleur d’archaïsmes troublants, d’impropriétés volontaires, d’oxymores et d’anacoluthes, toute une faune rhétorique venue en droite ligne de la décadence. Son œuvre est une exploration constante des limites du langage, où la forme est malmenée et remodelée au service d'un humour corrosif et d'une intelligence aiguisée. Sa capacité à travestir les textes classiques, à pasticher les grands noms de la littérature avec une ironie mordante, témoigne d'une maîtrise profonde de la langue française et d'une volonté farouche de s'affranchir des conventions.
Les Éditions Grasset et José Corti : Les Gardiens d'un Patrimoine Littéraire
Les éditions Grasset, avec près de six mille cinq cents titres à leur catalogue, publient environ 160 nouveautés par an, romans et essais confondus, avec la part belle à la littérature (plus de la moitié de la production) et plusieurs collections, dont un secteur jeunesse. Bien que le texte ne mentionne pas directement la publication des œuvres de Fourest par Grasset, leur rôle dans le paysage éditorial français est important pour contextualiser la diffusion d'œuvres littéraires.

En revanche, la librairie José Corti a joué un rôle crucial dans la pérennisation de l'œuvre de Georges Fourest. La réédition de La Négresse blonde en 1986 et des Contes pour les satyres en 1990, ainsi que les multiples éditions du Géranium ovipare (1935, 1940, 1965), attestent de l'engagement de cette maison d'édition envers un auteur dont l'originalité méritait d'être constamment mise en lumière. La librairie, membre du SLAM et de la LILA / ILAB, est un lieu dédié aux passionnés de littérature, proposant des éditions originales et des ouvrages rares.
Le Club du Meilleur Livre a également contribué à la diffusion des œuvres de Fourest, notamment avec l'édition de 1957 de La Négresse blonde - Le géranium ovipare dans sa collection « Poésie ». Ces différentes maisons d'édition ont permis à l'œuvre de Georges Fourest de traverser les décennies, assurant sa présence dans le paysage littéraire et permettant aux nouvelles générations de découvrir ce maître de la poésie féroce et comique.
L'Héritage d'un Anarchiste de la Rime
L'impact de Georges Fourest sur la littérature réside dans sa capacité à briser les codes, à mêler l'érudition à l'humour le plus débridé. Son œuvre n'est pas seulement une suite de bouffonneries, mais une réflexion profonde sur le langage, la parodie et la subversion. À force d’exagération, il atteint à une forme de poésie épique qui laisse derrière elle bien des poètes supposés lyriques et qui ne sont qu’emphatiques, bien des sérieux qui ne sont qu’ennuyeux.
Son influence se ressent dans la littérature qui ose l'excentricité, le non-conformisme et l'humour noir. Il a ouvert la voie à ceux qui, après lui, ont cherché à déconstruire les formes établies et à réinventer la poésie. Georges Fourest n'était pas un poète de son temps, mais un poète intemporel, dont la folie et le génie continuent de résonner aujourd'hui. Son œuvre est un appel à la liberté de pensée et d'expression, une invitation à voir le monde sous un angle inattendu, où le rire et la dérision sont des outils puissants pour appréhender la complexité de l'existence.