Stratégies naturelles : L'utilisation des huiles essentielles pour la protection des arbres fruitiers contre les chenilles et ravageurs

Avec l’accélération du changement climatique, les hivers se font moins rigoureux et les champignons ainsi que les insectes ravageurs en profitent pour prospérer dans les vergers. En conséquence, les maladies cryptogamiques tels la cloque du pêcher, le mildiou de la vigne ou la moniliose - touchant les arbres à noyaux et à pépins - sont de plus en plus fréquentes. Jardiniers amateurs et arboriculteurs professionnels voient également leurs fruitiers attaqués de manière croissante par les vers de pomme, les mouches de cerise ou méditerranéennes. Il n’est évidemment pas question d’utiliser des produits phytosanitaires de synthèse, interdits depuis 2019 pour les jardiniers amateurs. Si le soufre et la « bouillie bordelaise » sont des solutions naturelles réputées efficaces notamment contre les maladies cryptogamiques, elles présentent néanmoins des risques non négligeables de toxicité sur l’environnement et la faune auxiliaire. À la recherche d’une alternative moins agressive, les huiles essentielles (HE) s'imposent comme une réponse innovante, puissante et respectueuse de la biodiversité.

Schéma illustrant le cycle de vie des ravageurs du verger hivernant dans les écorces et bourgeons

Les mécanismes d'action des huiles essentielles sur les ravageurs

Les huiles essentielles sont des mélanges complexes de substances volatiles lipophiles, généralement odorantes et liquides, dont la volatilité est leur principale caractéristique. Ces substances naturelles issues de plantes médicinales, aromatiques et condimentaires sont souvent faciles à obtenir à faible coût et sans toxicité résiduelle. Elles peuvent constituer une bonne option pour lutter contre les ravageurs car, pour la plupart, elles sont systémiques, facilement dégradées et peu ou pas phytotoxiques.

Les composés issus des plantes sont des sources potentielles de protection, car ils peuvent avoir une action toxique (qui nuit au développement des insectes, ce qui peut entraîner leur mort), répulsive (qui éloigne les insectes) ou dissuasive (qui nuit à l'alimentation ou à la reproduction). Un des précurseurs de leur utilisation est Eric Petiot, dont les travaux ont permis d'identifier les propriétés de certains principes actifs des huiles essentielles (esters, lactones, etc.). On peut ainsi utiliser certaines huiles essentielles à titre de traitement naturel au potager, pour lutter contre les parasites et les maladies. Les esters repoussent les ravageurs et perturbent leur développement, les lactones perturbent le développement des parasites (insectes, nématodes, acariens), les flavonoïdes ralentissent le développement des champignons, les acides perturbent le développement des ravageurs et stimulent les défenses du végétal.

Cibler les chenilles et larves hivernantes

Lorsque les insectes sont déjà dans les fruits, il est bien souvent trop tard pour endiguer le problème. Il est difficile de lutter lorsque ces ravageurs sont déjà dans leur forme volante, il vaut mieux agir en amont pour éliminer les larves lorsqu’elles sont hivernantes.

L’huile essentielle de Cryptomeria japonica, un conifère résineux originaire du Japon, est particulièrement intéressante. En faisant des essais, il a été constaté que cette huile essentielle, riche en coumarines, possédait une intéressante action antilarvaire sur toutes sortes de chenilles. De plus, des études sur le basilic traditionnel (Ocimum basilicum) ont montré une efficacité majeure contre les chenilles voraces comme Helicoverpa armigera. L'application de cette huile sur des feuilles a enregistré la mort d'environ la moitié des chenilles testées. Parallèlement, les huiles essentielles de basilic et de thym sont celles qui ont montré la plus grande bioactivité sur les chenilles et les pupes de Anticarsia gemmatalis.

Graphique comparatif de l'efficacité des différentes huiles essentielles sur le taux de mortalité des chenilles

Synergies pour le traitement des arbres à pépins

Pour traiter les arbres à pépins (pommiers, poiriers, cognassiers) contre le papillon carpocapse et les tavelures, une stratégie combinée est recommandée. L'expert Jean-Yves Meignen conseille d'intervenir entre février et avril, lorsque les larves de carpocapse sont encore hivernantes dans le tronc. C’est également une période propice pour endiguer le développement du champignon Venturia inaequalis qui provoque les tavelures. Les huiles essentielles sont utilisées pour bloquer l’éclosion des spores des champignons, logés durant l’hiver dans l’écorce des arbres et les écailles de bourgeons, et éviter ainsi qu’ils ne se fixent sur les jeunes feuilles qui démarrent.

