L'arboriculture face aux défis contemporains : entre tradition, innovation et résilience climatique

Verger sous le soleil avec des fruits

L'arboriculture, qu'elle soit une passion personnelle ou une activité professionnelle à grande échelle, se trouve à la croisée des chemins. Confrontée aux aléas climatiques de plus en plus fréquents et intenses, elle est également le reflet de mutations sociétales profondes, où la perception de "l'utile" et du "futile" est remise en question. Cet article explore les multiples facettes de l'arboriculture moderne, en s'appuyant sur des témoignages d'agriculteurs, des initiatives citoyennes et des pratiques innovantes, pour offrir une vision complète et nuancée de ce secteur vital.

Les réalités du quotidien agricole : un combat incessant contre le temps et les éléments

Le métier d'agriculteur est souvent perçu comme un engagement total, une course sans fin contre la montre et les contretemps. Alice, une jeune fille de douze ans, en fait l'amère expérience avec son papa agriculteur. Il lui avait promis de l'accompagner pour sa rentrée scolaire en secondaire, afin de visiter avec elle son nouvel établissement et rencontrer ses professeurs, promesse qu'il n'a pas pu tenir car il lui fallait emballer 200 boules de préfané, avant "qu'il ne pleuve". Déjà en juin, il n'avait "pas eu le temps" d'assister à la remise de son CEB, car il devait presser du foin avant "qu'il ne pleuve". Aussi loin qu'Alice se rappelle dans sa jeune vie, son papa agriculteur n'a jamais eu le temps de quoi que ce soit, en dehors de son travail. Cette réalité illustre une dichotomie profonde, où les activités sont souvent classées en "choses utiles" et "choses futiles". Les choses utiles concernent l'exploitation : le bétail, les champs, les récoltes, les machines, la Foire de Libramont, tout ce qui a trait à l'activité agricole. Tout ce qui n'a pas trait à son activité agricole n'est que futilité, gaspillage de temps, distractions sans intérêt.

Comme le lapin d'une autre Alice (au Pays des Merveilles), l'agriculteur court partout et consulte à tout instant son smartphone pour savoir l'heure, engagé dans une course sans fin contre la montre, contre les contretemps, contre tous ceux qui abusent de son temps. Bien entendu, il aurait aimé faire plaisir à sa fille et lui donner quelques miettes de son temps, de son si précieux temps, mais ce n'était pas possible, le travail n'attend pas ! Se libérer est souvent une vraie gageure. Un mauvais génie facétieux s'amuse à jouer des tours pendables. Ainsi, par exemple, vous n'avez qu'une seule vache à vêler sur tout le mois d'août, et paf, ça ne rate pas, elle se décide précisément le soir où vous êtes invité à souper chez des amis. Vous vous excusez platement, mais vous entendez à leur voix qu'ils sont vexés. Ou encore, vous êtes prêt à partir en balade avec vos enfants («Tu avais promis, Papa!»), et le taureau choisit ce matin-là pour briser une clôture, - pourtant électrifiée et renforcée -, et aller conter fleurette aux aguichantes rousses limousines de la prairie voisine.

L'agriculture est tyrannique. Pour trouver du temps libre, c'est la croix et la bannière. La solution du Service de Remplacement, bien que disponible, présente un double tarif : bon marché pour les raisons utiles (maladies, accidents, décès, etc.), et plus cher pour les raisons futiles (vacances, cérémonies, etc.). Une dichotomie «utile-futile» existe, à n'en pas douter ; elle est ancrée dans nos consciences, dans nos comportements, dans notre manière de juger nos actes et ceux des autres, comme un mauvais chiendent qui étrangle une terre négligée. Cependant, dans le cas d'Alice, l'utile ne fut-il pas futile, en vérité ? Ce que son père considérait comme futile, n'était-il pas d'une utilité primordiale pour l'éducation de sa fille ? Ce papa «indigne» rétorquera que de son temps, c'était bien pis. Les enfants d'agriculteurs étaient entraînés intensivement à travailler dès leur plus jeune âge, à ne faire que des choses utiles. Jouer, dessiner, chanter, lire, voire étudier, étaient des choses futiles. Il fallait se rendre utile, car passer son temps à toutes ces bêtises ne rapporte rien !

