L'Afrique, berceau d'une biodiversité agricole exceptionnelle, est le point d'origine de nombreuses plantes essentielles à l'alimentation mondiale. Parmi elles, le niébé et l'igname se distinguent par leur rôle prépondérant, non seulement comme sources nutritives fondamentales, mais aussi comme éléments profondément ancrés dans les traditions culturelles et économiques de nombreux pays du continent. Ces légumineuses et tubercules, aux usages multiples et aux valeurs nutritionnelles remarquables, illustrent la richesse et la complexité des systèmes alimentaires africains.

Le Niébé : Une Légumineuse aux Multiples Facettes
Le niébé, scientifiquement connu sous le nom de Vigna unguiculata (L.) Walp., et également sous son synonyme Vigna sinensis (L.) Hassk., appartient à la famille des Papilionaceae (Leguminosae - Papilionoideae, Fabaceae). Cette plante herbacée, annuelle ou vivace selon les types, est souvent cultivée comme annuelle. Elle est caractérisée par une racine pivotante bien développée et de nombreuses racines latérales et adventives. Sa tige, qui peut atteindre 4 m de long, est anguleuse ou presque cylindrique et légèrement côtelée.
Le niébé est reconnaissable à ses feuilles alternes, composées de trois folioles. Les stipules sont ovales, mesurant de 0,5 à 2 cm de long, et éperonnées à la base. Le pétiole peut atteindre 15 cm, voire 25 cm de long, cannelé sur le dessus et renflé à la base. Les folioles, ovales ou rhomboïdes à lancéolées, mesurent de 1,5 à 20 cm de long sur 1 à 17 cm de large, sont entières, parfois lobées, glabres ou légèrement pubescentes, et présentent trois nervures partant de la base. L'inflorescence est une fausse grappe axillaire ou terminale pouvant atteindre 35 cm de long, avec des fleurs regroupées près du sommet. Les fleurs sont bisexuées, papilionacées, avec une corolle rose à violette, parfois blanche ou jaunâtre. Le fruit est une gousse linéaire-cylindrique de 8 à 30 cm de long, pouvant atteindre 120 cm, rectiligne ou légèrement courbe, contenant 8 à 30 graines. Ces graines, oblongues à presque globuleuses, sont souvent comprimées latéralement et mesurent de 0,5 à 1 cm de long, avec des couleurs variant du noir, brun, rose au blanc.
Origine et Diversification Génétique
Vigna unguiculata est originaire d’Afrique, où une grande diversité génétique du type sauvage est observée sur tout le continent, l’Afrique australe étant particulièrement riche. Il a été introduit à Madagascar et sur d’autres îles de l’océan Indien, où on le trouve parfois échappé des cultures. C'est cependant en Afrique de l'Ouest que l'on trouve la plus grande diversité génétique du niébé cultivé, notamment dans les zones de savane du Burkina Faso, du Ghana, du Togo, du Bénin, du Niger, du Nigeria et du Cameroun.
Le niébé fut probablement introduit en Europe vers 300 avant J.-C. et en Inde vers 200 avant J.-C. Suite à la sélection humaine en Chine, en Inde et en Asie du Sud-Est, le niébé a connu une nouvelle diversification, donnant naissance à deux groupes de cultivars : le Groupe Sesquipedalis, caractérisé par de très longues gousses utilisées comme légume, et le Groupe Biflora, cultivé pour ses gousses, ses graines sèches et son fourrage. Il a probablement été introduit en Amérique tropicale au XVIIe siècle par les Espagnols et est aujourd'hui largement cultivé aux États-Unis, aux Caraïbes et au Brésil.
Le genre Vigna comprend environ 80 espèces réparties dans les régions tropicales. Cependant, les espèces tropicales américaines devraient être reclassées dans un genre distinct, ce qui réduirait le nombre d'espèces de Vigna à 50-60. Vigna unguiculata est extrêmement variable, tant chez les formes sauvages que cultivées. Plusieurs sous-espèces (jusqu'à 10) ont été distinguées, la plupart représentant des types sauvages vivaces, tandis que la sous-espèce unguiculata regroupe les types annuels sauvages et les types cultivés.
