L’histoire de la Martinique se lit souvent à travers ses figures emblématiques et ses paysages singuliers. Parmi ces éléments, deux noms résonnent avec une force particulière : Homère Clément, bâtisseur d’un empire du rhum, et le « figuier maudit », cette curiosité botanique qui peuple l’imaginaire collectif de l’île. Ces deux entités, bien que distinctes, se croisent dans l’enceinte historique de l’Habitation Clément, offrant un témoignage vivant de la résilience et du mystère qui caractérisent les Antilles.

L’ascension d’un visionnaire : Homère Clément
Homère, Charles, Marie, Hidulphe Clément naît le 12 juillet 1852 à La Trinité, en Martinique. Travailleur acharné, il s'investit sur tous les fronts : médical, social, politique et industriel. Son parcours fulgurant le hisse à de hautes fonctions telles que maire, député et Président du Conseil Général. Une fois diplômé grâce à une thèse sur « la nature de la folie », il revient en Martinique et s’installe dans la ville du François où il pratiquera cette profession jusqu’à la fin de sa vie.
Parallèlement, il s’engage dans la vie politique. Membre du Parti républicain radical, il devient maire du François en 1886 et préside le Conseil Général à plusieurs reprises. En 1887, il rachète aux enchères l’Habitation de l’Acajou où il s’installe avec sa famille, et poursuit la production de canne à sucre qu'il fera livrer à l'usine de distillation du François pendant 30 ans. En 1898, il est décoré de la légion d’honneur.
Après une période de prospérité pour les usiniers et les grands planteurs, le marché mondial du sucre connaît une saturation et une véritable crise de surproduction. La production mondiale passe de 4 millions de tonnes (années 1880) à 12 millions (années 1900). De nouveaux producteurs arrivent sur le marché, en particulier des betteraviers européens. Le cours du sucre s’effondre. Pour diminuer les coûts de production, les planteurs baissent les salaires des ouvriers. Alors éclate la grande grève de février 1900.
Le 8 février, dans l’après-midi, un groupe important de grévistes venant des habitations du Robert et du François, envahit le terrain sur la voie ferrée, non loin de l’usine. Pendant que le maire, Homère Clément, discute avec la foule, un coup de feu part et c’est une fusillade aveugle que déclenchent les soldats. 17 ouvriers tombent. Homère Clément tente alors de s'interposer, et ne doit la vie sauve qu'à son cocher qui le couvre de son corps et meurt de ses blessures.
Homère Clément devient maire député de la Martinique suivant la désastreuse éruption de la Montagne Pelée le 8 mai 1902, jour de la tragique éruption, pour une législature de quatre ans. Il participe aussi à l’organisation des secours aux sinistrés de l’éruption. Il intègre le Comité d’Assistance aux victimes et participe à la répartition d'une souscription internationale. À la chambre des députés, il est inscrit au groupe radical-socialiste et fait partie de la Commission des Affaires Extérieures des colonies et protectorats.
La naissance d’un empire : de l’Acajou au Rhum Clément
En 1917, Homère Clément construit une distillerie sur les ruines de l’ancienne sucrerie de l’habitation de l’Acajou et reprend ainsi la transformation de la canne à sucre. En encourageant la production de rhum à partir du jus de canne plutôt que de la mélasse, il sauve l’économie martiniquaise, coupant court au processus de production sucrière pour utiliser directement une culture qui prospère sur l’île. Le 12 novembre 1923, l'entrepreneur décède à Paris.
Son fils Charles Clément reprend la gestion de l’entreprise familiale. Il continue le développement de l’activité de distillation du domaine de l’Acajou en créant la marque du rhum « Acajou » en 1930 qui deviendra à la fin de la seconde guerre mondiale le rhum « Clément », appellation connue jusqu’à ce jour. Si Homère plante le décor, c’est Charles qui lui donne ses couleurs modernes. C’est lui qui contribue à faire du rhum vieux Clément un véritable ambassadeur du savoir-faire agricole AOC.
