L'art et la science de la greffe : techniques et enjeux de la multiplication fruitière

La greffe sur fruitiers sauvages consiste à exploiter des arbres déjà présents dans le paysage, en particulier leurs systèmes racinaires, souvent implantés dans des sols peu propices à l’implantation classique des arbres fruitiers. Les arbres fruitiers, pommiers, poiriers, pruniers, cerisiers, … sont systématiquement greffés. Cet article fait partie du projet Les Fruits de la Résilience.

Schéma illustrant la structure d'un arbre greffé : porte-greffe et greffon

Les fondements biologiques de la greffe

Une hypothèse souvent avancée pour expliquer les compatibilités dans la greffe repose sur la phylogénie des plantes. En s’appuyant sur l’histoire évolutive des végétaux, il serait possible de prédire leur compatibilité. Par exemple, l’amandier et le pommier partagent un ancêtre commun avec environ 5000 autres plantes, un ancêtre qui a vécu il y a plus de 120 millions d’années, à l’époque où les dinosaures dominaient encore la Terre. Ce vaste groupe de plantes constitue aujourd’hui la famille des Rosacées (Rosaceae). Cependant, l’évolution les a divisées en sous-familles distinctes. En observant l’arbre phylogénique des Maleae, on trouve nos fruits à pépins comme les pommiers, poiriers, cognassiers, nashis, néfliers d’Allemagne, aubépines, amélanchiers et sorbiers. En revanche, les poiriers sont plus proches des sorbiers, ce qui explique les greffes réussies entre ces espèces. Le même raisonnement s’applique aux néfliers d’Allemagne sur aubépine ou aux amélanchiers greffés sur aubépine, des combinaisons qui fonctionnent bien car ces espèces sont des « cousins » génétiquement proches.

Dans le genre Prunus, qui regroupe pruneliers, pruniers communs, pruniers myrobolans, cerisiers, pêchers, amandiers et abricotiers, l’arbre phylogénique révèle des compatibilités cohérentes. Les pruneliers, proches des pruniers communs et myrobolans, explique le bon taux de réussite des différentes prunes sur ces différents porte-greffes. L’abricotier, un peu plus éloigné, se greffe avec plus de difficulté sur le prunelier ou les pruniers communs ou myrobolans. Un exemple intéressant est le laurier-cerise (Prunus laurocerasus), une espèce relativement proche des cerisiers. Pour tester cette approche, une équipe de chercheurs a mené une étude sur des légumineuses (Fabaceae) comme les pois, lentilles et lupins. Leur hypothèse était que plus deux espèces sont proches, plus le taux de réussite de la greffe serait élevé.

Ainsi, si la proximité phylogénique est effectivement un bon indicateur pour prédire les compatibilités, elle n’est pas suffisante. Pour qu’une greffe fonctionne, il ne suffit pas que le porte-greffe et le greffon soient compatibles : leurs mécanismes de “réparation” des blessures doivent également se déclencher de manière coordonnée, permettant ainsi de créer une continuité physiologique entre les deux parties. Lorsqu’une plante subit une blessure, plusieurs stratégies de réponse peuvent être observées. Certaines espèces peuvent abandonner complètement une branche endommagée en la “sacrifiant”, pour protéger le reste de l’organisme. D’autres mettent en place des barrières chimiques, comme des dépôts de tanins, pour isoler la blessure et limiter la propagation de pathogènes. Mais le mécanisme le plus intéressant pour la greffe est celui du recouvrement des blessures, où la plante développe de nouveaux tissus pour refermer la plaie. La tendance d’une plante à privilégier un mécanisme de réparation plutôt qu’un autre dépend de son espèce. Par exemple, la vigne a tendance à abandonner rapidement une branche endommagée, ce qui complique son potentiel de recouvrement.

Le processus physiologique de la soudure

La greffe repose sur des mécanismes biologiques et biochimiques complexes, articulés en quatre phases : incision, adhésion, production de cals et différenciation vasculaire. Mieux comprendre ces interactions pourrait améliorer le taux de réussite des greffes, permettre de nouvelles associations d’espèces et répondre à certains enjeux actuels de l’arboriculture.

  1. L'incision : il s’agit de la blessure initiale, où les tissus sont mis en contact.
  2. L'adhésion : cette phase correspond à la nécrose des tissus au niveau de la blessure et à la production de pectines. Ces pectines jouent un rôle essentiel dans l’adhésion initiale entre les tissus du greffon et du porte-greffe.
  3. La production de cals : à ce stade, les cellules indifférenciées (appelées “cal”) se forment à partir des tissus du greffon et du porte-greffe. Ces cellules doivent se rencontrer et commencer à s’unir pour établir un tissu commun. Les mécanismes impliquant des échanges de biomolécules sont encore débattus. Cependant, il a été observé que les cellules proches de la zone de greffe produisent des protéines spécifiques qui jouent un rôle dans cette phase. Une étude sur des poiriers et des cognassiers a révélé que la température peut influencer le succès de cette étape : des greffes réalisées à froid étaient acceptées, tandis que celles faites en conditions chaudes étaient rejetées.
  4. Différenciation et continuité vasculaire : à ce stade, les cellules du cal se différencient pour reconstruire une continuité vasculaire entre le greffon et le porte-greffe. Cela permet aux molécules (eau, nutriments, signaux chimiques) de circuler normalement entre les deux parties. Cependant, dans certains cas, des composés comme les phénols ne circulent pas correctement et s’accumulent dans les tissus du greffon, ce qui peut entraîner la mort de la greffe après plusieurs années.