Au sein de Vigna unguiculata cultivé, on distingue généralement 5 groupes de cultivars qui peuvent facilement se croiser :
- Le Groupe Unguiculata (niébé commun) : Il s'agit des types de légume sec et de légume frais, cultivés pour leurs grains secs ou immatures, leurs jeunes gousses ou leurs feuilles. Ces plantes ont un port prostré à érigé, atteignant 80 cm de haut, avec une floraison tardive. Les gousses mesurent de 10 à 30 cm de long, sont pendantes, dures et fermes, non renflées à l'état jeune, et contiennent de nombreuses graines non espacées. La plupart des cultivars africains appartiennent à ce groupe.
- Le Groupe Sesquipedalis (haricot-kilomètre) : Cultivé principalement pour ses jeunes gousses, cette plante est grimpante avec une tige pouvant atteindre 4 m de long. Les gousses mesurent de 30 à 120 cm de long, sont pendantes, renflées à l'état jeune et contiennent de nombreuses graines espacées. Il s'agit d'un légume important en Asie du Sud-Est, mais d'importance secondaire en Afrique tropicale, où seuls des cultivars introduits d'Asie sont cultivés.
- Le Groupe Biflora (catjang) : Ce groupe est cultivé pour ses grains, ses gousses vertes et tendres, ainsi que pour le fourrage. Il présente un port prostré à érigé, atteignant 80 cm de haut, avec une floraison précoce. Les gousses mesurent de 7,5 à 12 cm de long, sont dressées ou ascendantes, dures et fermes, non renflées à l'état jeune, avec peu de graines non espacées. Il est important en Inde, en Asie du Sud-Est, et également dans certaines parties d’Afrique, par exemple en Éthiopie.
- Le Groupe Melanophthalmus : Originaire d'Afrique de l'Ouest, cette plante peut fleurir précocement à partir des premiers nœuds sous conditions inductives. Ses gousses contiennent relativement peu de graines, avec un tégument fin, souvent ridé.
Un Aliment de Base et un Légume Polyvalent
Le niébé est le légume sec le plus important des zones de savane d’Afrique occidentale et centrale, où il constitue également un important légume vert et une précieuse source de fourrage. En Afrique orientale et australe, il a également de l’importance aussi bien comme légume que comme légume sec. Il n’est moins présent qu’en Afrique centrale humide.
Le niébé est le légume sec favori dans de nombreuses régions d’Afrique. Les graines mûres sont souvent cuites et consommées seules ou avec des légumes, des épices et souvent de l'huile de palme, pour produire une soupe de haricots épaisse qui accompagne l'aliment de base (manioc, igname, plantain). En Afrique de l'Ouest, les graines sont décortiquées et transformées en farine, mélangée à des oignons émincés et des épices pour confectionner des galettes frites, appelées « boulettes d’akara », ou cuites à la vapeur, nommées « moin moin ». Au Malawi, les graines sont cuites à l’eau avec le tégument intact, ou avec le tégument enlevé par trempage et en laissant les graines dans le sol pendant quelques heures. De petites quantités de farine de niébé sont également transformées en biscuits, farine composée et aliments pour bébés au Sénégal, au Ghana et au Bénin.
Les feuilles, ainsi que les graines et gousses immatures de niébé, sont également consommées comme légumes. Les feuilles se servent cuites à l’eau ou à l’huile et sont généralement consommées avec une bouillie. La feuille peut être conservée par séchage au soleil, éventuellement après avoir été bouillie, pour permettre son utilisation pendant la saison sèche. Les feuilles destinées à être conservées pour un usage ultérieur sont généralement cueillies à la fin de la saison. Les feuilles qui se développent à la fin de la saison seraient plus savoureuses du fait qu’elles poussent dans des conditions de stress. Au Botswana et au Zimbabwe, les feuilles de niébé cuites à l’eau sont pétries et la pulpe obtenue est compactée en petites boulettes, séchées ensuite pour la conservation.
