Le film "Les Graines du Figuier Sauvage", œuvre audacieuse du réalisateur iranien Mohammad Rasoulof, émerge des profondeurs d'un contexte socio-politique tendu, portant en son sein le récit poignant des révoltes populaires en Iran. Cette production, née dans des conditions exceptionnelles de clandestinité et de risque, transcende les frontières du cinéma pour devenir un acte de témoignage et de résistance. L'histoire se déroule dans le Téhéran contemporain, où un juge d'instruction du tribunal révolutionnaire, Iman, se retrouve propulsé au cœur d'un mouvement de protestations populaires d'une ampleur inédite. Confronté à l'absurdité et aux injustices du système qu'il sert, Iman choisit paradoxalement de s'y conformer, une décision qui le place dans une position inconfortable face à ses propres convictions et à sa famille.

La dynamique familiale est au centre du drame. Les deux filles d'Iman, Rezvan et Sana, étudiantes passionnées, soutiennent avec ferveur le mouvement qui secoue le pays, incarnant la jeunesse aspirante à un changement radical. Leur engagement contraste avec la posture de leur mère, Najmeh, qui tente désespérément de maintenir un équilibre précaire, naviguant entre les aspirations de ses filles et les responsabilités de son mari. Cette tension domestique trouve son paroxysme lorsque l'arme de service d'Iman disparaît mystérieusement, plongeant le juge dans une spirale de paranoïa et de suspicion, ses soupçons se portant naturellement sur les femmes de son foyer. Cette disparition symbolique agit comme un catalyseur, exacerbant les fissures déjà présentes dans les relations familiales, tandis que la révolte extérieure gagne en intensité.
Le processus de création de "Les Graines du Figuier Sauvage" est en soi une saga, marquée par les contraintes imposées par le régime iranien. Mohammad Rasoulof, qui a déjà connu l'emprisonnement pour ses œuvres précédentes, a dû orchestrer ce projet depuis l'Iran, où il était sous la menace constante d'une nouvelle incarcération. La collaboration avec le producteur Jean-Christophe Simon, via sa société Parallel45, fut d'une intensité rare, caractérisée par des échanges sécurisés et une communication principalement unilatérale, initiée par le réalisateur lui-même. Ce mode opératoire était essentiel pour la sécurité de tous les intervenants.
Rencontre avec Mohammad Rasoulof, le cinéaste iranien qui défie les mollahs • FRANCE 24
Initialement, le projet portait sur un autre film, centré sur la politique iranienne, mais l'incarcération de Rasoulof a mis un terme brutal à cette initiative. C'est depuis la prison que le réalisateur a perçu les échos du mouvement "Femme, Vie, Liberté", une expérience paradoxale mêlant espoir et frustration, nourrie par les bruits et les murmures du monde extérieur sans en voir la réalité tangible. Après sa libération, Rasoulof a rapidement contacté Simon pour lui faire part de son nouveau projet, animé par une urgence palpable. Son avocat et sa connaissance du système judiciaire iranien lui indiquaient un délai très court avant une éventuelle nouvelle incarcération, estimé à six ou sept mois. Cette fenêtre temporelle réduite a imposé une production accélérée, nécessitant une mobilisation rapide des ressources pour le scénario et le financement.
Le soutien du CNC via l'Aide aux cinémas du monde, cogérée avec l'Institut français, a été déterminant, non seulement sur le plan financier mais aussi en conférant au film une crédibilité et une aura internationale qui ont facilité l'engagement d'autres partenaires. La flexibilité nécessaire pour un projet de cette nature, s'écartant des schémas de production plus classiques, a été entièrement assurée par Rasoulof. La discrétion était de mise, et peu de personnes étaient au courant du tournage, mené dans des conditions extrêmes.
Le tournage s'est déroulé dans la clandestinité la plus totale, principalement en intérieur, dans des propriétés privées, aux heures crépusculaires ou à l'aube. Mohammad Rasoulof a même dirigé certaines scènes à distance, communiquant par talkie-walkie, une prouesse logistique rendue indispensable par le risque constant d'être découvert. L'équipe était réduite pour minimiser les risques, et le transfert des images hors d'Iran s'est fait dans des conditions périlleuses, chaque instant pouvant potentiellement mettre fin à l'entreprise.
Le montage s'est déroulé en parallèle, le réalisateur travaillant à un rythme effréné, non seulement pour échapper à la menace judiciaire mais aussi dans l'espoir de présenter le film au Festival de Cannes. La sélection au Festival de Cannes représentait une forme de protection pour l'équipe, le régime iranien étant réticent à voir ses dérives exposées médiatiquement à l'étranger. Thierry Frémaux et le comité de sélection ont fait preuve d'une grande clairvoyance en acceptant de visionner un film encore en cours de post-production, démontrant leur engagement envers la liberté d'expression artistique.

