L'univers de la parfumerie de niche a été bouleversé en 1994 par une création qui allait redéfinir notre rapport aux notes végétales. Premier Figuier de L'Artisan Parfumeur est un parfum Boisé Aromatique pour homme et femme, une œuvre emblématique signée par le nez Olivia Giacobetti. En 1994, ce figuier était bel et bien le premier. Il y avait bien eu quelques fugaces évocations de la note, parsemées çà et là dans les pyramides olfactives de quelques jus des années 1990 aujourd’hui disparus, mais ce n’est vraiment qu’avec la bougie Figuier chez Diptyque, elle aussi signée par Olivia Giacobetti, que cet accord se rapproche du devant de la scène. Depuis ce Premier Figuier, le nom que l’on donne à ce mélange d’impressions moins naturalistes que l’on ne pourrait croire est « parfum à la figue ».

Une architecture olfactive entre terre et sève
Pour comprendre l'impact de cette fragrance, il faut plonger dans sa structure technique. Les notes de tête sont Feuille de figuier et Ase fétide; les notes de coeur sont Figue, Bois de santal et Lait d'amande; les notes de fond sont Noix de Coco, Bois de santal, Fruits secs et Citron vert. De quoi s’agit-il au juste ? Une innovation technique d’abord, car la feuille de figue a beau avoir une odeur, il n’est pas possible de la capturer pour en faire un extrait parfumé. C’est donc autour de la Stémone, molécule mise sur le marché par la société Givaudan dans les années 1970, que le parfumeur doit construire, combinant à cette odeur de feuille fraîche et de gazon coupé la gamma-octalactone et sa note de coco laiteuse ou l’aldéhyde C18, à l’effet de fruit tropical, plus gras et cireux mais rappelant aussi la noix de coco.
Le figuier nous est ici livré entier : des feuilles au fruit, en passant par le bois ; le parfum reconstitue d’abord les saveurs et les textures d’un moment de plénitude face à cette nature. On est effectivement face à un parfum très herbal en note de tête. Cela donne l’impression de s’être roulé dans de l’herbe fraîchement coupé. On a là du vert pissenlit ; c'est amer, herbacé et ça ferait une bonne illustration pour le magazine "jardinage et gazon". Cet aspect très vert de feuilles froissées libérant de la sève domine l'ouverture, tandis que la notion de figue en tant que telle reste en arrière-plan.
Comment sont créés les parfums ? De la fleur au flacon 🌸
L'expérience sensorielle : une promenade sous le figuier
L’ombre dense d’un figuier couvre le sol d’un damier de lumière mouvante. L’air est chaud, presque immobile, chargé de l’odeur verte des feuilles froissées, du fruit encore tiède, de la sève qui colle aux doigts. Un silence tendre, percé seulement par le chant lointain des cigales. Olivia Giacobetti fige dans le temps un après-midi d’été de son enfance, quelque part dans le sud de la France. Elle puise dans ce souvenir simple et précieux la matière même de la composition : une évocation sensorielle de la lumière, de la lenteur, et d’une nature à portée de main.
Au séchage, la figue devient plus lactique, certainement grâce au bois de santal qui est assez crémeux. À cet esprit jardin se mêle une touche lactée, crémeuse, presque hors sujet avant de devenir le personnage principal de la fragrance. Très beau figuier, très végétal et pas sucré. J'ai la sensation d'avancer de plus en plus dans la lumière. Je sens la peau d’une figue encore verte, à la fois veloutée et un peu râpeuse. Le parfum prend ensuite un aspect plus doux, se sucre un peu, il m'évoque alors la figue fruit et son lait. Je visualise l’arbre et perçois un léger côté acidulé avant de partir sur quelque chose de plus crémeux.
Équilibre et nuances : le travail du santal et de l'amande
Le parfum est une exploration complète : on parcourt l’arbre depuis ses feuilles que l’on froisse, à une figue trop verte, au tronc, puis aux fruits mûrs que l’on cueille et dont s’échappe le lait. Très vert puissant en ouverture, il prend définitivement un côté boisé après 15 minutes, tout en restant vert. On est sous le figuier. Ce que j’apprécie : ce Vert, le fruit sans excès de sucre, le boisé, le léger crémeux (santal et lait d’amande) qui temporise la verdeur acidulée. Avec le temps, j'ai la sensation de sentir le bois à nu sans écorce.