Avec les graines immatures, vertes et encore tendres, on prépare une soupe épaisse qui sert de condiment. Les gousses tendres et dépourvues de graines sont parfois consommées comme légume cuit, de même que les jeunes gousses du haricot-kilomètre. Si cet emploi est prédominant en Asie, il est rare en Afrique. Dans l’État du Benue au Nigeria, les gousses d’une variété locale nommée ‘Eje-O’Ha’, qui ont une forme spiralée et sont sans fils et presque sans parchemin, sont blanchies pendant quelques minutes, ouvertes et coupées en deux. Les graines sont consommées directement, tandis que les parois de la gousse sont séchées et conservées pour une utilisation ultérieure. On consomme aussi les gousses dans certaines parties du Bénin. Les racines sont parfois consommées, par exemple en Éthiopie et au Soudan.
Usages Divers et Propriétés Médicinales
Le niébé sert de fourrage en Afrique de l’Ouest, en Asie (en Inde surtout) et en Australie. Les animaux le broutent directement, ou il est coupé et mélangé à des céréales sèches destinées à l’alimentation du bétail. Aux États-Unis et ailleurs, le niébé est cultivé comme engrais vert et plante de couverture. Au Nigeria, des cultivars spéciaux sont cultivés pour leur fibre, extraite des pédoncules. Cette fibre solide est particulièrement adaptée aux équipements de pêche et elle produit un papier de bonne qualité. Les graines sèches ont jadis été utilisées comme succédané du café.
Plusieurs usages médicinaux du niébé ont été rapportés : les feuilles et les graines s’emploient en cataplasme pour traiter les enflures et les infections de la peau ; les feuilles sont mâchées pour traiter les maladies dentaires ; des graines carbonisées réduites en poudre sont appliquées sur les piqûres d’insectes ; la racine sert d’antidote contre les morsures de serpent et pour traiter l’épilepsie, les douleurs dans la poitrine, la constipation et la dysménorrhée. De plus, certaines parties non spécifiées de la plante sont utilisées comme sédatif pour la tachycardie et contre différentes douleurs.
COMMENT FAIRE DE L'AKARA NIGÉRIAN : UN AKARA DOUX ET MOELLEUX | SISI JEMIMAH
Production et Commerce International du Niébé
D’après les statistiques de la FAO, la production mondiale de grains secs de niébé en 1999-2003 s’élevait à environ 3,6 millions de tonnes par an sur 9,5 millions d’hectares. D’autres sources donnent même des productions plus élevées, soit plus de 4,5 millions de tonnes par an sur 14 millions d’hectares. Selon la FAO, 3,3 millions de tonnes par an étaient produites en Afrique subsaharienne sur 9,3 millions d’hectares, principalement en Afrique de l’Ouest (3 millions de tonnes par an sur 8,8 millions d’hectares). Les principaux pays producteurs étaient le Nigeria (2,2 millions de tonnes par an sur 5,1 millions d’hectares) et le Niger (400 000 tonnes par an sur 3,3 millions d’hectares). Le Brésil, qui ne figure pas dans les statistiques de la FAO sur le niébé, produirait environ 0,6 à 0,7 million de tonnes par an sur 1,1 à 1,9 million d’hectares.
Les graines de niébé sont principalement produites pour la consommation domestique, et les surplus sont vendus sur les marchés locaux. Le commerce international a lieu surtout à l’intérieur de l’Afrique de l’Ouest, les pays exportateurs se situant dans la zone sèche sahélienne, et les pays importateurs dans la région côtière humide et plus densément peuplée. On a estimé qu’au moins 285 000 tonnes ont été commercialisées entre les pays ouest-africains en 1998, principalement du Niger vers le Nigeria, mais le commerce total est probablement beaucoup plus important.
