Le Vieil Homme et son Potager : Mémoire, Terre et Histoire

L’acte de lire peut parfois devenir une expérience immersive, presque suspendue dans le temps. En se plongeant dans les pages qui traitent de la figure du vieil homme et de son rapport viscéral à la terre, on découvre une œuvre qui transcende la simple narration pour toucher à l’universel. Il se trouve que je l’ai lu deux fois car j’ai été isolée dans un endroit avec ce seul livre comme lecture possible, alors comme autrefois dans ma jeunesse, j’ai relu ce livre tout doucement pour ne pas le finir trop vite. Cette relecture lente révèle des strates de sens cachées derrière la simplicité apparente d’un quotidien rural.

Un vieux paysan travaillant la terre dans un potager ensoleillé

La tragédie de l’intime et le poids de l’Histoire

Le récit s’ancre dans une temporalité précise, celle d’une journée de 1961, telle une tragédie antique. Ce cadre temporel restreint permet une immersion totale dans l’Auvergne rurale, une période charnière marquée par le remembrement et l’arrivée de la télévision dans les foyers. C’est un monde qui vacille : Albert, personnage central, voit dans ces changements la fin de son univers. Il se sent plus paysan qu’ouvrier chez Michelin et refuse la modernité que sa femme chérit. Il n’a jamais su trouver les mots pour raconter sa guerre à ses enfants, portant en lui le silence de 1939-1945.

Le roman évoque un petit village d’Auvergne c’est l’époque du remembrement et de l’arrivée de la télévision. Des personnages complexes que l’on ne peut pas juger facilement. Tout le roman tourne autour de l’arrivée de la télévision car l’émission phare de la seule chaîne alors diffusée « 5 colonnes à la une » consacre un reportage aux soldats d Algérie. Henry est interviewé à l’occasion. Sa mère ne manquerait pour rien au monde ce moment de revoir son fils. Voilà donc un moment de vie dans la campagne en 1961 et pour moi la découverte d’un écrivain qui a su évoquer en une seule journée trois guerres, celle de 14/18, le père d’Albert en est revenu victorieux, celle de 39/45 dont Albert est revenu muet et vaincu et celle d’Henry son fils qui risque sa vie même si personne ne comprend très bien ce qu’il fait dans ce pays si lointain.

18/12/1958: Premier Reportage sur Une Famille de Paysans sur Plusieurs Générations

Les racines du langage et la transmission

La force de cette œuvre réside dans sa langue, riche et évocatrice. J’ai été très sensible à la langue et par moment une réflexion sur les mots, ceux venant du patois comme « empurgué » qui désigne à la fois la naissance et la mort. Albert connaît aussi le miracle de cette langue ancienne des paysans ou le feu meurt à tout jamais, alors que les hommes s’éteignent pour naître dans la mort. On ne disait pas que quelqu’un était mort, on disait qu’il s’était éteint puis « empurgué ». Le mot oublié remonta en lui pour le consoler. L’Empurgar !

Parallèlement, le jeune Gilles, petit bonhomme de CM2, découvre la vie à travers la littérature. Il est plongé dans « Eugénie Grandet ». En cheminant dans ce roman trop difficile pour lui, il ouvre peu à peu les portes de la compréhension de la vie. Les phrases étaient comme des routes de montagne avec des virages qui s’enchaînent les uns aux autres et au bout desquels se révèlent des paysages magnifiques. Gilles n’avait jamais vu son père pleurer, ni aucun homme autour de lui, pas même Henri. Pourtant, le vieil homme, Albert, comprend que les larmes sont une vérité humaine : « En vieillissant les hommes pleurent. C’était vrai. »

La Ligne Maginot : un récit réhabilité

La clé du livre est donnée dans un court texte qui lui se passe 2011 et raconte un fait historique peu connu de 1940 dans la ligne Maginot le combat et la résistance de l’armée française à Schœnenbourg. Il s’agit d’un moment de notre histoire très mal racontée par nos livres d’histoire et très déformée dans notre inconscient collectif.

Je suis allé plusieurs fois visiter le fort de Schœnenbourg pour écouter ce silence de la plaine. À un moment, il faut renoncer aux mots et donner les chiffres. Seulement 22000 soldats français ont vaincu 240 000 Allemands en Alsace et en Lorraine, et seulement 85000 autres soldats français alpin dans leurs champignons de béton ont arrêté près de 650000 Allemands et Italiens. Pas un ennemi n’est passé sur la ligne Maginot, tant que des soldats sont restés à leur poste. Pas un ! Le muscle de béton avait parfaitement joué son rôle et tenu ses promesses, et même au-delà.

Schéma technique des fortifications de la Ligne Maginot

La terre comme miroir de l’existence

Au-delà de la fiction, le jardinage et plus particulièrement l’entretien d’un potager, est un maître-mot du bien vieillir et de l’épanouissement personnel par l’activité physique. Le jardinage devient une métaphore de la résilience. Rester actif à tout âge est primordial pour une bonne santé, et que demander de mieux que de travailler la terre et récolter le fruit de son travail.

L’entretien d’un potager est une aubaine sur de nombreux plans pour les seniors. En effet, le simple fait d’être entouré de végétaux et de verdure procure un certain sentiment de contentement et de bien-être. Jardiner et entrer en contact avec la terre alimente la souplesse, la forme et les capacités physiques des aînés. En tant qu’activité apaisante, l’entretien du potager contribue à la réduction des symptômes liés à la dépression. Avec l’âge la fatigue se fait plus rapidement sentir lorsqu’on jardine. Ainsi, des options plus ergonomiques voient le jour tels que les potagers surélevés. Comme indiqué dans son nom, le potager surélevé est une portion de terre cultivable installée au-dessus du sol par le biais de différents dispositifs.

Une poétique du réel

Cette dimension du soin apporté à la terre se retrouve dans le travail photographique d’Olivier Le Brun. « C’était un bel été, comme c’est l’habitude dans l’Ouest canadien, au bord du lac Okanagan. J’entrepris de photographier mon père dans son quotidien. » Ainsi commence le récit photographique d’Olivier Le Brun réalisé le temps d’une saison dans une nature à la fois ingrate et généreuse.

« En suivant son père dans son quotidien, au cours d'un bel été, Olivier Le Brun a tissé un récit photographique essentiel et d'une sobriété magnifique. Ni pose, ni mise en scène, ni discours. Juste la présence obstinée et poétique du père et quelques mots échappés des pages de son journal. Juste la force d'un vieux corps qui livre bataille à la terre toute-puissante avant qu'elle ne le prenne tout à elle. » Dans Le Vieil homme et son potager, Olivier Le Brun livre une série de photographies poétiques sur le travail de la terre en photographiant son père dans les soins quotidiens apportés à son jardin. Un lien intense à la terre, à la nature et à la nourriture qu’elles nous offrent se lit alors de manière implicite. C’est un dialogue silencieux et aimant entre un père et un fils, une trace laissée par un vieux corps qui livre bataille à la terre avant qu’elle ne le rappelle à elle.

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