Chaque étape du processus repose sur des réponses précises, et le succès ou l’échec d’une greffe dépend de l’aptitude des deux plantes à activer ces mécanismes.

Diagramme des quatre phases de la soudure de la greffe

Pourquoi greffer : avantages et utilité

En raison de la fécondation croisée nécessaire à la pollinisation des arbres fruitiers au sein d’une même espèce, on ne peut obtenir d’arbre identique à la plante mère par le semis. Le pépin ou le noyau semé donnera un arbre avec des caractéristiques génétiques différentes des deux parents. C’est parfois bien pour obtenir une nouvelle variété, mais ça ne va pas si on souhaite reproduire une variété précise avec ses caractéristiques génétiques. Le greffage permet de reproduire fidèlement une variété, en greffant un greffon de la variété souhaitée sur un porte-greffe de son choix.

Le greffage apporte d’autres avantages :

  • Adapter un fruitier à son sol : Certains arbres fruitiers ont des besoins spécifiques en termes de sol. Par exemple, le poirier aime les sols argileux, tandis que le cerisier préfère les sols calcaires. Le greffage permet d’adapter un fruitier à un sol particulier en greffant un porte-greffe adapté sur le greffon de la variété souhaitée.
  • Améliorer la résistance aux maladies et aux ravageurs : Certains porte-greffes sont plus résistants aux maladies et aux ravageurs que d’autres. Le greffage permet d’améliorer la résistance d’un fruitier en greffant un porte-greffe résistant sur le greffon de la variété souhaitée.
  • Obtenir un arbre de taille adaptée : Certains porte-greffes donnent des arbres de taille plus petite que d’autres. Le greffage permet d’obtenir un arbre de taille adaptée aux besoins du jardinier en greffant un porte-greffe nanifiant sur le greffon de la variété souhaitée.
  • Accélérer la mise à fruit : Un arbre fruitier issu de semis met plusieurs années à produire des fruits. Un arbre greffé peut commencer à produire des fruits plus rapidement, en général au bout de 4 à 5 ans.
  • Améliorer la qualité des fruits : Certains porte-greffes donnent des fruits de meilleure qualité que d’autres. Le greffage permet d’améliorer la qualité des fruits en greffant un porte-greffe adapté sur le greffon de la variété souhaitée.
  • Diversification des variétés : la greffe permet de cultiver plusieurs variétés de fruits sur un seul tronc.
  • Réhabilitation des vieux arbres : la greffe peut également être utilisée pour revitaliser les vieux arbres fruitiers qui ne produisent plus efficacement.

Les défis et les limites de la pratique

Tout n’est jamais rose dans la vie comme au jardin. Il existe quelques menus inconvénients à la pratique de la greffe. Tout d’abord, la greffe nécessite un peu de matériel (greffoir, ligatures, sécateurs…) mais surtout des techniques particulières. Même si l’apprentissage se fait relativement vite avec quelqu’un qui s’y connaît, le greffage reste une technique qui demande un peu de pratique et de patience pour obtenir un bon taux de reprise.

La durée de vie de l’arbre greffé peut-être sensiblement réduite. Sans vouloir faire de généralité, un pommier issu de semis pourrait vivre 250 ans environ, greffé sur MM106 il ne vivra qu’une cinquantaine d’années, et greffé sur M7 20 à 30 ans maximum. Le point de greffe, la cicatrice entre le greffon et le porte-greffe, peut se révéler être un point de fragilité. Cette fragilité peut s’avérer fatale par grand vent, l’arbre risquant de se casser en deux, ou présenter une porte d’entrée pour les maladies ou les ravageurs. En dernier lieu, le porte-greffe peut finalement prendre le dessus sur le greffon. Et vous vous retrouvez avec un pommier franc ou un cognassier en lieu et place de votre variété de pomme préférée ou d’un bon poirier.

Techniques et mise en œuvre

La greffe d'un arbre fruitier est une technique horticole qui permet de combiner les meilleures caractéristiques de deux arbres différents dans un seul. Plusieurs techniques de greffe peuvent être employées, chacune adaptée à des situations spécifiques.