Il n’existe pas de statistiques sur les quantités de feuilles et de gousses récoltées, mais elles sont certainement très importantes. Les feuilles fraîches et séchées sont très vendues sur les marchés urbains et une partie est échangée avec les pays voisins. Les feuilles séchées sont exportées sous forme de boulettes noires du Zimbabwe vers le Botswana et l’Afrique du Sud. Bien que cultivé en Asie sur des centaines de milliers d’hectares, le haricot-kilomètre n’a qu’une importance secondaire en Afrique.
Profil Nutritionnel du Niébé
Le niébé est un aliment hautement nutritif, dont la composition varie selon la partie de la plante et son stade de maturité.
Composition nutritionnelle des extrémités de tiges feuillées de niébé (pour 100 g de partie comestible) :
- Eau : 89,8 g
- Énergie : 121 kJ (29 kcal)
- Protéines : 4,1 g
- Lipides : 0,3 g
- Glucides : 4,8 g
- Calcium (Ca) : 63 mg
- Magnésium (Mg) : 43 mg
- Phosphore (P) : 9 mg
- Fer (Fe) : 1,9 mg
- Zinc (Zn) : 0,3 mg
- Vitamine A : 712 UI
- Thiamine : 0,35 mg
- Riboflavine : 0,2 mg
- Niacine : 1,1 mg
- Folates : 101 μg
- Acide ascorbique : 36 mg
Composition nutritionnelle des jeunes gousses de niébé avec leurs graines (pour 100 g de partie comestible) :
- Eau : 86,0 g
- Énergie : 184 kJ (44 kcal)
- Protéines : 3,3 g
- Lipides : 0,3 g
- Glucides : 9,5 g
- Calcium (Ca) : 65 mg
- Magnésium (Mg) : 58 mg
- Phosphore (P) : 65 mg
- Fer (Fe) : 1,0 mg
- Zinc (Zn) : 0,3 mg
- Vitamine A : 1600 UI
- Thiamine : 0,15 mg
- Riboflavine : 0,15 mg
- Niacine : 1,2 mg
- Folates : 53 μg
- Acide ascorbique : 33 mg
Composition nutritionnelle des gousses de haricot-kilomètre (pour 100 g de partie comestible) :
- Eau : 87,9 g
- Énergie : 197 kJ (47 kcal)
- Protéines : 2,8 g
- Lipides : 0,4 g
- Glucides : 8,4 g
- Calcium (Ca) : 50 mg
- Magnésium (Mg) : 44 mg
- Phosphore (P) : 59 mg
- Fer (Fe) : 0,5 mg
- Zinc (Zn) : 0,4 mg
- Vitamine A : 865 UI
- Thiamine : 0,1 mg
- Riboflavine : 0,1 mg
- Niacine : 0,4 mg
- Folates : 62 μg
- Acide ascorbique : 19 mg
Composition nutritionnelle des grains immatures de niébé (pour 100 g de partie comestible) :
- Eau : 77,2 g
- Énergie : 377 kJ (90 kcal)
- Protéines : 3,0 g
- Lipides : 0,4 g
- Glucides : 18,9 g
- Fibres : 5,0 g
- Calcium (Ca) : 126 mg
- Magnesium (Mg) : 51 mg
- Phosphore (P) : 53 mg
- Fer (Fe) : 1,1 mg
- Zinc (Zn) : 1,0 mg
- Vitamine A : 0 UI
- Thiamine : 0,1 mg
- Riboflavine : 0,15 mg
- Niacine : 1,45 mg
- Folates : 168 μg
- Acide ascorbique : 2,5 mg
Composition nutritionnelle des grains mûrs de niébé (pour 100 g de partie comestible) :
- Eau : 12,0 g
- Énergie : 1407 kJ (336 kcal)
- Protéines : 23,5 g
- Lipides : 1,3 g
- Glucides : 60,0 g
- Fibres : 10,6 g
- Calcium (Ca) : 110 mg
- Magnésium (Mg) : 184 mg
- Phosphore (P) : 424 mg
- Fer (Fe) : 8,3 mg
- Zinc (Zn) : 3,4 mg
- Vitamine A : 50 UI
- Thiamine : 0,85 mg
- Riboflavine : 0,23 mg
- Niacine : 2,1 mg
- Vitamine B6 : 0,36 mg
- Folates : 633 μg
- Acide ascorbique : 1,5 mg
