La Tulipomanie : Anatomie de la première bulle spéculative de l'histoire

Si la finance vous intéresse, vous avez probablement déjà entendu parler de la manie des tulipes, un crash mineur, mais pittoresque, des débuts de la finance. En effet, dans la plupart des livres d’histoire économique, la crise des tulipes qui frappa Amsterdam en 1637 est présentée comme la première crise financière de l’histoire. Toutefois, il est maintenant démontré que la spéculation sur les bulbes de tulipes n’a pas eu la moindre conséquence sur la Hollande, puissance économique dominante au 17ème siècle. Pourquoi s’intéresser aujourd’hui aux évènements d’Amsterdam ? Parce qu’à travers le monde, de nombreux économistes continuent à essayer de retrouver des données sur la crise des tulipes, dans l’espoir de parvenir à une meilleure compréhension des marchés financiers.

Illustration d'une tulipe Semper Augustus, symbole de la spéculation du XVIIe siècle

L'émergence d'un luxe floral au Siècle d'Or

Le XVIIe siècle marque le « siècle d’or » hollandais. Les Provinces-Unies - une république composée de sept provinces - constituent l’un des États européens les plus modernes, notamment en matière d’art et de culture. Sur le plan économique, la création de la Compagnie des Indes Orientales en 1602 assure le développement des échanges internationaux et du système financier du pays. Nouvellement libérées de la domination espagnole, les marchands hollandais bâtissent des fortunes colossales grâce au commerce avec les Indes orientales. Cette nouvelle classe de marchands étale ses nouvelles richesses en se faisant bâtir de somptueuses maisons, entourées de jardins fleuris. Et la star du jardin de ces messieurs, c’est la spectaculaire tulipe.

Originaire d'Asie Mineure, cette fleur arrive aux Pays-Bas vers 1590 notamment grâce à Charles de l’Ecluse, professeur de botanique qui en fait planter quelques bulbes dans le jardin botanique de l’université de Leyde. Au début du XVIIe siècle aux Pays-Bas, un grand nombre de variétés de tulipes sont créées par des horticulteurs. Avec ses couleurs intenses et marbrées, la tulipe est très différente de toutes les fleurs connues en Europe à cette époque-là. On sait aujourd’hui que les motifs marbrés multicolores proviennent d’un virus contracté par les bulbes, le potyvirus, qui change la couleur de ces dernières.

Les contraintes biologiques et le marché à terme

La nature-même de la tulipe a contribué à alimenter la pénurie et donc à attiser la spéculation. Car il faut entre 7 et 12 ans pour qu’une graine produise un bulbe à même de fleurir. Qui plus est, le virus a pour autre effet de ralentir le développement des tulipes. L’offre en est d’autant plus contrainte. Les tulipes fleurissent entre avril et mai, pour une semaine environ. Pendant la phase de sommeil de la plante, entre juin et septembre, les bulbes peuvent être déracinés et transportés, donc les transactions effectives ne se passent qu’à cette période.

Le reste de l’année, les fleuristes signent des contrats devant notaire pour l’achat de bulbes en fin de saison. Ce sont effectivement des contrats à terme, l’ancêtre de nos futures. Jusqu’en 1634, le marché de la tulipe est semblable à celui du marché de l’art. Un milieu réservé aux plus aisés où le client passe commande à un horticulteur pour faire pousser la variété qu’il désire. La commande est passée à partir de l’automne lorsque les bulbes sont plantés, et le paiement se fait à l’été lorsque la fleur sort de terre et que le client est certain que ce qu’il achète correspond bien à ce qu’il avait commandé.

L'emballement spéculatif : du bulbe au « commerce du vent »

À partir de 1635, plusieurs innovations financières accélèrent le développement de la bulle spéculative. L’innovation la plus importante est l’introduction des billets à effet. Ces derniers précisent les caractéristiques du bulbe et son prix. Le marché des tulipes devient alors un marché à terme, c’est-à-dire un marché où le dénouement des opérations d’achats ou de ventes est différé dans le temps. En 1634, la demande venue de France attise la hausse des prix. Fleurant le bon coup, les spéculateurs entrent sur le marché.

Diagramme illustrant la montée des prix des contrats de tulipes entre 1634 et 1637

Bientôt, les petits porteurs, les gens du commun, les voisins français affluent vers Amsterdam pour tenter de faire fortune sur les titres d’achats. Le marché se déconnecte du produit réel puisque les gens spéculent sur la valeur des contrats. Les gens n’ont plus que faire des bulbes, il s’agit d’acheter pour revendre plus cher et empocher des bénéfices. Cette spéculation est qualifiée de Windhandel, « commerce du vent ». Le mécanisme fonctionne et les prix augmentent jusqu’à atteindre « le plus grand fou », selon la théorie du même nom : les investisseurs achètent même s’ils sont persuadés que le titre est surévalué, car ils pensent qu’un autre individu sera prompt à le racheter plus cher.