L’intégration de la marque au groupe familial GBH rappelle que Clément reste une affaire de filiation, d’ancrage et de transmission. La Cuvée Homère Clément, un vieux rhum agricole hors d'âge, est un hommage direct au fondateur. Issu de l'assemblage des plus beaux rhums de la distillerie, vieilli 15 ans en fûts de chêne, il offre une complexité aromatique mêlant notes intenses de vanille, de tabac frais et de fruits confits.
Comment produit-on le rhum agricole ?
Le Figuier Maudit : Botanique et Mystique
Dans tous les pays, les ficus ne laissent pas indifférents. Appelés parfois figuiers maudits ou figuiers étrangleurs, ils sont à d’autres endroits des arbres saints ou le symbole de rois. Le figuier maudit est un Ficus citrifolia. Il existe 750 espèces de Ficus dans le règne botanique. C'est un des figuiers étrangleurs, nom vernaculaire donné à un ensemble d'espèces qui ont la fâcheuse tendance à se comporter en parasite grâce à la faculté incroyable qu’ils ont de produire des racines aériennes.
Lorsqu'une guêpe, une chauve-souris ou un oiseau dissémine une des graines d'un figuier étrangleur au-dessus d'une branche d'un autre arbre, un développement particulièrement étonnant va se mettre naturellement en marche :
- La graine lance des racines aériennes vers le sol pour chercher des nutriments.
- La graine lance des racines aériennes vers le sommet de l'arbre hôte dans une course vers la lumière.
- Le système racinaire se développe tant et si bien autour de l'arbre hôte qu'il finit par l'étouffer.
Le figuier devient alors autonome, l'arbre hôte est mort, d'où le nom de figuier étrangleur. En Martinique, le figuier maudit est un arbre à absolument découvrir : il est remarquable dans la nature martiniquaise, avec une croissance rapide jusqu'à plus de 30 mètres.
Un arbre aux multiples facettes : entre magie et médecine
Le nom de « maudit » puise son origine dans l'Évangile de Marc, où Jésus maudit un figuier qui ne portait pas de fruits. Cependant, en Martinique, cette connotation est imprégnée d'un folklore local riche. Les emplacements de figuiers maudits sont des lieux choisis de grands événements. Au Lamentin, la première messe a été célébrée sous un grand figuier maudit.
Sur le plan médicinal, le Ficus citrifolia est une véritable pharmacie naturelle. En médecine traditionnelle, il est utilisé comme antiparasitaire et laxatif. En médecine moderne, des études scientifiques ont montré que Ficus citrifolia possédait un potentiel thérapeutique important susceptible de renforcer l’efficacité des chimiothérapies contre le cancer. Autrefois, on utilisait son latex pour faire des chewing-gums et ses racines aériennes pour faire des fouets, des cordes d'arcs ou encore des lignes de pêche solides.

Les lieux de mémoire et de mystère
Il existe deux sites majeurs pour observer ces arbres en Martinique. Le premier se trouve au sein même de l’Habitation Clément, au François. Ce site, classé Monument Historique et labellisé Jardin Remarquable, permet de contempler un spécimen majestueux dans un cadre préservé. Le second se situe sur l’îlet Chancel, dans la baie du Robert. Là, les figuiers maudits enserrent des ruines historiques, offrant un spectacle saisissant où la nature reprend ses droits sur les vestiges humains. On raconte que la nuit tombée, certains jours de l’année, un rassemblement secret de vaudou a lieu pour des pratiques rituelles à proximité de ces arbres.
Le figuier maudit est une pièce à double face : d’un côté le tueur d’arbres, de l’autre une intelligence végétale poussée à son extrême. Il est le symbole d’une Martinique qui se transforme, mais ne se renie jamais, tout comme la saga de la famille Clément qui, de l’Acajou à la renommée internationale, a su bâtir un héritage solide sur le terreau de son île. Qu’il s’agisse de l’histoire industrielle d’Homère Clément ou de la croissance implacable du figuier, ces deux piliers de la Martinique continuent de fasciner par leur capacité à traverser le temps et à marquer durablement le paysage de l'île.
tags: #homer #clement #figuier #etrangleur