La composition en acides aminés essentiels, pour 100 g de graines mûres crues, est la suivante : tryptophane 290 mg, lysine 1591 mg, méthionine 335 mg, phénylalanine 1373 mg, thréonine 895 mg, valine 1121 mg, leucine 1802 mg et isoleucine 956 mg. Les principaux acides gras, pour 100 g de partie comestible, sont : acide linoléique 343 mg, acide palmitique 254 mg, acide linolénique 199 mg et acide oléique 88 mg (USDA, 2004). La composition approximative en acides gras des lipides des grains de niébé est de : acides gras saturés 25%, acides gras mono-insaturés 8%, acides gras poly-insaturés 42%. Les protéines de niébé sont relativement riches en lysine, mais pauvres en acides aminés soufrés. Les grains de niébé ont une proportion de composés antinutritionnels, comme les lectines et les inhibiteurs de trypsine, plus faible que celle du haricot commun (Phaseolus vulgaris L.), et ils se cuisent plus facilement et plus vite.
Substituts et Confusions Possibles
Les gousses du haricot vert sont souvent utilisées dans les mêmes plats que le haricot-kilomètre, mais le goût n’est pas le même. Les grains immatures de nombreuses légumineuses s’emploient comme succédanés des grains immatures de niébé, par exemple ceux du pois (Pisum sativum L.), du haricot commun et du haricot de Lima (Phaseolus lunatus L.).
L'Igname : Un Tubercule Vénéré en Afrique
L'igname, faisant partie de la grande famille des Dioscoreaceae, est un tubercule souvent mal connu sous certaines latitudes mais largement apprécié dans de nombreuses régions du monde, notamment en Afrique, en Asie et dans les Caraïbes. Ce légume-racine intrigue autant par sa forme que par ses qualités nutritionnelles. Il se distingue facilement des autres légumes-racines par sa taille souvent imposante et sa peau rugueuse, et se caractérise par sa saveur sucrée et sa texture moelleuse.
Comme d'autres tubercules, l'igname occupe une place centrale dans l'alimentation traditionnelle de nombreux peuples. On la confond parfois avec la patate douce, mais ces deux végétaux n'ont ni la même origine botanique, ni exactement la même valeur nutritionnelle.
Valeur Nutritionnelle et Bienfaits pour la Santé
Intégrer l'igname dans son alimentation permet de profiter d'un spectre intéressant de nutriments essentiels. Sa richesse en fibres aide à soutenir le transit intestinal et favorise la satiété. La richesse en vitamines et minéraux s’avère impressionnante : parmi eux, le potassium, le magnésium, la vitamine C et les vitamines du groupe B jouent un rôle de premier plan.
Certains composés présents dans l'igname, notamment les polyphénols, apportent des propriétés antioxydantes non négligeables. Des études scientifiques suggèrent que consommer régulièrement des aliments riches en antioxydants, tels que l'igname, pourrait participer au maintien d'une bonne santé cardiovasculaire. Grâce à sa richesse en fibres, l'igname est bénéfique pour le système digestif. Vitamines, minéraux et antioxydants travaillent de concert pour renforcer le système immunitaire.

L'Igname dans la Culture Nigériane : Un Symbole de Richesse et de Fertilité
Au Nigeria et dans sa diaspora, une culture règne en maître : celle de l'igname. Ressemblant à des bûches avec leur forme cylindrique et leur peau épaisse en forme d'écorce, les ignames alimentent depuis des millénaires les communautés nigérianes et plus largement ouest-africaines. Cependant, l'humble igname est bien plus qu'une simple source de nourriture. Vénérée lors des festivals de la nouvelle igname, au cœur d'anciennes traditions orales et composante essentielle de nombreux rites culturels, l'igname ne fait pas seulement partie intégrante de la cuisine locale ; elle tisse la tapisserie vibrante et complexe de l'identité culturelle du pays.
