L'Histoire du Désherbage : De la Gravure Antique aux Innovations Chimiques

L'histoire de la lutte contre les plantes adventices, autrefois appelées « herbes méchantes », est une épopée technique et linguistique qui traverse les siècles, façonnant non seulement nos paysages agricoles, mais aussi notre rapport à la maîtrise de la nature. De l'Antiquité, où le sel symbolisait la stérilisation totale, jusqu'à l'ère de la chimie sélective, le jardin et le champ sont restés des territoires de domestication constante.

L'évolution terminologique : du « désherbant » à l'« herbicide »

Le verbe désherber est utilisé de longue date à toutes les formes, donc aussi en tant que participe présent. Aussi « désherbant » a été facilement adjectivé et substantifié dès le début du XXe siècle pour caractériser un produit qui tue les plantes ; il apparaît dans de nombreuses revues plus ou moins spécialisées. Il semble être devenu d’usage courant dès le début du XXe siècle, pour qualifier ou nommer les premiers produits testés et vendus. Peu avant la 1e guerre mondiale, on trouve des publicités vantant les qualités de l’« herbicide Euréka » et l’« herbicide Floquet », certainement des sels d’arsenic, utilisés pour nettoyer les allées ou entretenir les terrains de « lawns-tennis » devenu à la mode.

Au début du XXe siècle, les produits chimiques détruisant tout végétal étaient parfois nommés poisons des plantes alors que des produits utilisables en culture étaient plutôt nommés produits désherbants ou désherbants. Puis herbicide et désherbant ont été utilisés parallèlement pendant la première moitié du siècle. Plus tard, sur le modèle de pesticide, se sont multipliés et généralisés les termes en « -cide ». Désherbant est de moins en moins utilisé. Les professionnels de la sphère agricole et ceux qui gravitent autour utilisent plus volontiers herbicide ; le reste de la société a tendance à privilégier encore le terme désherbant.

Publicité historique pour un désherbant ou herbicide du début du XXe siècle

Les racines anciennes : entre mythe et pratique empirique

Dans l’Antiquité, divers peuples salaient la terre des cités vaincues pour la stériliser. En agriculture, ce qu’on appelle maintenant désherbage chimique a été, sinon pratiqué, du moins recommandé, très tôt : « Et au cas que ces moyens ne soient suffisants, il sera bon d’épandre de la chaux sur la terre labourée sur la fin de Février : car outre qu’elle engraisse grandement, elle nettoie encore tout terroir, & y fait mourir toutes les herbes méchantes & dangereuses ». Home, expérimentateur anglais du XVIIIe siècle, rapporte une anecdote à propos d’un gentilhomme à qui on avait préconisé du tartre vitriolé pour détruire les herbes de sa cour ; les herbes s’en étaient trouvées renforcées. Ces exemples historiques concernent des mentions d’effets délétères de produits chimiques sur des plantes, mais pas de tentatives de désherbage chimique épargnant la culture.

Le jardin, pilier de l'époque moderne, était un espace de survie et de prestige. Le jardin rentre donc dans le cycle de l’habitation notamment comme lieu de valorisation des déchets domestiques. Ils sont réutilisés dans le jardin et servent d’engrais. Le jardin est un lieu hautement positif pour la population, référence au Jardin d’Éden. La paysannerie du XVIIe siècle et du XVIIIe siècle est touchée par une forte paupérisation. Les seuls biens qui restent sous la propriété de la paysannerie sont souvent les jardins et les maisons.

Gravure ancienne illustrant le travail manuel dans un jardin potager

La révolution de la sélectivité : l'observation de Louis Bonnet

C’est fortuitement que Louis Bonnet, viticulteur à Murigny près de Reims, fit la première observation qui allait initier une utilisation agricole des produits chimiques pour un contrôle sélectif des adventices dans une culture. Il avait remarqué quelques années auparavant dans ses vignes que la bouillie bordelaise qui tombait sur des ravenelles ou des moutardes brûlait les feuilles et pouvait les tuer s’il y en avait assez, mais surtout qu’elle semblait sans effet sur des folles avoines.

