La Tulipomanie : Anatomie d'une légende financière et botanique

Dépenser des fortunes pour une simple tulipe ? Faudrait être secoué du bulbe ! C’est pourtant ce qu’il s’est passé au 17e siècle, dans la riche société hollandaise. La spéculation est devenue délirante et, un jour, tout s’est effondré. La Tulipomanie est le nom donné à la crise spéculative sur le cours de l’oignon de tulipe dans le nord des Provinces-Unies au milieu du XVIIe siècle. Ce soudain engouement pour les tulipes a provoqué une augmentation démesurée du cours, à tel point qu’un bulbe se serait vendu plus cher qu’un tableau de Rembrandt. Cette crise a, par la suite, provoqué un effondrement fulgurant de la valeur de la tulipe.

Illustration d'époque représentant des bulbes de tulipes rares

Les racines botaniques et le voyage de la fleur

La tulipe, qui vient d’Asie Centrale, a beaucoup voyagé. Originaire des montagnes de l’Himalaya et d'extrême orient, on pense que des voyageurs et des commerçants les ont découvertes lors de leurs périples à travers la route de la soie. Le motif de la tulipe a aussi beaucoup inspiré l’art turc. D’ailleurs, le mot tulipe vient du persan '' Dulbend '', dit '' Tülbend '' en Turc, qui signifie « Turban », et désigne cette coiffe du Moyen-orient qui évoque à merveille la corolle des tulipes. Encore inconnue en Europe, les premières tulipes arrivent au compte-goutte à partir de 1559. C'est à Constantinople (l'actuelle Istanbul) que les premiers Européens rencontrèrent ces fleurs rares et exotiques, notamment l'ambassadeur autrichien Ogier Ghiselin de Busbecq, qui en rapporta quelques bulbes dans les années 1550.

La route de la tulipe a, un jour, croisé celle d’un ch’ti gars du Nord, Charles de l’Écluse, né à Arras en 1526, qui a créé un des plus beaux jardins botaniques de son temps. Il a introduit la tulipe en Europe ainsi que le marronnier d’Inde. Charles de L'Écluse, botaniste flamand, fut le premier à introduire les tulipes au jardin botanique de Leyden, en Hollande, à partir de 1593 et à largement les diffuser en Europe, déclenchant bientôt une véritable frénésie chez les collectionneurs. Elles sont illustrées pour la première fois par Konrad Gessner en 1561, puis par Charles de L'Écluse, dit Clusius, à Anvers en 1576. En 1583, ce dernier raconte l'anecdote d'un marchand d'Anvers qui reçut des oignons de tulipes parmi des textiles en provenance de Turquie vers 1562, et qui en mangea une partie avant de planter l’autre. Il s'aperçut alors que ces oignons produisaient de superbes fleurs mystérieuses, qui se sont avérées être de précieuses tulipes.

L'âge d'or hollandais et le contexte financier

La Hollande rayonne durant ce siècle grâce à sa domination maritime, militaire et commerciale malgré de grandes inégalités sociales. Les Pays-Bas deviennent la « nation capitaliste par excellence » comme l’a résumé Karl Marx, avec sa gigantesque compagnie marchande, sa banque, sa bourse et, surtout, des flots d’argent. La tulipe devient rapidement un signe de richesse et les bourgeois s’arrachent les nouvelles variétés. Les Pays-Bas étaient l’une des principales superpuissances européennes et entretenaient des relations internationales d’une importance primordiale. Lorsqu’Anvers, capitale commerciale de l’Europe, est devenue indépendante en 1648, les Pays-Bas ont assis leur réputation de nations maritimes. La scène artistique s'est rapidement développée dans les villes en pleine effervescence, faisant de la Hollande et de la Flandre les épicentres de la création.

Les familles bourgeoises hollandaises mettaient un point d’honneur, tout au long de l’année, à entretenir un jardin riche et luxuriant. La fascination pour les bouquets de tulipes soigneusement disposés s'est propagée comme une traînée de poudre. D’abord simple curiosité pour les botanistes, la tulipe est vite devenue un thème à la mode pour les artistes, les tableaux étant une alternative durable aux fleurs périssables. Elle est venue s’ajouter à la liste des objets visibles dans les natures mortes ou les vanités symbolisant la caducité, au même titre que le crâne. Néanmoins, le motif floral n'était pas un phénomène nouveau et tenait déjà une place centrale dans les peintures religieuses de la fin du Moyen-Âge : chaque fleur y symbolisait l'une des différentes vertus de Marie, à la fois en tant que vierge et en tant que mère.