Bien que la noix de coco soit mentionnée, je ne perçois que très peu cette note et ce pour un temps limité ; c’est plus une sensation de lait crémeux que j’associe à la figue et pas à la noix de coco. Même si la noix de coco n'est pas ma tasse de thé, ici, l'intégration est parfaite. On obtient un vert pur, sec, comme si l’on se posait sur un fauteuil en bois fraîchement taillé. Quand on aime les bois verts, je dois dire que celui-ci est exceptionnel. Il est équilibré, très réaliste, sa tenue est très bonne, et son prix est raisonnable.
L'héritage d'Olivia Giacobetti dans la parfumerie contemporaine
Olivia Giacobetti cultive des parfums pour soi, et force est de constater que leur séduction a transformé le visage de la parfumerie contemporaine. Les côtes méditerranéennes sont parsemées de petits villages au charme discret : leur terre aride surplombe les étendues marines et au gré de l’orientation des rues s’y mêlent des effluves contradictoires, celles des embruns, par grand vent, et de la végétation chauffée par le soleil. Dans ces lieux, il n’est pas rare de trouver un figuier qui offre l’ombre de ses feuilles vertes aux passants - qu’ils veuillent prendre un peu de repos ou un fruit mûr, avant qu’il ne fasse le repas de la faune goulue qui ne manque l’hospitalité des lieux.
Face aux héritiers nombreux (de l’eau fruitée Fleur de figuier chez Roger & Gallet au Jardin en Méditerranée de Jean-Claude Ellena en passant par Dune pour homme chez Dior) on pourrait être tenté de penser que ce jus est finalement « dépassé ». C’est bien sûr loin d’être le cas et, si la chose devait arriver, ce figuier conserverait le statut d’incontournable, magnifié dans ce qui lui succède. "Nous défendons une parfumerie d’auteur, où les parfumeurs s’expriment sans contraintes, portés par leur propre regard sur la nature."
Une seconde chance pour un classique incontournable
Il est fréquent de tester des parfums à des moments de vie différents. Je l’ai testé il y a très longtemps et n’avais pas été séduite, alors que j’appréciais déjà les parfums à la figue. Je dois dire que je suis heureuse de lui avoir donné une seconde chance. Je suis tombée en amour total. Le parfum s'ouvre sur un aspect très vert, feuilles froissées libérant de la sève. Puis, j'ai la sensation d'avancer de plus en plus dans la lumière. Respiré rapidement, Premier Figuier donne même l’illusion de sentir une pêche ou un abricot fraîchement ouvert et de s’apprêter à croquer dans sa chair aqueuse.
Dans le fond, mêlé aux muscs, se trouve un bois de cèdre santalé, délicat, que l’on peut presque toucher. Mais la sève laiteuse prête à sourdre est bien celle du figuier, de son feuillage dans lequel cohabitent les effluves minéraux ambiants et les parfums des fruits qui mûrissent. Un souffle vert s’élève sous la canopée du figuier, porté par l’odeur vive des feuilles froissées et du fruit encore chaud de soleil. La figue dévoile peu à peu sa douceur lactée, caressée par la tendresse crémée de l’amande. Au fil du temps, la lumière s’adoucit, et la chaleur du bois de cèdre et de santal s’installe en fond, arrondie par un voile musqué, subtil et persistant, comme la trace d’un rêve sur la peau.

La pérennité de l'esprit du figuier
Le figuier n'est pas seulement une note, c'est un souvenir, une atmosphère, un lieu géographique. En figeant cet instant, L'Artisan Parfumeur a créé une référence. Sa capacité à évoquer le soleil, la terre aride et la douceur du lait d'amande en fait un parfum unisexe par excellence. Il reste aujourd’hui une petite perle de la parfumerie de niche. La notion de "parfum d'auteur" prend ici tout son sens. Le travail sur la Stémone et les lactones permet un rendu qui, loin de saturer, invite à la contemplation.
Pour ceux qui cherchent une fragrance qui évolue, qui raconte une histoire - celle d'un arbre sous le soleil de Provence - Premier Figuier demeure l'étalon-or. Il ne s'agit pas d'une simple composition florale ou boisée, mais d'une immersion. Le passage du vert pissenlit, amer et herbacé, vers la douceur boisée du santal, illustre la complexité d'une nature maîtrisée par une main experte, celle d'Olivia Giacobetti, qui a su, dès 1994, ouvrir une voie royale à toute une génération de parfumeurs. Que l'on soit amateur de notes vertes ou en quête d'un boisé sophistiqué, Premier Figuier offre une expérience sensorielle qui transcende les époques et les modes, restant fidèle à sa promesse initiale : celle d'être, tout simplement, le premier.