La greffe en fente

Préparation et exécution

La préparation du matériel et des plantes est cruciale : assurez-vous que le porte-greffe et le greffon sont sains et exempts de maladies. Pour la préparation du porte-greffe, nettoyez et stérilisez l’endroit où vous allez effectuer la greffe. Faites une coupe nette sur le porte-greffe à l’endroit souhaité. Pour la préparation du greffon, sélectionnez un greffon sain avec plusieurs bourgeons. Lors de la greffe, il est nécessaire de faire correspondre le cambium du greffon sur celui du porte-greffe. Une connexion vasculaire se crée et par la suite le greffon est alimenté par la sève du porte-greffe.

La greffe en couronne est la plus simple à réussir, idéale pour débuter. Elle peut s’appliquer à la plus grande majorité des arbres fruitiers (excepté le cerisier). Elle se réalise donc au printemps, sur un porte-greffe d’un diamètre de 10 à 15 mm bien en sève. Il faut ligaturez le tout en spirale et mastiquer les plaies de chacun des 2 végétaux.

Soins post-greffe

La première année après la greffe est fragile. Les arbres fraîchement greffés ont besoin d’un arrosage régulier, il faut maintenir le sol humide. Cela aide le porte-greffe et le greffon à maintenir une hydratation suffisante pour favoriser la cicatrisation et la croissance. Une fertilisation légère peut encourager la croissance du greffon, mais il ne faut pas sur-fertiliser. Surveillez régulièrement votre greffe pour détecter tout signe de maladie ou d’infestation de parasites. La taille peut être nécessaire pour enlever les pousses ou les branches qui concurrencent le greffon. Appliquer un paillis autour de la base de l’arbre peut aider à conserver l’humidité, supprimer les mauvaises herbes et maintenir une température du sol stable.

La gestion du verger : taille et entretien

Taille et greffe des arbres fruitiers évoquent des gestes que la plupart d’entre nous connaît. Les méthodes de taille concernent les saisons, les parties à tailler selon que le fruitier est un jeune scion ou un vieil arbre.

La taille d’hiver, ou taille en sec, concerne toute la structure de l’arbre. Les arbres à pépins doivent être taillés en pleine période de sommeil, entre le mois d’octobre et le mois de mars, en évitant les périodes de gel. Les arbres à noyaux seront taillés lorsque la chute des feuilles indique que la sève est descendue pour éviter les écoulements de gomme qui épuisent l’arbre.

La taille en vert, quant à elle, favorise la mise à fruit. Il s’agit cette fois aussi de contenir la vigueur de l’arbre pour répartir aux bons endroits les flux de sève. La règle est la suivante : le bourgeon terminal d’un rameau sert à le faire s’allonger, et cette activité utilise la majeure partie de la sève. On appelle ce principe la dominance apicale.

Schéma explicatif de la taille en vert et de la dominance apicale

Multi-variétés sur un même sujet : une pratique technique

Le fait de multiplier les essences sur un même arbre demande beaucoup de technicité et de travail : il faut trouver des variétés équivalentes en vigueur et productivité pour que la production soit « équitable » entre les variétés. L’un des intérêts majeurs de ce type de greffe est de pouvoir offrir sur peu d’espace de nombreuses variétés, ici de fruits à noyaux : prunes, pêches, abricots, nectarines, cerises et bientôt amandes.

Le choix de greffer autant de différentes variétés offre bien sûr l’opportunité d’avoir accès à des goûts très variés sur le même arbre, mais permet aussi et surtout d’étendre le choix des récoltes. Et quel plaisir au printemps d’admirer les fleurs de multiples couleurs qui viennent créer des nuances de rose, rouge, blanc, etc. dans le paysage. Certains arboriculteurs, comme Van Aken, ont consacré des années à préserver des variétés anciennes et rares en utilisant cette approche, transformant des arbres centenaires en véritables conservatoires vivants.

Conseils d’expert pour réussir

Le greffage est une technique de multiplication qui consiste à mettre en étroite union deux végétaux. Pour réussir le greffage, il faut parvenir à accoler le cambium des deux plantes. Contrairement à tous les écrits existants sur le greffage, le livre d’Armand Lang a quelque chose de plus ; l’arboriculteur écrivain y relate ses innovations. Il a inventé « les greffes d’Armand » inspirées de son métier d’ajusteur : perçage de la branche, ajustage du greffon et bien d’autres conseils surprenants à découvrir dans L’ABC du greffage.

Gardez vos outils de taille affûtés, pour assurer une santé parfaite aux végétaux. Ce mastic polyvalent peut être utilisé comme mastic à greffer ou cicatrisant à appliquer sur les plaies de taille. Lac Balsam se présente sous forme de pâte à base d’huile végétale et de résines naturelles. Véritable écorce artificielle, ce mastic constitue une barrière physique qui protège le bois sous-jacent de l’entrée des champignons lignivores et des bactéries.

Enfin, n'oubliez jamais d'observer vos arbres. Les greffes réalisées avec greffon pris directement sur le poirier, sur aubépine par exemple, donnent de très bons résultats en terre calcaire. Il pousse mieux que les demi-tiges sur franc achetés. C’est avec les tailles et les arcures qu’on arrive à faire une bonne formation des fruitiers, dans les règles de l’art.

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