Le mécanisme de la spéculation

En 1636, en Hollande, on est en pleine Tulipomania : les bulbes de tulipes s’achètent par cargaisons entières et se revendent plus cher qu’un Rembrandt. Les riches bourgeois fantasment sur les splendides jardins de Constantinople que le grand commerce en plein essor met à portée de leurs mains. Les commerçants au long-cours et leur financeurs y voient une belle aubaine. Ils affrètent des navires et font venir de l’Empire ottoman des caisses entières de bulbes de tulipes qu’ils achètent avant que la cargaison n’arrive pour les revendre à prix d’or.

En 1635, des «billets à effet» entrent sur le circuit, ce qui rend possible l’achat de bulbes encore en terre. Cette innovation permet un marché ouvert toute l’année et va participer à la croissance de l’engouement et des prix. Dans un marché entièrement déréglementé, la spéculation est exponentielle ! La variété rare ‘Semper Augustus’ se vend 10 000 florins début 1637, sachant que le salaire moyen à l’époque est de 150 florins. Les prix étaient tels que pendant les négociations, les fleurs pouvaient changer de propriétaire à dix reprises. Chacun échangeait, avec une surprenante rapidité, quelque chose contre des tulipes, les agriculteurs allant jusqu’à vendre leurs maisons pour un seul bulbe.

Que sont les bulles spéculatives et comment les détecter ?

Plusieurs biais psychologiques sont avancés pour expliquer les bulles spéculatives. L’un d’entre eux se nomme « The Greater Fool Theory », la théorie du plus grand fou. Selon cette idée, les investisseurs peuvent acheter un titre même s’ils sont persuadés qu’il est surévalué, car ils pensent qu’un autre individu - plus fou encore - sera prompt à le racheter plus cher. Le mécanisme fonctionne et les prix augmentent jusqu’à atteindre « le plus grand fou ». Dès 1614, le phénomène apparaissait dans les écrits, comme celui du célèbre marchand et auteur Roemer Visscher, intitulé « Een dwaes en zijn gelt zijn haest ghescheijden » (« L’imbécile et son argent seront bientôt séparés »). En 1636, les bulbes de tulipes étaient le quatrième produit d'exportation de la Hollande et, à la fin de l'année, la Tulipomanie connut son apogée.

Le krach de 1637 et le retour à la réalité

Le 3 février 1637, une vente locale se conclut difficilement, un rabais de 20% y est même accordé. Une nouvelle qui se propage rapidement dans tout le pays et qui provoque un écroulement des prix jusqu’à affliger une décote de 95% à 99% ! La chute du cours est si importante que les fleuristes ne peuvent même pas respecter leurs contrats. Selon l’hypothèse la plus probable, le krach est déclenché par l’absence totale d’acheteurs ce jour-là lors d’une habituelle vente aux enchères dans une taverne d’Haarlem. Selon les historiens, les acheteurs ne se sont pas présentés à la vente en raison d’un épisode épidémique de peste bubonique. Cela a néanmoins suffi pour provoquer le retournement complet du marché : il ne faut que quelques heures pour que la nouvelle de l’absence d’acheteurs se propage à la ville entière et quelques jours pour que l’information atteigne l’ensemble des Provinces-Unies.

Les bulbes de tulipes deviennent invendables, ou alors avec une décote de 95 % à 99 %. Le marché n’étant ni organisé ni régulé, les transactions s’étaient faites sans garanties. Le 23 février 1637, une réunion nationale des horticulteurs décide que les ventes conclues après le mois de novembre 1636 seront annulées en échange d’un petit pourcentage du montant de la transaction conclue. L’économie hollandaise n’est pas mise en danger car aucun acteur n’est en péril grâce à des décisions politiques jugées favorables.

Démêler la légende de la réalité

En creusant un peu, on découvre que beaucoup de légendes entourent cet épisode. Ces histoires et, plus généralement, le récit extraordinaire et catastrophique fait de cette crise s’appuient sur un texte publié plus de deux siècles après, en 1841, par un journaliste et écrivain britannique, Charles McKay. Dans sa Brève Histoire de l'euphorie financière (1992, édition française), l’économiste américano-canadien John Kenneth Galbraith emprunte une anecdote au journaliste britannique Charles Mackay, qui dans son ouvrage de 1841, Extraordinary Popular Delusions and the Madness of Crowds, racontait les illusions extraordinaires de l’opinion et la folie collective. L’anecdote reprise par Galbraith est celle d’un jeune marin hollandais du XVIIe siècle. Épuisé par sa longue traversée, affamé, celui-ci reprend des forces en mangeant un beau hareng rouge et en croquant dans ce qu’il croit être un vulgaire oignon, trouvé sur le pont et sans doute tombé de la cargaison qu’il vient de décharger.

