
Le 2 août 2019, des agriculteurs, sous l'impulsion du syndicat FDSEA 31, ont mené des actions marquantes en Haute-Garonne, déversant des tonnes de fumier devant la préfecture et la permanence d'une députée LaREM, Monique Iborra. Ces manifestations s'inscrivaient dans un mouvement de protestation plus large contre la ratification du CETA (Accord économique et commercial global), le traité de libre-échange entre l'Europe et le Canada. Cette série d'événements met en lumière une exaspération profonde au sein du monde agricole français, confronté à des défis économiques, réglementaires et sociaux croissants.
Le CETA : Un "Accord Suicidaire" pour les Agriculteurs
La principale motivation de ces actions chocs réside dans l'opposition virulente à la ratification du CETA. Les agriculteurs estiment que cet accord de libre-échange est "suicidaire" pour leur profession. Le CETA, qui supprime notamment les droits de douane sur 98 % des produits échangés entre les deux zones, est vivement critiqué en France par les agriculteurs et des ONG. Ils craignent une concurrence déloyale ainsi qu’un risque sanitaire pour l’Europe, le Canada n’ayant pas des normes aussi strictes que le Vieux Continent en matière notamment de viandes.

Luc Mesbah, secrétaire adjoint de la FDSEA 31, a déclaré que le dépôt de fumier correspond "à toute la merde qui sera amenée par le Ceta". Cette expression, pour crue qu'elle soit, traduit un sentiment d'abandon et de trahison face à un accord perçu comme une menace directe à leur subsistance et à la qualité des produits français. Des préoccupations spécifiques ont été soulevées, notamment le soupçon que les céréales importées du Canada puissent être séchées avec du glyphosate. Le président de la FDSEA 31 a souligné que, contrairement aux assurances données, la France n’aurait pas les moyens de contrôler toutes les marchandises entrant sur son territoire, augmentant ainsi le risque sanitaire.
Des Actions Ciblées : Permanences LREM et Préfectures
Les actions de protestation se sont manifestées par des dégradations de permanences de députés LaREM. En Haute-Garonne, en plus du fumier devant la permanence de Monique Iborra à Tournefeuille, les agriculteurs anti-CETA ont muré, jeudi 1er août dans la soirée, la permanence de la députée LRM Corinne Vignon à Toulouse, avant de déverser du fumier devant la préfecture. Le président de la FDSEA 31, Christian Mazas, a justifié devant la permanence murée une "action symbolique" et sans casse, déclarant : "On est juste venus lui dire que si elle est sourde à nos appels, on ne voit pas l’intérêt à ce qu’elle continue à être députée."
Ces incidents ne se sont pas limités à la Haute-Garonne. Au moins sept permanences de députés LREM ayant voté en faveur de la ratification du traité ont été dégradées, suscitant la protestation du groupe La République en marche à l'Assemblée. Des tas de fumier et des tags ont été observés devant neuf permanences LREM. Une nouvelle permanence LREM a été dégradée à Foix en Ariège, le local étant défiguré par des graffitis et des jets de peinture. À Herblay-sur-Seine, devant la permanence de Cécile Rilhac, 30 kilos de fumier de cheval ont été déversés et des tags comme "GJ" (pour "gilets jaunes") et "Ceta de merde" ont été inscrits. La députée Cécile Rilhac a également reçu une enveloppe contenant une poudre suspecte, identifiée par la suite comme de la poudre de pyrotechnie, accompagnée d'une note menaçante : "Cécile, démissionne avant la catastrophe."
D'autres actions similaires ont été menées, comme le dépôt de fumier et de fruits devant la permanence d'un député LREM des Pyrénées-Orientales, ou encore le montage d'un mur de ciment devant la porte de la permanence d'une députée à Vesoul. Une quarantaine d'agriculteurs et de Bagnérais a déversé trois bennes pleines de fumier devant la permanence du député LREM, Jean-Bernard Sempastous, pour dénoncer son vote favorable au CETA.