Agriculteur travaillant dans un champ

L'arrière-grand-mère d'Alice, aux nonante ans alertes et bien sonnés, qualifie ce gros défaut des agriculteurs d'«utilitarisme». Son long cheminement sur Terre lui a appris que l'utile et le futile sont des notions ô combien subjectives, qui s'entrecroisent et souvent se confondent. L'utilitarisme est un fléau ; il appartient à une époque révolue, aux temps anciens, quand la survie était précaire. Se vouer corps et âme à une passion et négliger tout le reste, conduisent à une impasse et droit dans le mur. N'est-ce pas le cas chez trop d'agriculteurs ?

Les défis climatiques et leurs impacts sur les vergers

Le climat joue un rôle déterminant dans l'arboriculture, et les récentes perturbations climatiques ont des conséquences directes sur les récoltes. Laurent Tona, arboriculteur meusien d'Herbeuville, ne se décrit pas comme un arboriculteur bio, préférant le mot «naturel». Il ne fait rien contre la nature, ne la force jamais, il l'accompagne. C'est un observateur avisé de ce climat particulier, loin d'être neutre pour ses 5,5 hectares de vergers et de champs, nichés au pied des Côtes de Meuse. De ce printemps qui oscille entre gel et soleil, entre grisaille et pluie, il dit «que ce sont des mauvaises conditions pour nous. Cela dépend énormément des secteurs, mais les arbres fruitiers ont souffert des basses températures après les floraisons». Le gel influe sur la sève, ce qui peut avoir des répercussions significatives sur la santé des arbres et la production fruitière.

Guillaume Seguin, arboriculteur dans le nord de la France, voit ses vergers souffrir du manque d'eau et de l'excès de chaleur, en cette année bouleversée par les calamités climatiques. Auparavant, ses arbres situés aux alentours du village de Dampleux, à une centaine de kilomètres de la frontière belge, dans le département de l'Aisne, souffraient de la sécheresse «une fois tous les dix ans». Mais sur la décennie écoulée, «c'est la cinquième fois que ce verger est en stress hydrique, avec une récolte de plus en plus aléatoire, et de petits fruits que je ne suis même pas sûr de récolter», constate-t-il. L'agriculteur mesure le calibre d'une petite pomme vert clair : 52 millimètres au lieu de 70 à cette époque de l'année, «la taille d'une belle prune, mais certainement pas d'une pomme». La déshydratation a bloqué la croissance de ses fruits, qui «n'ont pratiquement pas grossi depuis deux mois». Ils risquent de ne même pas être suffisamment charnus pour faire de la compote - ce qui permettrait de sauver une partie de la récolte, à un prix de vente moins élevé.

Cet arboriculteur «de père en fils, sur trois générations», n'a jamais vu aussi peu de pluie, environ 70 millimètres depuis le mois d'avril, trois fois moins que d'habitude dans le département. Face à la pire sécheresse qu'ait connue la France depuis 1959, des agriculteurs, du nord au sud du pays, ont interdiction d'arroser leurs cultures. Le bassin où se trouve Guillaume Seguin n'est pas concerné, donc il irrigue le soir les pieds de ses arbres, au goutte-à-goutte. Le long tuyau noir percé, qui serpente seulement sur certaines de ses parcelles, apporte environ 50 000 litres d'eau par jour. Un terrain voisin de 4,5 hectares au sol sableux et calcaire, n'a pas pu être raccordé au réseau d'eau. S'y ajoute l'effet de la chaleur : les pommes aux couleurs encore claires y ont la peau brunie par les coups de soleil, malgré la fine pellicule blanchâtre de calcium pulvérisée et censée les protéger. L'arboriculteur, qui enregistre autour d'un million d'euros de ventes chaque année avec ses 27 hectares de fruits et 300 hectares de céréales, n'espère pas plus qu'une «demi-récolte» cette année sur cette parcelle desséchée.