Le chef Tolu Erogbogbo, surnommé le « chef des milliardaires » en raison de sa clientèle composée d'éminentes personnalités internationales, souligne l'importance de l'igname dans ses souvenirs d'enfance. Il évoque le plat du dimanche, la « sauce aux œufs, servie avec de l'igname tendre et délicieuse », un petit-déjeuner nigérian bien-aimé où les œufs brouillés sont mijotés avec des tomates et des poivrons rouges sucrés, mélangés avec du poisson salé frais ou en conserve (ou du corned beef), puis assaisonnés d'oignons, d'un tricolore de piments locaux et d'épices locales séchées comme le piment ardent du Cameroun. Le tas d'œufs brouillés, rendus juteux par les tomates, est parfaitement complété par la douceur moelleuse de l'igname bouillie. Ce plat, connu simplement sous le nom de « sauce à l'igname et aux œufs », n'est pas seulement un plaisir du week-end, il s'agit aussi « d'inaugurer une nouvelle semaine positive », car « l'igname symbolise la richesse et la prospérité ».
Ce symbolisme important explique pourquoi les tubercules d'igname peuvent encore être trouvés empilés au milieu de la pompe et de l'apparat des mariages nigérians dans le monde entier, où ils représentent l'abondance. L'igname représente également la fertilité. Le taux élevé de naissances gémellaires au Nigeria serait dû, selon de nombreux habitants, à une forte consommation d'igname. En effet, l'igname est constamment présente dans les contes populaires nigérians, comme celui de l'esprit de l'arbre Ìrókò que les femmes implorent avec des ignames pour guérir la stérilité. L'importance culturelle de l'igname se perpétue dans la pléthore de proverbes allégoriques utilisés dans les cultures nigérianes pour transmettre les normes culturelles et la sagesse, tel l'adage de la langue Yorùbá : « un célibataire qui fait rôtir son igname la partage avec ses moutons » - il faut toujours s'occuper des siens.
Festivals de l'Igname : Une Célébration Annuelle
La vénération de l'igname est particulièrement visible et ressentie lors des festivals annuels de l'igname au Nigeria. Entre juin et octobre, lorsque la saison des pluies s'estompe, la plupart des centaines de groupes ethniques du Nigeria commémorent la récolte de nouvelles ignames. Du Leboku, le festival de plusieurs semaines organisé par les Yakurr de l'État de Cross River, à l'Odun Ijesu chez les Yorùbás d'Ikere-Ekiti, dans le sud-ouest du Nigeria, la plupart des festivités impliquent des mascarades frénétiques, des chœurs de prière tonitruants, des défilés kaléidoscopiques et de nombreuses danses et tambours synchronisés.
Ces spectacles honorent les divinités de l'agriculture et de la fertilité, mais certains rites ont évolué pour intégrer le culte chrétien dans le sillage du colonialisme et de la mondialisation. S'il existe de nombreux parallèles entre ces célébrations, des nuances régionales les distinguent. Par exemple, dans la ville d'Ogidi, dans l'État de Kogi, on trouve des danseurs Yorùbá bata vêtus de vêtements àdìrẹ teints à l'indigo et des batteuses traditionnelles chantant des oríkì (poèmes de louange), le corps enveloppé d'un arc-en-ciel de tissus aṣọ òkè tissés à la main.
L'Iri Ji (Igbo pour « manger de la nouvelle igname ») est un festival de la nouvelle igname particulièrement important. Pour conjurer le mauvais sort, toutes les ignames de la récolte précédente doivent être consommées avant d'entamer la nouvelle récolte. L'Iri Ji n'est pas seulement célébré dans l'Igboland (sud-est du Nigeria) ; de l'Amérique à la Pologne, les communautés Igbo se réunissent dans les mairies et les centres communautaires pour commémorer la nouvelle récolte.