Une Réunion Avortée et un Manque de Dialogue
Les agriculteurs avaient tenté d'interpeller les députés du département en les conviant à débattre ensemble lundi 29 juillet sur le sujet. Cependant, cette invitation est restée sans réponse, aucun député n'ayant fait le déplacement. Monique Iborra, la députée La République en marche de Haute-Garonne dont la permanence a été ciblée, a affirmé sur franceinfo qu'elle n'avait pas eu connaissance de cette invitation, celle-ci étant arrivée "mercredi" alors qu'elle était à l'Assemblée jeudi. Elle a déclaré qu'il n'y avait "aucun problème pour organiser une réunion avec les agriculteurs, à condition que nous décidions de la date et de l'heure ensemble, ce qui n'était pas le cas." Le manque de disponibilité des parlementaires a été évoqué, soulignant que "personne n'est venu" à l'invitation de la FDSEA. Ce manque de dialogue a manifestement exacerbé les tensions et poussé les agriculteurs à des actions plus radicales pour se faire entendre.
Christian Mazas a déploré que cette députée, comme d’autres, ait voté pour le CETA, alors qu’il y a quelques mois, lors des États généraux de l’alimentation (la loi Egalim), ces mêmes députés avaient voté pour que la France élève son niveau de production et que les agriculteurs français aient des normes à respecter plus exigeantes que dans d’autres pays. Cette contradiction perçue a renforcé le sentiment de trahison chez les agriculteurs.
Condamnation et Contextualisation des Violences
Ces actes de dégradation ont été largement condamnés par la classe politique dans son ensemble. Le groupe La République en marche à l'Assemblée a protesté, déclarant que "les actes violents d'une toute petite minorité d'agriculteurs n'ont pas leur place dans une démocratie. Aucune cause ne peut les justifier." Une tribune signée par vingt parlementaires bretons a été publiée sur le site Internet de franceinfo, affirmant : "Nous sommes en train de nous habituer à l'intolérable (…). Nous ne laisserons pas se développer la haine sur Internet et dans la société. (…). Il ne sera jamais toléré que la violence et la destruction se substituent au dialogue et à la démocratie."
Permanences des députés LREM dégradées: le gouvernement dénonce les violences
Toutefois, un premier bémol a émergé avec le député de La France Insoumise, Alexis Corbière, lui-même contre l'accord. Il a déclaré : "Je ne suis pas favorable aux violences, il ne faut pas attaquer des permanences d'élus, j'ai même vu des tentatives de début d'incendie, tout ça est irresponsable (…) Même s'ils ont fait des choses que je condamne (les agriculteurs de la FDSEA, NDLR), ce ne sont pas des délinquants. Pour quelle raison se sentent-ils en danger dans leur profession ?" Cette intervention a cherché à contextualiser la colère des agriculteurs, suggérant que leurs actions, bien que condamnables, émanent d'un profond désarroi professionnel. Jérémy Decerle, eurodéputé de la majorité et ancien président des Jeunes Agriculteurs, a apporté son "soutien aux agriculteurs qui ont besoin de réponses et d’attention" tout en condamnant ce qui dégrade et en appelant au calme. Il a également fait une distinction entre le vandalisme et des actions comme le dépôt de fumier ou de parpaings simplement empilés devant une permanence, jugeant "normal" que les agriculteurs se soient "manifestés" et "qu’on demande un certain nombre de réponses."
Une Crise Agricole Profonde et Multidimensionnelle
Les déversements de fumier et les dégradations des permanences LREM ne sont pas des incidents isolés, mais le symptôme d'une crise agricole française bien plus profonde et systémique. Ces dernières années, les agriculteurs français ont exprimé leur grogne à travers le pays par une série de manifestations violentes. À Dijon, des fermiers ont déversé du fumier et des déchets sur le Conseil régional. À Châteauroux, du lisier a été déversé sur plusieurs bâtiments gouvernementaux. À Cahors, les manifestants ont muré les locaux d’un service de la préfecture et, à Saint-Brieuc, des agriculteurs masqués ont directement attaqué les forces de l’ordre en leur jetant des œufs.
