La question de l'immortalité, souvent reléguée au domaine de la science-fiction ou de la mythologie, soulève des enjeux philosophiques profonds, notamment en ce qui concerne ses implications morales. Si un individu déclarait : « Je serai un fumier si j'étais immortel », cette affirmation provocatrice nous invite à examiner la nature de la moralité humaine face à l'éternité. Cette réflexion trouve un écho particulier dans l'œuvre d'Albert Camus, qui a longuement exploré la condition humaine, le sens de la vie et le rapport à la mort, des thèmes intrinsèquement liés à la perspective d'une vie sans fin.

L'absurde et la finitude comme fondements de la valeur humaine
Albert Camus, dans son essai « Le Mythe de Sisyphe » (1942), pose que « Il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux : c’est le suicide. » Cette assertion met en lumière la centralité de la question du sens de la vie face à sa fin inéluctable. C'est précisément cette conscience de la mort qui, paradoxalement, confère de la valeur à l'existence et aux choix moraux. L'homme, conscient de sa finitude, est poussé à agir, à créer, à aimer, car le temps lui est compté. Si la mort n'existait plus, cette urgence disparaîtrait, et avec elle, une part significative de ce qui motive nos actions et fonde nos jugements moraux.
L'immortalité pourrait donc éroder ce sens de la valeur. Si tout est possible et si rien n'a d'importance, comme le suggère Camus dans « L'Homme révolté » (1951) : « Si l’on ne croit à rien, si rien n’a de sens et si nous ne pouvons affirmer aucune valeur, tout est possible et rien n’a d’importance. Point de pour ni de contre, l’assassin n’a ni tort, ni raison. On peut tisonner les crématoires comme on peut aussi se dévouer à soigner les lépreux. » Dans un tel scénario, la distinction entre le bien et le mal, la vertu et l'imprudence, pourrait devenir floue, voire insignifiante.
La dilution de l'amour et des passions
Camus observe dans « La Chute » (1956) que « Bien entendu, le véritable amour est exceptionnel, deux ou trois fois par siècle à peu près. » L'amour, dans sa profondeur et son intensité, est souvent magnifié par la conscience de sa précarité et de la brièveté de la vie. Les relations humaines sont imprégnées de la fragilité de notre existence, ce qui pousse à chérir les moments partagés et à s'engager pleinement. Si la vie s'étirait à l'infini, la patience s'étendrait aussi, et l'intensité des sentiments pourrait s'émousser. Le caractère exceptionnel de l'amour, tel que le décrit Camus, pourrait se diluer dans un océan de temps, le rendant moins précieux, moins urgent.
De même, les passions qui animent les hommes, qu'elles soient créatrices ou destructrices, tirent souvent leur force de la conscience que le temps est limité. La quête de sens, la révolte contre l'absurde, la recherche de la beauté - toutes ces motivations pourraient perdre de leur acuité face à une éternité vide de conséquences ultimes. L'ennui, cette « incalculable sentiment qui prive l’esprit du sommeil nécessaire à sa vie », pourrait devenir le mal universel, rendant l'immortalité une malédiction plutôt qu'une bénédiction.
La perte des repères historiques et la désacralisation de l'existence
La perspective d'une vie sans fin remet en question la valeur même de l'histoire et des civilisations. Camus, dans « L'Homme révolté », analyse la désacralisation de l'histoire à travers l'exécution de Louis XVI : « Le 21 janvier, avec le meurtre du roi-prêtre, s’achève ce qu’on a appelé significativement la passion de Louis XVI. […] Cet échafaud ne marque pas un sommet, il s’en faut. Il reste au moins que, par ses attendus et ses conséquences, le jugement du roi est à la charnière de notre histoire contemporaine. Il symbolise la désacralisation de cette histoire et la désincarnation du dieu chrétien. Dieu, jusqu’ici, se mêlait à l’histoire par les rois. Mais on tue son représentant historique, il n’y a plus de roi. » Cet événement historique, symbole de la fin d'une ère et de la perte d'un repère sacré, souligne l'importance des jalons temporels et des récits collectifs pour la compréhension de soi et du monde.
L'immortalité pourrait entraîner une désacralisation encore plus profonde de l'existence individuelle et collective. Si les civilisations se succèdent à l'infini et que les individus persistent éternellement, la notion d'héritage, de sacrifice pour les générations futures, ou même de souvenir, pourrait perdre de son sens. La « grande colère » qui a purgé Meursault du mal dans « L'Étranger » (1942), le vidant d'espoir et le rendant ouvert à « la tendre indifférence du monde », suggère une forme d'acceptation de la condition humaine. Cette acceptation est difficilement concevable dans un cadre immortel où la "tendre indifférence" pourrait se transformer en anomie absolue.

Le poids de la coutume et l'absence de choix significatifs
Pascal, dans les copies manuscrites du XVIIe siècle, note l'influence prépondérante de la coutume dans le choix d'un métier : « La chose la plus importante à la vie c’est le choix d’un métier. Le hasard en dispose. La coutume fait les maçons, les soldats, les couvreurs. » Il souligne que « naturellement on aime la vertu, et l’on hait l’imprudence », mais que « la force de la coutume est si grande, que des pays entiers sont tous de maçons, d’autres tous de soldats. Sans doute que la nature n’est pas si uniforme. C’est donc la coutume qui fait cela, et qui entraîne la nature. »
Si l'immortalité devenait la norme, la force de la coutume pourrait s'exercer avec une puissance décuplée. Les choix de vie, même les plus fondamentaux, pourraient devenir de simples formalités, des traditions sans réelle portée personnelle. L'absence de la mort, ce grand régulateur qui pousse à l'accomplissement et à l'authenticité, risquerait d'entraîner une stagnation de l'individu et de la société. Les actions perdraient de leur poids moral, car les conséquences, même les plus graves, pourraient être réparées ou transcendées par l'écoulement infini du temps.