L'Igname dans la Gastronomie Africaine et au-delà
L'igname est extrêmement polyvalente. On peut la piler, la bouillir, la frire, la rôtir ; il y a tellement de façons de la déguster. Prisé sur tous les continents, l'igname figure dans des traditions culinaires très diverses. En Afrique subsaharienne, on le prépare en foufou, une pâte dense accompagnant viandes et sauces pimentées. En Asie, surtout au Japon, il est dégusté râpé cru, offrant alors une sensation gélifiée assez unique en bouche.
Des chefs nigérians du monde entier honorent ce légume-racine par des approches à la fois traditionnelles et expérimentales. Le restaurateur Aji Akokomi, du restaurant Akoko à Londres, étoilé au guide Michelin, justifie l'inclusion de l'igname dans son menu en constante évolution : « À Akoko, nous avons préparé des croquettes d'igname garnies de truffes et nous ajoutons de l'igname pilée à la soupe d'egusi et à la lotte. » On trouve également des plats à base d'igname à Akara, le restaurant frère plus décontracté d'Akokomi.
Pour Adenike Adefila, chef du premier restaurant panafricain d'Abuja, The Burgundy, l'igname est le récipient indigène idéal pour appliquer les techniques issues de sa formation culinaire française et italienne. Par exemple, elle transforme l'igname en gnocchis moelleux servis avec une riche sauce tomate agrémentée de crème. « Nous superposons également des tranches très fines d'igname et les faisons tremper toute une nuit dans du petit-lait avec de la cardamome et de l'ehuru (noix de muscade de calebasse) », dit-elle en expliquant le processus qui sous-tend son gratin d'igname. Servi avec une béchamel veloutée aux noix de palme et des épinards sautés, il s'agit d'une version intelligente de l'association traditionnelle de l'igname et de l'huile de palme rouge fraîche.
L'ingéniosité de l'igname se poursuit au Chishuru de Londres, où la chef Adejoké Bakare, première femme noire du Royaume-Uni à obtenir une étoile Michelin, a servi sa version de l'àsáró, une potée yoruba d'igname douce mijotée et écrasée dans une réduction de tomates épicées et de poivrons rouges, servie avec de l'anguille fumée et du brocoli violet en germe. De retour aux États-Unis, l'igname est également un élément créatif de la mission d'Erogbogbo, qui consiste à « mettre la cuisine nigériane sur la carte à Los Angeles », en mariant son sens des affaires et ses passions culinaires dans son studio de restauration privé ILÉ (Yorùbá pour « maison »). Ses innovations comprennent des boulettes d'igname servies avec un ẹ̀fọ́ riro déconstruit, des légumes verts aromatiques braisés avec des piments et des caroubes fermentées pleines d'umami. La combinaison traditionnelle d'igname pilée et d'egusi, le ragoût de noix et de saveur intense préparé à partir de graines de courges indigènes moulues, est également revisitée : une mousse d'igname accompagnée d'une sauce egusi jaune moutarde au goût de beurre.
Si ces plats réinventés à base d'igname donnent une nouvelle dimension au rôle de ce légume dans la cuisine et la culture nigérianes, Yewande Komolafe, auteur du célèbre livre de cuisine nigériane My Everyday Lagos, a expliqué que « les plats traditionnels à base d'igname sont parfaits tels qu'ils sont ».
Sélection et Conservation de l'Igname
Décrypter les secrets de ce tubercule commence dès l’étal du marché. Pour qu’elle soit savoureuse, l’igname doit présenter une peau ferme, dépourvue de taches sombres importantes ou de zones molles révélatrices d’une détérioration interne. Ce légume-racine se prête à une multitude de préparations culinaires. Pour garder toute la fraîcheur de l’igname, le mieux reste de la stocker entière, à température ambiante, dans un endroit sec et aéré. Une fois cuite, il est simple de la congeler en morceaux à condition de bien la laisser refroidir avant de la mettre dans un sac hermétique. L’igname se marie parfaitement avec d’autres légumes de saison, qu’ils soient doux ou plus corsés. On apprécie particulièrement les combinaisons avec des noix, des agrumes ou encore de la viande blanche pour jouer avec les contrastes de textures et de parfums.