L'ampleur de la crise : un cri du cœur avant l'extinction
Il est difficile de sous-estimer l’ampleur de la crise qui touche l’agriculture française. En 25 ans, les deux tiers des petites et moyennes entreprises agricoles ont disparu. Pas moins de 5 000 exploitations sont rayées de la carte chaque année, et ce chiffre est appelé à augmenter en raison de la crise économique actuelle. Les petites exploitations qui survivent sont confrontées à une bureaucratie digne des 12 travaux d’Astérix, à un endettement extrême et à une incertitude permanente. Près d’un tiers des agriculteurs gagnent moins de 350 euros par mois. Dans le cas des producteurs de lait, le salaire horaire dépasse à peine les 5 euros de l’heure.
Selon certains spécialistes du secteur, si les agriculteurs ont recours à des actions aussi extrêmes, c’est parce qu’ils estiment qu’ils n’ont plus rien à perdre. C’est une sorte de "cri du cœur pour ne pas voir disparaître leur mode de vie".
Les causes profondes de la crise
En première lecture, les causes de cette crise peuvent être décomposées en trois grands axes :
- Une dévalorisation et une culpabilisation du métier d’agriculteur : Une partie de la société française a contribué à la dévalorisation sociale, économique et morale du métier d'agriculteur.
- La "mort par assistance administrative et réglementaire" : Un modèle agricole, considéré comme désuet par certains, est étouffé par une bureaucratie et des réglementations excessives. Les enjeux d’actualité (changements climatiques, bien-être animal, etc.) induisent de nouvelles normes à l’agriculture, souvent à appliquer dans des délais trop courts pour les agriculteurs, sans véritable considération de la faisabilité opérationnelle et financière pour les petites et moyennes exploitations. Par conséquent, de nombreux agriculteurs vivent de plus en plus à crédit.
- La question de la viabilité économique de l’agriculture familiale dans un monde de libre marché : Le choix d’une agriculture industrielle capable de réaliser des économies d’échelle, privilégiant la compétitivité économique à tout prix sur le marché européen et mondial, met en péril l'agriculture familiale.
Le paradoxe de l'agriculture française et l'Union Européenne
La France, avec près de la moitié de son territoire constitué de terres arables, est l’une des premières puissances agricoles de l’Union européenne. Elle reçoit également les subventions agricoles les plus importantes de l’UE, s’élevant à près de 10 milliards d’euros par an. Pourtant, la première puissance agricole mondiale perd 5 000 exploitations par an, est contrainte d’importer au détriment de la production locale, et ces exploitations familiales continuent de faire faillite malgré les subventions les plus généreuses de l’UE.
Cette contradiction s'explique en partie par la répartition des subventions. Près de 80 % des aides directes vont à moins de 20 % des entreprises, c’est-à-dire aux exploitations industrielles. Ces mêmes aides financières, destinées à aider les producteurs français à rester compétitifs, les désavantagent paradoxalement par rapport à leurs grands voisins.
L'agriculture française est constituée de plusieurs modèles : l'agriculture paysanne (très petite échelle), l'exploitation familiale et l'exploitation industrielle. Alors que les exploitations familiales se distinguent par l’achat occasionnel de parcelles voisines, l’embauche de quelques salariés et une orientation principalement nationale, les exploitations industrielles visent à être compétitives à l’échelle européenne et mondiale. L’enjeu est de permettre à tous les modèles d’exister à court, moyen et long terme, dans un contexte européen et mondial qui s'oriente vers une spécialisation de la production.
