La question de la semence est devenue, au fil des décennies, un enjeu politique, agronomique et culturel majeur. Alors que la production agricole mondiale s'est largement standardisée, une résistance s'organise dans les champs. Au cœur de cette dynamique, des paysans comme Jean-François Berthellot, dans le Lot-et-Garonne, réactivent des savoir-faire ancestraux pour redonner vie à des variétés oubliées. Cette démarche, loin d'être un simple retour en arrière, propose une alternative concrète à l'uniformisation génétique imposée par l'industrie semencière.

La reconquête d'une diversité oubliée
« Qu'est-ce que ça veut dire, une variété, quand on réfléchit au mot ? », interroge Jean-François Berthellot, les pieds enfoncés dans la terre collante de ses champs de blé. Dans sa ferme du Roc, l'agriculteur manie une conception quelque peu tombée en désuétude, mais qui a le mérite de donner un sens à l'adjectif "varié" qui s'y cache. Il en est ainsi de sa Japhabelle, dont il est particulièrement fier. Une variété paysanne - qu'il nomme aussi "population" - haute, robuste, qui mêle des épis plus ou moins barbus, plus ou moins épais, et dont le vert tendre tire, selon les plants, sur le blond, le roux ou le noir bleuté. Elle associe en fait vingt familles de blés différents.
Entre sa banque de graines et ses champs, Jean-François Berthellot a amassé quelque 200 variétés de blé - en plus de ses autres cultures de légumineuses et de céréales. Une collection qu'il tient à conserver de manière vivante aussi, dans une mosaïque de petites parcelles cultivées, pour que les plantes puissent continuer à évoluer et s'adapter à leur environnement. Il y pousse des blés d'Andalousie ou des montagnes de Turquie, de l'amidonnier, ancêtre du blé dur, et même, dans un coin, un nouveau graminé en phase de domestication.
Le processus de sélection : une co-évolution entre paysan et plante
Partant de quelques graines - collectées au gré des échanges avec d'autres agriculteurs ou dans les banques de semences d'Europe et d'ailleurs -, le paysan les sème, puis sélectionne les meilleurs plants, les multiplie d'année en année, et observe, pendant cinq ou six ans : leur croissance, leur résistance aux maladies, aux parasites, au climat, leur capacité à ne pas ployer sous les pluies d'orage, leur brillance et les nuances colorées de leurs épis mûrs, qui le renseignent sur la qualité de leur gluten.
Ce travail n'est pas isolé. D'autres, comme Vincent et Blandine, multiplient ces variétés sur leurs propres terres. Ils utilisent un trieur alvéolaire (trieur marraut) qui permet de trier en fonction de la forme et de la taille du grain. Une partie de la récolte est récupérée pour faire les semences des années suivantes. Dans leur gestion, la rotation des cultures est essentielle : les légumineuses, comme le pois-chiche, la luzerne ou le sainfoin, occupent jusqu'à 40 % des surfaces pour assurer l'apport en azote. Ces prairies sont semées pour plusieurs années après un labour de 15 cm environ, permettant ainsi une gestion naturelle de la fertilité des sols.
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Les avantages agronomiques et nutritionnels
La diversité génétique de ces variétés leur permet de mieux résister aux maladies - qui contamineront moins facilement l'ensemble de la parcelle, sans ajout de pesticides -, et de s'adapter mieux aux variations des sols et des climats. Mais la différence, avec une monoculture ou une variété homogène, se fait aussi ressentir dans le produit fini du blé. Le paysan peut en attester : il est aussi meunier et boulanger et a, de fait, la main sur toute la chaîne de production, "du grain au pain".
Ce qui lui permet de tester directement les résultats de sa récolte, selon ses propres critères de sélection : "une palette gustative plus colorée, des produits moins uniformisés, de meilleures qualités nutritionnelles, et un gluten plus digestif - avec toutes ces allergies et ces intolérances au gluten causées par la sélection ultrapoussée des blés nains utilisés en agriculture intensive". En moyenne 200 à 300 kg de pain sont produits par semaine, avec des gammes allant du pain de campagne au pain petit épeautre, valorisant ainsi le travail de transformation artisanale.
