Le lierre, cette plante grimpante robuste et omniprésente, cache sous son feuillage dense un écosystème complexe grouillant de vie. Si ses fleurs discrètes, qui éclosent tard en saison, jouent un rôle crucial pour les pollinisateurs tardifs comme l'Abeille du Lierre, d'autres habitants, moins bienvenus, peuvent causer des désagréments aux jardiniers. Parmi eux, un petit insecte vert qui saute dans le lierre fleur, ainsi que d'autres espèces aux mœurs plus furtives, méritent une attention particulière pour comprendre et gérer leur présence.
L'Otiorhynque : le Charançon Nocturne qui Dévaste les Feuilles

Le principal coupable des dégâts foliaires observés sur le lierre est un coléoptère nocturne : l'otiorhynque, plus spécifiquement Otiorhynchus sulcatus. Ce charançon, d'une taille d'environ 1 cm, se distingue par sa coloration noire mate et son comportement discret. Les adultes sont présents de la fin du printemps à l'automne, mais leur activité se déroule principalement durant la nuit. C'est durant ces heures que l'adulte s'attaque au pourtour du limbe des feuilles, découpant des encoches régulières qui donnent à la feuille un aspect de dentelle caractéristique. Ces échancrures semi-circulaires sont un signe avant-coureur d'une infestation.
Cependant, ne vous y trompez pas : si l'adulte abîme le feuillage, c'est sa larve, dissimulée dans le substrat, qui représente le véritable danger. La larve de l'otiorhynque est le stade le plus destructeur. Elle vit exclusivement sous terre, que ce soit dans le terreau des pots ou en pleine terre, et dévore les radicelles, les petites racines qui nourrissent la plante. Ce régime alimentaire souterrain a des conséquences dévastatrices sur la plante : un flétrissement soudain, un jaunissement du feuillage, un retard de croissance, voire la mort complète de la plante, qui semble sécher sur pied sans raison apparente. Le lierre, avec son feuillage dense offrant une excellente cachette diurne pour les adultes, présente malheureusement des conditions idéales pour ce ravageur.
Le cycle de développement de l'otiorhynque est long, ce qui rend la lutte délicate. La larve se développe en terre pendant deux années durant lesquelles elle ronge les racines. À l'issue de cette phase souterraine, la larve se transforme en adulte, qui reste tapi dans le sol en journée et ne sort que la nuit. Les plantes poussant en terrain sec et chaud, ainsi que celles exposées ensoleillées, sont plus volontiers attaquées. L'otiorhynque est un insecte d'origine méditerranéenne, et ses dégâts sont souvent observés près des habitations, dans des zones où la terre reçoit peu de pluie à cause des débords de toit, ou encore en pot sur les terrasses où les conditions sont très favorables.

Pour lutter contre cet insecte, la lutte biologique s'impose comme la solution la plus efficace et respectueuse de l'environnement. Elle repose sur l'introduction de nématodes entomopathogènes, des vers microscopiques qui sont les prédateurs naturels des otiorhynques. Il existe deux types de nématodes spécifiques : Heterorhabditis bacteriophora (HB) est conçu pour cibler les larves enfouies dans le sol, tandis que Steinernema carpocapsae (SC) est redoutable pour s'attaquer aux adultes. L'application de ces nématodes doit suivre un protocole rigoureux : le sol doit être humide et la température extérieure supérieure à 12-14°C. Les meilleures périodes pour cette application sont le printemps (avril-mai) et la fin de l'été (août-septembre). Il est impératif d'effectuer ce traitement au moins pendant deux années consécutives pour être efficace, car il faut cibler à la fois les larves affaiblissant la plante et les adultes qui provoqueront les dégâts foliaires.
D'autres méthodes peuvent compléter cette approche. Exploitant le phototropisme négatif de l'insecte (sa fuite de la lumière), vous pouvez disposer des planches de bois ou du carton ondulé enroulé à même le sol, près du collet de vos plantes. Il suffit ensuite de relever ces pièges artificiels en matinée pour récolter manuellement les individus qui s'y sont réfugiés. Pour empêcher les adultes de grimper le long des tiges et d'atteindre le limbe des feuilles, l'application de bandes de glu arboricole sur les troncs ou les bords des pots crée une barrière physique infranchissable. Il est également judicieux d'utiliser des plantes-pièges, comme le Bergenia cordifolia, qui exerce une attraction supérieure sur ce charançon.
Pour prévenir l'installation de l'otiorhynque, il est crucial de ne jamais introduire une nouvelle plante sans un examen minutieux. Vérifiez le feuillage pour repérer les encoches en demi-lune et grattez la surface du terreau pour débusquer d'éventuelles larves. Imposer une quarantaine stricte à vos nouvelles acquisitions est la méthode la plus fiable pour ne pas introduire ce ravageur. De plus, l'otiorhynque raffole des substrats compacts et de l'humidité stagnante. Il faut impérativement casser cette dynamique favorable aux larves en adoptant des réflexes culturaux qui assainissent le milieu, rendent le terreau hostile pour le ravageur tout en renforçant vos plantes. Par exemple, pailler le pied des arbustes ou ajouter des vivaces couvre-sol afin de garder la fraîcheur du sol peut aider.
Les Collemboles : de Petits Arthropodes Sauteurs dans le Terreau