Le parcours du film jusqu'à Cannes a été semé d'embûches. Début mai, Rasoulof a été condamné à nouveau à de la prison et a dû fuir l'Iran pour rejoindre la Croisette. Les ministères des Affaires étrangères français et allemands ont apporté une aide précieuse pour faciliter la venue des comédiennes et d'une partie de l'équipe. L'incertitude planait sur la situation du réalisateur, tandis que le montage et la post-production se poursuivaient dans l'urgence. L'histoire de Rasoulof travaillant sur le montage depuis les montagnes, à près de 4000 mètres d'altitude, avec seulement dix minutes de connexion internet, témoigne de sa détermination inébranlable.
"Les Graines du Figuier Sauvage" a été salué par les festivaliers, mais le jury présidé par Greta Gerwig lui a attribué un "prix spécial du jury", une récompense qui, pour certains, n'a pas rendu justice à la portée politique et artistique de l'œuvre. Ce choix a suscité des débats, certains y voyant une réticence du jury à décerner un prix trop explicitement politique, d'autres une sous-estimation de la mise en scène au profit de la dimension militante.
Au-delà de sa dimension politique, le film est une œuvre cinématographique d'une rare puissance. L'histoire, bien que semblant didactique à première vue, évolue rapidement vers un thriller familial captivant. Le scénario met en scène la dynamique d'une famille iranienne fracturée par les événements sociopolitiques. Iman, juge d'instruction promu, voit son autorité remise en question par la radicalisation de ses filles, étudiantes engagées dans le mouvement "Femme, Vie, Liberté". Le rôle de Najmeh, la mère, est celui d'une médiatrice, tentant de préserver l'unité familiale face aux pressions externes et internes. La disparition de l'arme du père déclenche une paranoïa qui détériore les relations, symbolisant l'étouffement et la suspicion qui s'installent dans le foyer.
Cependant, réduire "Les Graines du Figuier Sauvage" à une simple illustration de la violence politique serait une erreur. Le film explore les complexités des relations humaines, la confrontation des générations et la résistance face à l'oppression. La mise en scène de Rasoulof est décrite comme "redoutablement efficace", culminant dans un dernier acte saisissant au milieu des ruines labyrinthiques d'un village abandonné, où les femmes tentent d'échapper à la folie d'Iman.
Plusieurs moments cinématographiques marquants saluent la réalisation de Rasoulof. Un plan fixe sur le visage ensanglanté d'une jeune femme en cours de soin, les scènes d'interrogatoire tendues, le passage où une des filles écoute des cassettes de chanteuses iraniennes dans sa cachette, et une scène stylisée où la toilette du père est filmée en gros plan, ne révélant que son visage et les mains féminines sur fond noir, illustrant la relation complexe entre amour et soumission.
La performance des trois actrices principales - Soheila Golestani (dont la photo a été brandie par Rasoulof lors de la projection officielle, car elle était bloquée en Iran), Mahsa Rostami et Setareh Maleki - est largement saluée. Elles incarnent des femmes fortes qui s'opposent à l'incarnation du patriarcat et du régime islamiste qui entrave les droits des femmes. Le fait que Rasoulof ait osé filmer ces actrices sans voile dans leur foyer est une audace rare dans le cinéma iranien contemporain, soulignant le contraste entre la sphère privée et la répression publique, et dénonçant la violence du régime sur la question sensible du port du voile.
L'intégration d'images documentaires issues des réseaux sociaux ancre le récit dans une réalité palpable, rendant compte des manifestations d'une manière qui ne pourrait être entièrement recréée cinématographiquement. "Les Graines du Figuier Sauvage" s'affirme ainsi comme un film manifeste, un cri féministe qui, à travers la rébellion de ses héroïnes, raconte la genèse de la révolte des femmes iraniennes, ces "graines" qui font trembler le pays.

L'œuvre aurait mérité une reconnaissance plus ample au palmarès, d'autant plus que la représentation de la violence envers les femmes y porte un sens politique profond, dans une sélection où la violence physique ou sexuelle était déjà prégnante. Le film aurait également été l'occasion de célébrer la qualité exceptionnelle du cinéma iranien contemporain et de rendre hommage aux artistes qui, au péril de leur liberté, continuent de créer dans leur pays. La dernière Palme d'Or iranienne remonte à 1997 avec "Le Goût de la cerise" d'Abbas Kiarostami, et l'oubli du film "Leila et ses frères" de Saeed Roustayi en 2022, un autre cinéaste opposant, souligne le manque de reconnaissance des œuvres critiques iraniennes dans les grands festivals. "Les Graines du Figuier Sauvage" se présente comme une semence d'espoir, une œuvre qui, malgré les obstacles, parvient à germer et à porter un message de résistance et de liberté.