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Autres Légumes Africains Essentiels
L'Afrique subsaharienne regorge de plus de 300 espèces différentes de légumes traditionnels qui entrent dans la composition des plats locaux. Ces légumes sont connus pour leurs valeurs nutritives et médicinales.
L'Aubergine Africaine
L’aubergine africaine, aussi appelée aubergine écarlate ou tomate amère, est une plante herbacée potagère originaire d’Afrique, cultivée en Afrique et au Brésil. C’est un légume-fruit, utilisé aussi bien pour les vertus de son fruit que pour ses feuilles et racines. Crue, l’aubergine africaine est une source importante de manganèse, qui joue un rôle important dans la construction des os et des articulations.
Plusieurs variétés d'aubergines africaines appartiennent à l'espèce Solanum macrocarpon, principalement cultivée comme légume-feuille. Appelée 'Gboma' ou 'Grande Morelle', cette variété possède des feuilles fortement lobées. Cultivée en Afrique Centrale et Occidentale, cette espèce est aussi répandue aux Caraïbes, en Amérique du Sud et en Asie du Sud-Est.Solanum aethiopicum L. est une autre variété qui produit des plants vigoureux pouvant dépasser 1 m de haut et offrant une abondance de fruits aplatis et côtelés. Ils sont d’abord verts, puis virent au jaune pour enfin offrir un beau rouge éclatant à maturité complète.Une autre variété produit des plants vigoureux offrant une abondance de fruits aplatis et fortement côtelés, pouvant atteindre 200 grammes. D’abord de couleur blanc crème ou vert pâle, les fruits virent ensuite au jaune pour enfin offrir un beau rouge éclatant à maturité complète.Les fruits de l'aubergine africaine 'Red Egg' pèsent environ 70 grammes. Ils se consomment lorsqu'ils sont verts, soit frais soit bouillis, cuits à la vapeur, marinés, ou encore cuits à l'étouffée avec des viandes ou d'autres légumes. Les fruits sont caractérisés par une légère amertume. Les fruits peuvent aussi se récolter à maturité (rouge). À ce stade, les aubergines sont moins amères et plus fruitées. Cette variété est aussi décorative grâce à ses magnifiques fruits rouge vif à maturité.Une autre variété produit de nombreux fruits ovoïdes, vert clair striés de vert foncé et orange vif à maturité complète. Cette plante peut atteindre 1,50 m, il est alors conseillé de la tuteurer. Plus les fruits sont récoltés jeunes, moins ils seront amers, mais ils se récoltent généralement au stade tournant (la couleur orange commence à devenir prédominante mais les stries se distinguent encore). Son arôme est prononcé, l’amertume n’est pas trop prenante. Cette plante peut être cultivée à des fins ornementales comme alimentaires. En Afrique et au Brésil, l’aubergine amère est très consommée dans des plats en sauces notamment.
Le Manioc
Le manioc est un tubercule de forme cylindrique issu de la famille des euphorbiacées. Il est la principale source alimentaire dans beaucoup de pays d’Afrique. En Afrique, le manioc est aussi utilisé à des fins médicinales pour soigner les troubles du système digestif.
Le Gombo
Le gombo est une plante originaire d’Afrique et de l’Inde orientale. Découvert il y a environ 4000 ans, il est consommé cru et cuit comme légume et condiment. Très riche en fibres, en vitamine A, vitamine C et antioxydants, il est utilisé pour ses nombreuses vertus, notamment ses bienfaits pour la peau, les cheveux et contre les maladies comme le diabète, le cancer et le cholestérol. Le gombo entre d’ailleurs dans la composition de plusieurs produits pharmaceutiques comme le sirop de Nafé.