La dévalorisation de l'expérience et l'épuisement de la nouveauté
L'expérience humaine, dans sa richesse et sa complexité, est en grande partie façonnée par la nouveauté et la découverte. Chaque moment est unique, chaque rencontre, chaque apprentissage, contribue à la construction de soi. Mais si la vie est infinie, le répertoire des expériences possibles finirait par s'épuiser. La répétition, inévitable dans une existence sans fin, pourrait engendrer une profonde lassitude. Les émotions les plus intenses perdraient leur acuité, les joies les plus profondes deviendraient routinières, et même la douleur, si elle persistait, finirait par être vécue avec une indifférence blasée.
Les œuvres d'art et la création, souvent motivées par le désir de laisser une trace, de transcender la finitude humaine, pourraient également perdre de leur élan. Si l'artiste est immortel, la pression de l'achèvement, l'urgence de l'expression, diminueraient. Le monde ne serait plus un "monde qu'on peut expliquer même avec de mauvaises raisons" mais un "univers soudain privé d’illusions et de lumières", où "l'homme se sent un étranger", comme le décrit Camus dans "Le Mythe de Sisyphe".
Le risque de l'indifférence et la question de la révolte
Dans « L’Étranger », Meursault expérimente une « tendre indifférence du monde » qui, après sa « grande colère », le purge du mal et le vide d'espoir. Cette indifférence, dans le contexte de sa finitude, est une forme d'acceptation de l'absurde. Mais pour un immortel, une telle indifférence pourrait se transformer en une apathie généralisée, une absence totale d'engagement moral. La révolte, si chère à Camus, qui est une affirmation de la dignité humaine face à l'absurde, deviendrait peut-être superflue ou impossible. Contre quoi se révolter quand le temps n'a plus de prise ? Contre quoi se battre quand la mort n'est plus une menace ?
L'immortalité pourrait engendrer une perte de motivation pour l'action collective et la lutte pour la justice. Dans « Les Justes » (1949), Camus fait dire à un personnage : « Et si l’humanité entière rejette la révolution ? Et si le peuple entier, pour qui tu luttes, refuse que ses enfants soient tués ? » Ces questions soulignent la valeur du sacrifice et de l'engagement moral dans un monde où la mort est une réalité. Si la mort n'existait plus, les motivations à se sacrifier pour une cause, à lutter contre l'injustice, pourraient s'estomper. L'immortalité, en rendant la vie infinie, risquerait de rendre toute cause finie dérisoire.
ClaP 32 — L'ABSURDE chez CAMUS en 6 minutes ! (Albert CAMUS - Bac français - Bac philo)
L'humanitarisme sans justification et le piège de l'espoir éternel
Camus, dans « L’Homme révolté », critique l'humanitarisme comme un « christianisme privé de justification supérieure, qui conservait les causes finales en rejetant la cause première ». L'immortalité pourrait accentuer cette dérive, en créant une forme d'humanitarisme sans ancrage moral profond. Si l'existence est éternelle, la souffrance des autres, bien que réelle, pourrait être perçue avec une distance accrue, car le temps infini offre toujours la possibilité d'une réparation ou d'une résilience.
L'« esquive mortelle qui fait le troisième thème de cet essai, c’est l’espoir », selon Camus dans « Le Mythe de Sisyphe ». L'espoir, moteur essentiel de l'action humaine, est souvent lié à la perspective d'un avenir meilleur, d'une résolution des problèmes, d'une fin aux épreuves. Dans un monde immortel, l'espoir pourrait se muer en une attente infinie, une procrastination sans fin. Pourquoi agir aujourd'hui si tout peut être fait demain, après-demain, ou dans mille ans ? Cette absence d'urgence pourrait paralyser l'action et rendre l'existence dénuée de sens.
La question du "fumier" : une provocation nécessaire
L'affirmation initiale, « Je serai un fumier si j'étais immortel », est une provocation qui force à confronter la fragilité de nos valeurs morales. Elle suggère que sans la contrainte de la finitude, l'homme pourrait se laisser aller à l'indifférence, à l'égoïsme, voire à la cruauté, puisque les conséquences de ses actes seraient diluées dans l'éternité. Cette vision pessimiste de l'immortalité, si elle est extrême, met en lumière la dimension éthique de notre condition mortelle. C'est la conscience que « nous ne savons plus ni mourir, ni tuer » (Albert Camus, « Lettre à Jean Grenier ») qui pourrait être la clé d'une moralité authentique, même si « l’Europe ne croit à rien » et qu'il faut « attendre l’an mille ou un miracle. » L'immortalité, loin d'être un don, pourrait se révéler un fardeau moral insoutenable, transformant l'homme en une entité dépourvue de la profondeur et de la complexité qui le définissent aujourd'hui.