En 1896, ayant un champ d’avoine envahi de moutardes et ravenelles déjà en fleur, il eut l’idée d’essayer une solution à 2%, puis à 4 et 6%. Satisfait de l’évolution, il traita tout le champ qui, trois jours après, se trouva complètement désherbé et sans symptômes sur l’avoine. Il concluait en imaginant qu’un traitement plus précoce serait plus efficace et en déduisant tout le parti qu’on pouvait tirer pour généraliser la possibilité de désherbage chimique à d’autres cultures.

Sélectivité en chimie organique - Physique chimie facile

Edmond Rabaté et l'essor de la méthode sulfurique

Le véritable promoteur et vulgarisateur du désherbage sélectif du peuplement adventice des céréales est Edmond Rabaté, à l’origine d’une méthode à base d’acide sulfurique. Dès 1906, Rabaté commença par définir les doses en fonction de la pureté de l’acide et des différentes espèces à détruire. Néanmoins, avant le traitement du champ, il conseillait aux agriculteurs de faire des essais préliminaires. Il avait déjà observé et signalé l’effet de l’humidité relative et de la température, et préconisait des périodes de traitement en fonction du stade des adventices et de la culture.

Ainsi, dès les années 1920, l’acide sulfurique était utilisé comme herbicide sélectif pour les céréales, le lin, la luzerne, certaines cultures maraîchères, la vigne, l’oranger, les prairies permanentes. Il fut homologué dès 1944 et le resta jusqu’en 1979.

La structuration réglementaire et l'innovation chimique

Le 2 novembre 1943 fut promulguée en France la loi organisant le contrôle des produits antiparasitaires à usage agricole, essentiellement pour protéger par l’homologation les agriculteurs des contrefaçons et définir des règles d’utilisation des produits. Ainsi en 1944, 12 produits furent homologués : 1 acide, 1 engrais, 2 sels de sodium, 3 phénols, 3 sulfates et 2 nitrates. C’est en 1946 que les deux premières « phytohormones » mimétiques de l’auxine ont été homologuées : 2,4-D et MCPA. Depuis lors, les grandes entreprises chimiques recherchent systématiquement des produits adaptés au désherbage sélectif.

Schéma illustrant la classification des anciennes techniques de désherbage

La gravure comme vecteur de savoir agronomique

Parallèlement à ces découvertes, la diffusion des techniques passait par l'imagerie imprimée. Les origines de la gravure remontent à l’Antiquité. La gravure en taille-douce, technique reine de l'illustration technique à la Renaissance, permettait une précision inégalée pour représenter les outils et les procédés. Au XVème siècle, la gravure en creux sur métal apparaît en Europe. Les artistes utilisaient alors des outils pointus et tranchants pour graver des images dans des plaques en métal, le plus souvent dans des plaques de cuivre.

Cette technique a été très utilisée pendant la Renaissance, notamment grâce aux artistes Schongauer et Dürer. La gravure en taille-douce a connu son essor au XVème siècle et a été largement utilisée par les artistes depuis. Elle est également utilisée dans le milieu industriel, notamment pour la fabrication des billets de banque ou des timbres postaux. La taille-douce est très appréciée pour la précision qu’elle offre et la finesse des détails qui peuvent apparaître à l’impression.

Outillage et domestication : l'héritage du Moyen-Âge

L’outillage au sein des jardins est très simple, il correspond au prolongement de la main. Les travaux dans les jardins sont effectués quasi exclusivement manuellement. La serpe, qui possède une forme fixée dès l’Antiquité, est un témoin de cette continuité. La houe permet de faire un travail plus superficiel que la bêche. Le sarcloir, qui sert à désherber, est un outil très peu présent dans l’iconographie et surtout utilisé par les femmes, car plus délicates.

La grande différence entre l’outillage du Moyen-Âge et de l’époque moderne se trouve dans les matériaux utilisés pour les fabriquer. L‘utilisation du fer permet de rendre plus durable l’outil. Au fur et à mesure de l’époque moderne, l’intégralité du corps de l’outil est remplacé par du fer. Ces outils, au même titre que les clôtures, servaient à définir le territoire domestiqué face au monde sauvage, une frontière physique et symbolique qui perdure dans la gestion de nos parcelles contemporaines.

Dessin technique montrant l'utilisation du sarcloir au XIXe siècle

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