La figure de Louis-Antoine de Bougainville demeure l’une des plus fascinantes de l'histoire maritime française. Sa bouille ronde, son air affable ne laissent pas présager que Louis-Antoine de Bougainville puisse être un baroudeur des mers ou un farouche guerrier. C'est pourtant ce qu'il fut, au-delà d'une éducation privilégiée dans les milieux de haute noblesse. Pour comprendre la complexité de cet homme et les enjeux de ses expéditions, le travail de l'écrivain et journaliste Dominique Le Brun constitue une référence incontournable. Natif du Finistère et navigateur chevronné, écrivain par passion et journaliste de métier, Dominique Le Brun est un fin connaisseur de l’univers océanique. Son œuvre abondante et ses nombreux reportages en couvrent pratiquement tous les aspects : les marins, les navires, mais aussi l’histoire, l’art et la littérature.

Le parcours d'un explorateur entre guerre et science
La vie de Louis-Antoine de Bougainville (1729-1811) est un roman d’aventures. Militaire loyaliste, il a tout connu : les salons de la Pompadour ; la guerre au Canada en compagnie des Iroquois ; la création d’un établissement français aux îles Malouines ; le fameux voyage d’exploration scientifique rapporté dans Voyage autour du monde ; la préparation d’une expédition vers le pôle Nord ; le commandement du port de Brest tenu par les comités révolutionnaires ; l’emprisonnement sous la Terreur, échappant de peu à la guillotine, pour recevoir ensuite les plus grands honneurs de la République. Fait comte d’Empire par Napoléon, il dirigera, peu de temps avant sa mort, la commission chargée d’étudier l’intérêt, pour la marine de guerre, du premier sous-marin de l’histoire.
Vaillant, lors de la défense du Québec face aux intraitables Britanniques, il fut ensuite associé aux projets maritimes de Choiseul, alors ministre de la marine. Le voyage de Bougainville, de 1766 à 1769, constitue la première circumnavigation jamais réalisée dans un but uniquement scientifique. Une entreprise dont l’organisation doit à la personnalité exceptionnelle de Bougainville, qui, dès son adolescence, s’est découvert une vocation d’explorateur. Jeune officier, il se porte volontaire pour combattre au Canada, où il côtoie, fasciné, les tribus amérindiennes dont il se fait l’ethnographe. Quand Louis XV abandonne le Canada, Bougainville décide d’offrir à ses habitants français un nouveau territoire, aux îles Malouines, base pour la découverte du vaste continent dont on rêvait dans les hautes latitudes australes. Malheureusement, la couronne espagnole fait valoir ses droits et Bougainville doit quitter les Malouines. En compensation, le roi lui propose d’effectuer « un tour du monde » dont il pourra tirer un grand profit.
Dominique Le Brun : l'historien des mythes maritimes
Dominique Le Brun, breton et navigateur, est un spécialiste de l'histoire maritime, bien connu des amateurs d'aventures océaniques. Ses nombreux reportages se doublent d'une érudition historique qui alimente régulièrement des ouvrages toujours passionnants. Spécialisé dans la presse nautique et touristique, Dominique Le Brun signe régulièrement des articles pour Voile magazine et Moteur Boat. Grand voyageur, ses multiples périples lui ont permis d’accumuler une vaste matière pour écrire. Après avoir participé à la rédaction de plusieurs albums et guides sur la Bretagne, il signe en 2007 Les gens de mer, recueil de textes illustrés par Roger Vercel, le Nouveau manuel du Marin, quatrième édition revue et corrigée d’un ouvrage technique sorti en 1991, mais aussi Saint Malo, magnifique livre sur la cité corsaire, et Le roman des pôles, qui retrace l’histoire de trois explorateurs.
Les grandes découvertes scientifiques depuis la Renaissance
Dans son ouvrage consacré à Bougainville, Dominique Le Brun retrace, après l'éclatant succès, une période un peu « grise » pour l'explorateur, qui fut -entre autres- confiné au commandement du port de Brest, écarté de la préparation du voyage de La Pérouse ; les années de la révolution puis de la Terreur où il craignit pour sa famille, échappant de peu à la guillotine. Cette année, Dominique Le Brun nous transporte dans les coulisses du célèbre voyage de Bougainville. À l’aide de documents inédits (journaux, lettres, mémoires, témoignages…), il invite le lecteur à découvrir la véritable histoire de ce tour du monde. En fait, nous avons 3 récits du Tour du Monde, celui de Louis-Antoine où il se donne le beau rôle et enjolive plusieurs épisodes, notamment ceux des Malouines, l'escale (désastreuse) de Montevideo, et le laborieux passage du détroit de Magellan.
La réalité nue des grandes épopées navales
L'œuvre de Dominique Le Brun ne se limite pas à Bougainville ; elle explore les zones d'ombre de la navigation historique. En 2012 paraît le passionnant La malédiction Lapérouse, une enquête sur le fiasco de la dernière expédition de l’explorateur français, où Dominique Le Brun assemble un grand nombre d’archives et de témoignages afin de mieux comprendre le mystère de ce naufrage. Le personnage du pirate est aujourd’hui désincarné, en passe de devenir une illusion à l’usage des enfants et des romantiques. Il est temps de retourner voir ce que cachent la légende et les interprétations anarcho-poétiques, à la découverte des hommes et des faits. Dominique Le Brun a réuni six récits -témoignages vécus ou enquêtes - qui restituent la réalité nue.
Il propose ainsi une expérience troublante : voyager en compagnie des criminels de la mer à travers le temps et l’espace. L’exaltation de la chasse, le face à face entre victime et bourreau, l’or, le sang et la peur… cette violence extrême qui court à travers les textes fait que le livre n’est pas à mettre dans les rayons jeunesse. Le 28 avril 1789, en plein océan Pacifique, les marins de la Bounty se révoltent et prennent le commandement de leur navire. Tandis que le capitaine Bligh est abandonné dans une chaloupe, les mutins partent à la recherche d’un paradis polynésien où se cacher, loin de la civilisation. Le récit de Dominique Le Brun, La vérité sur La Bounty, éclaire et rétablit la vérité sur ce qui s’est réellement passé lors de cette mutinerie, rappelant à quel point les nombreux livres, films et chansons populaires se sont permis quelques libertés historiques.