Une synergie efficace combine l'action antifongique de la sarriette et l'action larvicide du Cryptomeria. Pour bien véhiculer ces huiles essentielles, non miscibles dans l’eau, il est indispensable de les solubiliser dans de l’huile végétale additionnée d’un tensioactif (comme le savon noir).

Protocoles d'application et précautions d'usage

L'utilisation des huiles essentielles pour l'agriculture est relativement récente et nécessite une rigueur technique. Les huiles essentielles sont très concentrées en principes actifs et peuvent avoir une toxicité élevée et fatiguer la plante traitée si elles ne sont pas utilisées avec précaution. Il est recommandé de réserver leur usage aux cas difficiles, lorsque les solutions bio classiques ont montré leurs limites.

La pulvérisation foliaire

La pulvérisation foliaire est l’une des méthodes les plus accessibles et efficaces pour protéger vos arbres fruitiers. Pour éviter tout risque de brûlure ou d’intoxication pour la plante, les huiles essentielles doivent toujours être diluées avant application. Pour une efficacité optimale, la pulvérisation doit être réalisée par temps sec et sans vent, de préférence tôt le matin ou en fin de journée, pour éviter l’évaporation rapide due au soleil.

  • Recette de base : 5 à 10 gouttes d’huile essentielle, 1 cuillère à café de tensioactif (savon noir, savon de Marseille ou liquide vaisselle bio), 1 litre d’eau (de préférence non calcaire).
  • Fréquence : En prévention, 1 fois toutes les 2 semaines au printemps et en été. En curatif, tous les 3 à 5 jours jusqu’à disparition des symptômes.

Comment faire une émulsion stable – Émulsions huile et eau

La perfusion ou injection

Pour une action plus ciblée, Eric Petiot utilise la perfusion. Cette méthode permet d'éviter les risques de brûlures foliaires mais est plus complexe à mettre en œuvre. Elle permet de diffuser les principes actifs directement dans le système vasculaire de l'arbre, via la sève montante et descendante, ce qui est particulièrement efficace contre les maladies cryptogamiques comme la cloque du pêcher ou la tavelure.

Sélection et qualité des huiles essentielles

Les huiles essentielles ont de nombreux usages et autant de profils qualité. Choix de la plante, terroir, conditions de culture, climat, qualité de l’extraction : autant de facteurs impactant la composition des huiles essentielles. Pour un usage en phyto-aroma cohérent, il est essentiel d’utiliser une huile essentielle rigoureusement sélectionnée.

  1. Le bon chémotype (CT) : Cela garantit que vous avez affaire à la bonne espèce, cultivée dans la bonne région, et qu’on parle bien de la même partie de la plante.
  2. Le profil chromatographique : La composition d’une huile essentielle d’un même chémotype peut fortement varier. Il est crucial de s'assurer que le fabricant a exclu les mauvais lots.
  3. La certification BIO : La biodisponibilité des huiles essentielles est telle qu'il est recommandé d'utiliser des huiles BIO ou, à défaut, avec au moins une analyse pesticides négative publique.

Gestion des ravageurs suceurs et autres insectes

Au-delà des chenilles, les huiles essentielles offrent une solution contre les cochenilles, pucerons, aleurodes et acariens. L'huile essentielle d'orange douce, par exemple, agit par contact sur les insectes à corps mou. Elle dégrade la cuticule et les ailes de la cible, causant son dessèchement et bloque les voies respiratoires. Son action est optimale sur larves et adultes, et elle présente un très bon effet choc.

  • Le Géranium Rosat : Grâce à l'acide formique, au citronellol et au géraniol, cette huile agit pour éradiquer les cochenilles et pucerons.
  • La Menthe Poivrée : Le menthol et la menthone agissent contre l'envahissement des plantes, stoppant net la prolifération des pucerons noirs.
  • Le Petit Grain Bigarade : Riche en limonène, cet insectifuge puissant détruit les germes, œufs et larves.

Il est important de noter que l'efficacité des traitements à base d'huiles essentielles repose sur des protocoles d'application rigoureux. Les huiles essentielles utilisées judicieusement ne nuisent généralement pas aux insectes auxiliaires comme les coccinelles, chrysopes et syrphes. La volatilité de ces produits limite la persistance sur le végétal par rapport aux insecticides classiques, ce qui en fait un outil de choix pour une agriculture durable et respectueuse de l'équilibre des écosystèmes.

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