Les enjeux environnementaux, la lutte contre le changement climatique et les nouvelles tendances de consommation sont autant de nouvelles contraintes financières pour les agriculteurs, quel que soit leur modèle économique. Inévitablement, certains y font face plus facilement que d’autres. Pendant plus de 30 ans, les prix de la viande et du lait ont été soutenus par des quotas de vente maximum, assurant aux agriculteurs français un revenu minimum. Depuis 2015, l’Union européenne a supprimé ces quotas, précipitant dans le gouffre les filières françaises de la volaille, de la viande et du lait, incapables de rivaliser avec leurs voisins. Les petites et moyennes exploitations françaises peuvent difficilement faire face aux exploitations industrielles de Belgique et d’Allemagne, où le nombre de vaches peut facilement atteindre 1 000, contre 100 en France, et où les économies d’échelle sont conséquentes.
Un cercle vicieux d'endettement et de suicides
Ces charges entraînent un cercle de plus en plus vicieux. Pour survivre face à la concurrence et aux nouvelles normes, les agriculteurs doivent investir sous forme de prêts pour se "moderniser". Mais comme les prix restent trop bas pour rentabiliser leur investissement, de nombreuses petites et moyennes exploitations se retrouvent coincées dans le piège de l’endettement. Face à l’impasse, d’autres font le sacrifice ultime. On estime qu’entre 300 et 600 agriculteurs mettent fin à leurs jours chaque année en France.
Cette situation a également des conséquences sur la qualité des produits. Le modèle d’entreprise imposé aux PME françaises ruine non seulement les agriculteurs, mais aussi la santé publique. Des critiques accusent le gouvernement français d’être complètement déconnecté de la réalité des terres. La quête effrénée de rendements élevés punit les exploitations qui font bien les choses et récompense les grandes firmes qui savent imposer leur modèle malgré son impact sur l’environnement. Les animaux d’élevage dans les exploitations industrielles sont souvent dopés aux médicaments et engraissés à la pâte de céréales, ce qui entraîne des maladies chroniques et la présence de perturbateurs endocriniens dans la viande.

L'influence des syndicats agricoles et le "système à bout de souffle"
La crise est également alimentée par l’affrontement des syndicats agricoles. La Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA) domine les différentes associations agricoles et occupe plus des trois quarts des chambres d’agriculture françaises. Ce puissant syndicat dispose de représentants aux quatre coins de la France et est devenu, au fil des ans, l’interlocuteur privilégié des élus. Seul hic, ce puissant moteur d’influence prend le plus souvent le parti de l’exploitation familiale et de l’exploitation industrielle, mais il existe de nombreuses associations, syndicats et lobbies dédiés à la défense des exploitations paysannes et familiales, dont les voix ne parviennent que rarement à l’Élysée. Arnaud Rousseau, leader de la FNSEA, est lui-même un industriel dont le chiffre d’affaires est conséquent. Pour beaucoup, ce titan étouffe la voix des exploitations paysannes afin d’obtenir le soutien du gouvernement en sa faveur. Il en résulte que personne ou presque à l’Élysée n’écoute les doléances de la ferme paysanne, qui continue de s’enfoncer vers sa fin. Des révélations ont même fait état d'un possible détournement de fonds publics par la FNSEA pour renflouer ses propres caisses.
Une crise exacerbée par des facteurs externes
La guerre en Ukraine a aggravé la situation, entraînant des pertes considérables pour les éleveurs. La flambée des prix des aliments pour animaux due à l'invasion de l'Ukraine par la Russie, l'augmentation des prix du gaz et du pétrole, et surtout la hausse vertigineuse du prix des engrais ont un impact dévastateur. Avant la pandémie de COVID, le prix de la tonne d'engrais était d’environ 200 euros. Le prix du blé, aliment essentiel pour le bétail, a doublé, passant de 150 à 300 euros la tonne.
En somme, les déversements de fumier et les actions de protestation des agriculteurs contre le CETA sont le reflet d'une colère légitime et d'un désespoir face à une profession en péril. Ces actions, bien que parfois controversées, visent à alerter l'opinion publique et les décideurs politiques sur l'urgence d'une refonte du modèle agricole français et européen.
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