Quelques centaines de mètres plus loin, là où poussent les poires, les feuilles ont aussi commencé à noircir, à se recroqueviller et à joncher le sol, les arbres s'en délestant pour limiter l'évaporation. Quand il manque d'eau ou «qu'il fait très chaud, l'arbre ne s'alimente plus, il ferme ses stomates - qui lui permettent de respirer et de faire la photosynthèse», et cesse de nourrir ses fruits, explique Guillaume Seguin. Ce phénomène souligne la fragilité des écosystèmes agricoles face aux extrêmes climatiques, et la nécessité pour les arboriculteurs d'adapter leurs pratiques.

Stratégies de résilience et d'adaptation pour les arbres fruitiers

Face à ces défis, les arboriculteurs développent des stratégies pour protéger leurs vergers et assurer la pérennité de leurs récoltes. La période autour du mois de mai est particulièrement stratégique pour les fruitiers, car c'est celle qui va servir à les nourrir et à les soigner.

Une approche consiste à récupérer soigneusement d'éventuels plants gratuits, à offrir ou replanter : certains arbres ou arbustes se ressèment, se marcottent, se propagent par les racines, les stolons. Il serait dommage de les décapiter en mai d'un coup de tondeuse à gazon ! La nutrition des arbres est également cruciale. Il est recommandé de les nourrir avec un peu de tout ce qu'il y a dans la brouette foodtruck, en adaptant cela à «l’appétit» de chacun. Par exemple, environ une petite «casserole» d’engrais et de basalte pour les gros abricotiers, poiriers, amélanchiers, etc.

Bien entretenir ses arbres fruitiers en hiver

L'observation attentive des arbres et un soin personnalisé sont également importants. L'arboriculteur les regarde d'un air attendri, leur souhaitant de produire plein de bons fruits cette année. Bien que cela ne serve à rien objectivement, parler à ses arbres peut renforcer le lien avec la nature. Après avoir prodigué tous ces bons soins, il est très satisfaisant de laisser derrière soi un petit arbre tout pimpant, bien taillé, bien nourri, bien arrosé, éventuellement «parfumé» de son eau de toilette protectrice à la sarriette (chouette) et au soufre (beurk). Grâce à ces deux brouettes, chacun reçoit exactement ce qu'il lui fallait, et rien n’est oublié !

Arbre fruitier avec des protections

Certains arbres peuvent être «peints» en bleu canard à cause du cuivre, que l'on n'utilise pas tous les ans. Cela peut susciter la curiosité des habitants du village, qui se demandent ce que l'arboricultrice bio a «sulfaté» sur ses arbres. Il est vrai que cette année, il a fallu traiter 3 fois - entre fin janvier et début mars - les pommiers et poiriers (y compris les très gros), car il est arrivé l’été dernier quelque chose d’un peu grave : un des poiriers ‘Comtesse de Paris’, de variété ancienne, a commencé à avoir des feuilles noires, puis est mort assez brutalement à la fin de l’été. Sans que l'on puisse être sûre du diagnostic, cela évoque le terrible «feu bactérien», une maladie qui peut décimer de gros arbres et se propager sur les pommiers et poiriers alentours.

Face aux critiques concernant l'utilisation de la bouillie bordelaise (dont les sols savent très bien éliminer l'excès quand on a la main légère, le problème étant l'excès pulvérisé sur certains vignobles ou vergers professionnels), il est important de souligner que chacun est libre de choisir ses pratiques. Cependant, l’arbre fruitier est bien trop précieux pour qu’on le laisse mourir, car certaines maladies sont mortelles à court ou moyen terme (feu bactérien, cloque, criblure du cerisier, etc.). Il est préférable de planter des arbres qui sont les plus résistants possible, d'utiliser le cuivre au minimum, et de ne traiter que si c’est grave (et que cela concerne le cuivre ou pas, de toute façon, on n'intervient pas quand les maladies ou attaques ne causent que quelques désagréments d’aspect : tavelure, pucerons, carpocapse - chez soi, ça se règle tout seul), mais quand il faut, il faut.