Le pauvre bougre ignore que l'objet de sa gourmandise est un bulbe de Semper Augustus - variété la plus convoitée de Tulipe tigrée, qui se négocie alors aux environs de 3 000 florins ! Bien assez pour acquérir "un carrosse neuf, deux chevaux gris et leur harnais", écrit Mackay, bien plus cher qu’un Rembrandt ! Imaginez un peu le courroux du marchand et de sa famille qui, en arrivant au port pour réceptionner leur marchandise, retrouvent le jeune matelot sur le pont du bateau en train de "faire un petit-déjeuner dont le prix aurait pu suffire à nourrir l’équipage pendant toute une année". Furieux, ils firent jeter le malheureux en prison.

Schéma explicatif des mécanismes de bulle spéculative

En fait, les spéculateurs s’en sont sortis en perdant seulement 3,5 % de leur mise, perte qui ne risquait pas de les faire boiter. Et la crise a été circonscrite à un petit nombre de riches. Les conséquences de la Tulipomanie sont morales et, à un degré moindre, économiques. En 1688, Jean de la Bruyère mentionne l’amateur de tulipes dans les Caractères au chapitre « De la mode », et ne décrit pas la tulipomanie comme un phénomène économique de masse, mais plutôt comme une mode qui fait des victimes chez les fous.

La tulipe comme objet culturel et artistique

Si certaines sont aujourd’hui conservées dans les musées du monde entier, on peut encore voir apparaître, de temps à autre, des natures mortes de fleurs sur le marché des enchères et sur le marché de l'art. Juan van der Hamen y León, un artiste originaire de Madrid, est venu spécialement aux Pays-Bas pour peindre des tulipes. En plus des 7 000 sortes de tulipes que nous pouvons choisir chaque année de janvier à Pâques, ce sont surtout les fascinantes peintures qui constituent les vestiges de cette époque.

La tulipe est aujourd’hui une fleur incontournable de nos massifs et nos balcons, mais saviez-vous qu’elle fut aussi une plante très recherchée par les collectionneurs ? Face à tant de folie et d’avidité, la tulipe devient dans l’art le symbole de l'objet rare, précieux mais périssable, de la vanité, peinte par les maîtres hollandais comme Brueghel, Rubens ou Bosschaert. Les planches illustrées, les dessins et les peintures sont devenus de parfaits outils marketing pour les vendeurs de bulbes, permettant aux acheteurs de visualiser le rendu des fleurs épanouies. Enfin, à propos de l’histoire de la banane scotchée de Maurizio Cattelan, qui forme l’oeuvre Comedian, RFI a dressé une intéressante synthèse et mise en perspective de l’affaire.

Définitions et terminologie

La botanique définit la tulipe comme une plante bulbeuse de la famille des Liliacées, caractérisée par une haute tige droite et lisse, de longues feuilles lancéolées, engainantes, de grandes fleurs terminales, généralement solitaires, évasées en urne, formées de six divisions vivement colorées, au fond panaché de noir, de bleu, garni d'un gros pistil et d'étamines rayonnantes, et qui est très appréciée pour l'ornementation.

Le terme "Tulipomanie" désigne un goût passionné pour les tulipes allant jusqu’à la déraison et qui a sévi particulièrement en Hollande au XVIIe siècle. Des sommes énormes étaient dépensées par les amateurs pour se procurer des oignons rares. Des « notaires des tulipes » furent institués pour présider à ces spéculations, qui atteignirent leur sommet vers 1630. Par extension, le mot "tulipe" a pris des sens figurés. On parle de tulipe pour désigner des objets évoquant une fleur de tulipe par sa forme ovoïde ou évasée, comme les tulipes de verre qui recouvrent les ampoules des lampes ou les verres à boire de forme renflée. Dans le domaine de la danse, le terme "tulipe orageuse" désignait au XIXe siècle un pas de quadrille spécifique.

Gravure ancienne montrant le commerce des bulbes aux Pays-Bas

Les bulbes de tulipes, un rappel des conséquences d'une prise de risque excessive, resteront à jamais le symbole des fluctuations spéculatives du marché boursier mondial dans l’histoire de l’économie. De ses origines humbles dans les montagnes d'Asie centrale à son statut de joyau symbolique de l'âge d'or néerlandais, la tulipe demeure une icône intemporelle de beauté et de charme. Si l'on en croit les sources historiques, la tulipe a marqué l'imaginaire collectif, provoquant une folie économique unique en son genre qui continue d'alimenter les débats des historiens, des économistes et des passionnés d'art.

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