Au-delà des visiteurs qui s'attaquent directement au feuillage, un autre petit être peut surprendre le jardinier : un petit être blanchâtre ou gris qui s'élance vers le haut à partir du terreau pour y retomber aussitôt. Il s'agit d'un collembole, un petit arthropode sauteur. Bien qu'il soit souvent assimilé à un insecte, il n'est plus considéré comme tel et appartient à sa propre classe, les Collembola, se situant quelque part entre un insecte et un crustacé. Sans ailes et presque aveugle, il est l'un des êtres vivants les plus nombreux de la planète, avec plus de 8000 espèces trouvées dans tous les sols, de l'Arctique à l'équateur.
L'attrait le plus remarquable du collembole, et sans lequel vous ne l'auriez sans doute jamais remarqué, est sa capacité à sauter quand il est dérangé. Typiquement, il saute pour éviter l'inondation quand vous versez de l'eau sur le terreau, et ce, grâce à la furca, un appendice replié sous son abdomen et tendu comme un ressort. Le collembole est essentiellement un détritivore et mycophage : il consomme des déchets, des champignons, des algues, etc., aidant ainsi à la décomposition de la matière organique et libérant des minéraux, au grand bénéfice de vos plantes d'intérieur. Il lui arrive même de supprimer certains champignons nuisibles, aidant à prévenir la pourriture.
Bien que leur présence puisse surprendre, les collemboles sont généralement bénéfiques pour les plantes d'intérieur. La meilleure méthode pour contrôler leur nombre, si leur vision vous dérange, est de laisser sécher un peu vos plantes et ils disparaîtront. Les espèces trouvées dans nos plantes d'intérieur préfèrent un sol qui reste humide en surface en tout temps. Si vous laissez le terreau s'assécher avant d'arroser, leur population diminuera. La vaste majorité des plantes d'intérieur préfèrent aussi que leur terreau s'assèche au moins un peu avant d'être arrosé de nouveau. Il est également possible de contrôler les collemboles en arrosant le terreau avec un savon insecticide ou du Neem, mais ces méthodes risquent de détruire davantage d'organismes bénéfiques, la plupart microscopiques.
Planète collemboles, la vie secrète des sols
Il est important de comprendre qu'à un moment donné, tout jardinier doit accepter le fait que le sol, que ce soit dans un pot ou en pleine nature, grouille de petits êtres vivants, la plupart invisibles à l'œil nu. Le jardinage n'est pas toujours synonyme de propreté immaculée.
Autres Insectes Associés au Lierre
Le lierre peut également servir de refuge ou de plante nourricière à d'autres espèces d'insectes, bien que moins fréquemment rencontrées ou moins problématiques.
Bryobia kissophila : Ce nom grec, signifiant "acarien du lierre", désigne un acarien qui peut causer le jaunissement des feuilles. Sa présence est souvent discrète mais peut affecter la vigueur de la croissance de la plante.
Pucerons : Bien que le lierre ne soit pas leur plante hôte préférée, les pucerons peuvent parfois s'y installer, surtout si la plante est affaiblie. Les symptômes incluent des feuilles déformées, enroulées et jaunies. L'introduction de prédateurs naturels comme les coccinelles ou l'utilisation de savon noir peuvent aider à contrôler leur population.
Lecanium hesperidum : Cette cochenille, connue pour être polyphage, peut s'attaquer au lierre en pompant la sève. Le symptôme visible est un feuillage qui jaunit.
Morpho maura : Cette Noctuelle est une espèce qui vole au crépuscule en juillet-août. Sa larve est d'une coloration très sombre et se nourrit de feuilles. Les larves hivernent et reprennent leur activité au printemps.
Lycène : Certaines espèces de Lycènes, des papillons bleus, peuvent être observées autour du lierre, bien que leur lien avec cette plante soit moins direct que pour d'autres insectes.
Géomètres : Ces papillons, dont les imagos apparaissent en août-septembre, peuvent également fréquenter le lierre.
Il est à noter que le lierre, avec ses fleurs apparues en septembre-octobre, offre une ressource précieuse pour de nombreux hyménoptères et papillons cherchant à se constituer des réserves avant l'hiver. L'Abeille du Lierre (Colletes hederae), une abeille solitaire, apparait spécifiquement au début de la floraison et nourrit ses larves exclusivement à partir du nectar et du pollen du lierre.
La compréhension de ces différents habitants du lierre permet une approche plus éclairée de sa culture et de sa protection, en privilégiant les méthodes respectueuses de l'équilibre écologique du jardin.