Des solutions innovantes sont également explorées. Un rendez-vous est prévu pour interviewer un arboriculteur qui soigne ses arbres avec des perfusions d’huiles essentielles et de propolis : si cela fonctionne bien, ce serait une avancée majeure pour ne plus jamais utiliser de cuivre, ni même la moindre pulvérisation ! Les fruits sont vraiment le fleuron d’un jardin, joignant la gourmandise à la beauté, la générosité à une densité nutritionnelle supérieure aux légumes mêmes !

Initiatives pour documenter et enrichir la biodiversité

Au-delà des pratiques individuelles, des initiatives collectives émergent pour soutenir l'arboriculture et la biodiversité.

Reboiser grâce à des haies

Et si vous reboisiez votre ville en plantant non pas un arbre, ni deux, ni trois, mais cinquante d'un coup ? La Fédération nationale des chasseurs (FNC) facilite cette démarche en lançant l'opération Sensibilis'haies. L'objectif : distribuer aux communes volontaires des «kits de haies» (comprenant notamment des plants, du paillage et des protections contre le gibier féru de jeunes pousses) et les accompagner dans la plantation et l'entretien de cette nouvelle végétation. 600 municipalités ont rejoint le projet cette année, permettant à leurs administrés de mettre en terre de longues étendues de buissons, fleurs et arbres fruitiers. Pour candidater, les communes doivent se rapprocher des fédérations départementales des chasseurs, répertoriées sur le site de la FNC. Cette initiative souligne l'importance des haies non seulement pour le reboisement, mais aussi pour la création de corridors écologiques et la protection de la biodiversité.

Planter des jeunes pousses avec des pépinières participatives

Bénévoles plantant de jeunes arbres

Une autre approche innovante est celle de la «pépinière d'arbres participative». Implantée à Nantes (Loire-Atlantique), l’association Repousse récupère des petits plants d'arbres ayant grandi au mauvais endroit (sur un chantier, chez des agriculteurs, des particuliers…) et voués à l'arrachage. Ils sont ensuite rempotés dans des seaux alimentaires récupérés dans des cantines pour être confiés durant un an à une «famille d'accueil» : particuliers, associations, maisons de retraite… Ces arbres bien chouchoutés seront replantés gratuitement dans des jardins, chez des agriculteurs ou au sein d'espaces collectifs. Depuis sa création en 2022, l'association a déjà récupéré 200 petits arbres et prévoit d'en sauver cinq fois plus cette année. Elle s'est entourée de spécialistes des espaces verts pour planter les bonnes espèces aux bons endroits, et devrait créer bientôt des ateliers boutures et semis d'arbres. Cette démarche participative met en lumière le potentiel de l'engagement citoyen pour la préservation et l'extension des espaces verts.

Documenter la biodiversité avec des outils collaboratifs

Né en 2008 d'un projet universitaire mené par des étudiants de Berkeley, aux États-Unis, iNaturalist est aujourd'hui un outil précieux pour les passionnés de la faune et de la flore, notamment des écosystèmes forestiers. Le principe de cette application mobile ? À partir d'une photo capturée avec son téléphone, elle permet d'identifier n'importe quel type d'arbre, de plante, d'insecte ou d'animal en la croisant avec une immense base de données. Un service de grande utilité pour la communauté scientifique, qui peut consulter les images publiées en ligne pour ses recherches et, éventuellement, aboutir à de nouvelles découvertes. L'objectif affiché de iNaturalist : encourager la science collaborative. Cette plateforme illustre comment la technologie peut être mise au service de la connaissance et de la protection de la biodiversité, en permettant à chacun de contribuer à la documentation du vivant.

Ces différentes initiatives, qu'elles soient portées par des agriculteurs, des associations ou des plateformes numériques, témoignent d'une prise de conscience collective et d'une volonté d'agir pour un avenir plus durable, où l'arboriculture s'inscrit pleinement dans le respect de l'environnement et la valorisation du patrimoine naturel. Elles rappellent que l'utile et le futile sont des notions fluides, et que l'attention portée à la nature, aux arbres fruitiers et à la biodiversité est, en fin de compte, d'une utilité primordiale pour tous.

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