En 1635, il faut 100 000 florins pour acheter un lot de 40 bulbes. Pour vous donner une idée de ce que cela représente, 100 florins vous permettent d’acheter une tonne de beurre, et 240 florins « huit cochons bien dodus ». Au sommet de la tulipomanie en février 1637, un seul et unique bulbe de tulipe s’échange contre l’équivalent de 10 fois le salaire annuel d’un artisan qualifié. D’après McKay, un bulbe de type Semper Augustus s’échangeait contre un terrain de 5 hectares.

Le krach de février 1637

Le krach, c’est-à-dire l’éclatement de la bulle, se produit le 3 février 1637. Pourquoi ce jour-là en particulier ? Selon l’hypothèse la plus probable, le krach est déclenché par l’absence totale d’acheteurs ce jour-là lors d’une habituelle vente aux enchères dans une taverne d’Haarlem. Selon les historiens, les acheteurs ne se sont pas présentés à la vente en raison d’un épisode épidémique de peste bubonique. Cela a néanmoins suffi pour provoquer le retournement complet du marché : il ne faut que quelques heures pour que la nouvelle de l’absence d’acheteurs se propage à la ville entière et quelques jours pour que l’information atteigne l’ensemble des Provinces-Unies.

Les bulbes de tulipes deviennent invendables, ou alors avec une décote de 95 % à 99 %. Le marché n’étant ni organisé ni régulé, les transactions s’étaient faites sans garanties. Le 23 février 1637, une réunion nationale des horticulteurs décide que les ventes conclues après le mois de novembre 1636 seront annulées en échange d’un petit pourcentage du montant de la transaction conclue.

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Perspectives historiques et interprétations

L’histoire de la crise des tulipes, est aux bulles spéculatives ce que la Traviata est à l’opéra : un grand classique ! L’épisode a été popularisé par le livre d’un journaliste Grand-breton Charles McKay, publié en 1841 sous le titre Illusions populaires extraordinaires et la folie des foules. Tout cela est à prendre avec des pincettes car toutes les données économiques des années 1630 proviennent essentiellement de pamphlets anti-spéculateurs, donc biaisées.

Le 4 octobre 2013, un des blogs de The Economist consacre un article à de nouvelles études s’interrogeant sur la mesure dans laquelle la tulipomanie peut être qualifiée de rationnelle. Au contraire, les partisans du laisser-faire estiment que les marchés sont « parfaits ». Dans ce cas, les bulles ne peuvent pas exister, puisque les prix sont librement déterminés par le jeu des forces du marché. Et s’il semble impossible de justifier un niveau de prix absurde… il suffit de rejeter la faute sur le gouvernement. En l’occurrence, selon une étude d’Earl Thompson, « le marché des tulipes était une réponse efficace à un changement de la réglementation financière - et en particulier à l’anticipation de la conversion forcée par le gouvernement des contrats à terme en options ».

Une construction sociale et culturelle

Dans un livre de 2007, l’historienne Anne Golder apporte une contribution autrement plus importante. Elle revient sur une question fondamentale : dans quelle mesure l’adjectif « financier » est-il adapté à la crise des tulipes ? Bien que des contrats financiers (options, contrats à terme, etc…) aient joué un rôle dans l’explosion des prix, Golder affirme que la crise est avant tout sociale et culturelle. Dans cette crise, ce sont donc les suites du crash qui méritent le plus notre attention.

Les élites protestantes néerlandaises ont choisi la dénonciation de certaines franges marginales, ce qui permet d’épargner les principaux acteurs sur les marchés financiers. Elles ont pris leur revanche sur les nouveaux riches, qui avaient bénéficié du développement du commerce international. C’est la seule raison qui explique que la tulipomania ait survécu dans la mémoire collective, et soit parvenue à nos oreilles. Autre leçon cruciale : il existe des divisions au sein de ces élites, et les crises sont aussi des périodes de recomposition au sein de ce monde. Quand la bulle des subprimes s’est effondrée, les commentateurs se sont précipités pour dénoncer la folie des prêts hypothécaires, mettant la faute sur les brokers immobiliers, les acheteurs, mais aussi les banques. Pourtant, la crise financière de 2008 est évidemment un problème bien plus vaste que celui du fonctionnement du marché des prêts immobiliers titrisés. De même, dans la Hollande du 17ème siècle, la spéculation portait sur toutes sortes de matières premières, et notamment sur le blé.

Pour ceux qui veulent sauver à tout prix l’image de marchés parfaitement efficients et rationnels, ce qui permet de prévenir toute intervention du législateur, il y a deux méthodes. La première consiste à nier la possibilité de bulles spéculatives, un argument très répandu chez les économistes les plus reconnus des années 2000, dont Alan Greenspan. La seconde méthode est la dénonciation de certaines franges marginales, ce qui permet d’épargner les principaux acteurs sur les marchés financiers. Ces débats historiques sont déterminés par des considérations politiques. Finalement, la tulipomanie reste un miroir tendu à nos propres mécanismes de marché, illustrant comment la perception de la valeur peut déconnecter de la réalité physique des biens échangés.

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