Les enjeux polaires et l'histoire invisible
L'intérêt de Dominique Le Brun pour les mystères de l'océan s'étend jusqu'aux zones les plus hostiles de la planète. Après L’Antarctide en 2017, récit sur cette mystérieuse mer éponyme que les aventuriers de tout poil ont cherché en vain pendant deux mille ans, Dominique Le Brun revient avec un ouvrage sur l’Arctique. Dans Arctique - L’histoire secrète. De Pythéas à Poutine, un combat de 2 500 ans, il nous plonge largement dans la conquête du pôle Nord, ses enjeux cachés, les drames oubliés, les grandes expéditions, etc. Car que sait-on vraiment de l’océan Arctique ? Ce pôle dont on connaît si mal l’histoire, et dont les noms qui ornent les cartes ne sont pas toujours ceux des hommes qui ont réellement agi.
Bien connue, croit-on, est l’histoire de la conquête du pôle Nord. Et pourtant… Le mot même est ambigu : conquête géographique ou conquête guerrière ? On découvre ainsi que les noms qui ornent les cartes de l’océan Arctique ne sont pas toujours ceux des hommes qui ont réellement agi - celui de Barents, par exemple, cache celui du Français Balthazar de Moucheron. On apprend qu’un mythe soigneusement entretenu, celui de « la mer libre du pôle », a poussé les Etats à investir dans des expéditions coûteuses et mortelles. L’Antarctique, confondue avec l’Atlantide dans un même fantasme, a fait rêver à en mourir. Elle disparut des esprits au Moyen Age mais resurgit lorsque, au XVIe siècle, les premiers navigateurs qui se risquèrent dans les hautes latitudes sud dirent avoir aperçu une terre immense.
La survie en milieu extrême : une constante historique
La tempête hurle, les déferlantes écrasent les mâtures, le bateau se disloque sur les récifs, les hommes sont engloutis, écrasés… Pas tous. Certains parviennent à gagner les rochers, écorchés, épuisés. Les voici seuls et démunis sur un rivage hostile, promis à une mort prochaine. Très vite, la faim, le désespoir, l’anarchie font leur œuvre… Pourtant, quelques-uns reviendront pour raconter l’indicible, et surtout, comment, à force de volonté, d’espérance, d’ingéniosité, ils ont réussi l’impossible. C’est autant de cauchemars que décrivent les témoignages réunis dans ce dossier. En même temps, c’est autant de rêves, car survivre dans la nature sauvage est certainement un de nos plus beaux fantasmes.
Le huis clos sanglant du Batavia en 1629, où des naufragés deviennent la proie d’un psychopathe sanguinaire, illustre les limites de la condition humaine. De même, les oubliés de l’île Tromelin en 1761, ou l'affaire du radeau de la Méduse en 1816, témoignent de l'âpreté de ces expériences vécues. Dominique Le Brun, en compilant ces sources, permet de mieux saisir la réalité de la vie maritime, loin des images d'Épinal. Que ce soit à travers les journaux de baleiniers, où chasser le géant des mers représentait une aventure périlleuse, ou à travers les récits des robinsons des îles Auckland, la plume de Le Brun rend hommage à la résilience des hommes face à l'immensité océanique.

Les figures tutélaires de l'histoire maritime française
Le travail de Dominique Le Brun s'inscrit dans une volonté de réhabiliter des figures essentielles. Pour qualifier Surcouf, les superlatifs manquent : il fut le plus brave, le plus audacieux, le plus insouciant, le plus intelligent… et le plus heureux de tous les corsaires. Entre 1794 et 1814, ce Malouin mit son talent et son ahurissante témérité au service de la République, puis de l’Empereur. Le nom de Surcouf est devenu en 1800 synonyme de "croquemitaine" dans les familles de Portsmouth et de Douvres. Personnage historique, Surcouf est aussi et surtout un mythe.
De la même manière, l'évocation de Vauban, bien que plus discret que Mazarin, Louvois ou Colbert, rappelle l'héritage considérable laissé par les bâtisseurs de la France. Si les forteresses qu’il a bâties, de Belle-Île-en-Mer à Neuf-Brisach, parsèment encore nos frontières, il est également le père de l’impôt sur le revenu et fut le premier à envisager un État laïque. Dans de nombreux domaines, il fit œuvre de visionnaire. De Versailles à ses terres du Morvan en passant par les provinces les plus reculées, Vauban a tout vu de la société de son époque. Ces récits, portés par une langue juste et des recherches poussées, permettent de redécouvrir ces figures historiques sous un angle nouveau, débarrassé des clichés et des interprétations lacunaires qui ont longtemps obscurci leur véritable apport à l'histoire nationale et maritime.
tags: #le #bougainvillier #brest #dominique