Le cadre juridique et l'érosion de la biodiversité
Juridiquement toutefois, la Japhabelle, comme chacune des 90 "variétés-populations" que Jean-François Berthellot a créées, n'est pas reconnue comme une variété. Ce type d'obtention paysanne, devenue rarissime en France, n'entre en fait dans aucune règlementation sur le commerce des semences, dans aucun catalogue officiel.
"Pour moi, il y a un raté historique", estime l'agriculteur. "Pendant des milliers d'années, les cultivateurs ont fait de la création variétale. Et au début du XXe siècle, ces savoirs et ces méthodes ont été accaparés par l'industrie semencière, qui n'ont pas les mêmes critères de sélection que nous : la productivité, la conservation dans les circuits longs de la grande distribution… Aujourd'hui encore, on fait tout pour déposséder le paysan de ce travail d'obtention de variétés."
La filière semencière française est aujourd'hui la troisième plus importante au monde. En parallèle, la FAO estime que trois quarts de la biodiversité cultivée se sont perdus au XXe siècle. Dans le cas du blé tendre, la Fondation pour la recherche sur la biodiversité note une "homogénéisation génétique très importante sur le territoire français", "surtout due à la baisse de la diversité génétique à l'intérieur des variétés cultivées" : les "variétés de pays", plus locales et hétérogènes, ont peu à peu été remplacées par des "lignées pures modernes".

Les défis de la réglementation européenne
C'est à partir de 1964 que les "lignées pures modernes" deviennent le seul type de variétés cultivées et autorisées à la commercialisation. Toute variété légale se définit alors par : sa distinction (différente des variétés existantes), son homogénéité (plantes identiques les unes aux autres), et sa stabilité (elles conservent les mêmes caractéristiques d'une génération à l'autre). L'objectif étant de protéger les obtenteurs de ces variétés grâce à un titre de propriété intellectuelle, et de garantir au consommateur des variétés pures et bien identifiées.
Toutefois, une vaste réforme européenne du marché des semences en cours paraît entrouvrir une porte, en créant un nouveau catalogue destiné aux variétés hétérogènes. En pratique cependant, des contraintes règlementaires - comme l'obligation de définir les parents qui ont engendré une nouvelle variété - leur barreraient la route, selon le réseau Semences paysannes. Ce vaste paquet législatif européen prévoit aussi un contrôle accru des agriculteurs qui travaillent avec leurs propres graines : d'une part en imposant des "auto-contrôles" sur ces semences qui, "pour les petites exploitations comme nous, vont être insurmontables financièrement", et d'autre part en enregistrant sur un fichier tous ces agriculteurs-semenciers. "Un fichage inadmissible", selon le paysan.
La graine comme vecteur de civilisation
Voyageant depuis le Néolithique jusqu'à nous, la graine a été le principal vecteur de diffusion et d'adaptation de l'ensemble des plantes nourricières actuelles. Le Réseau Semences Paysannes (RSP) regroupe principalement les organisations bio et paysannes nationales, des associations de préservation et de renouvellement de la biodiversité cultivée, des associations de producteurs, des artisans-semenciers et des ONG.
La préservation de cette diversité n'est pas une simple affaire de nostalgie, mais une nécessité pour l'avenir de l'alimentation. La survie des semences paysannes dépend de la capacité des acteurs de terrain à maintenir des réseaux d'échanges, à transformer leurs produits en circuit court et à faire valoir la légitimité de leurs pratiques face à une réglementation pensée pour une industrie dont les objectifs divergent fondamentalement de ceux de la paysannerie. Entre la gestion des sols, la sélection massale et la boulangerie artisanale, le paysan-semencier réaffirme son rôle de gardien du vivant au cœur d'un système agricole mondialisé.