Monsanto et la mutation du secteur des semences : entre stratégies biologiques et controverses historiques

L'industrie semencière mondiale traverse une période de transformation profonde, marquée par une tension croissante entre les impératifs de productivité industrielle et les exigences des consommateurs pour une agriculture plus durable. Au cœur de ces évolutions, le groupe américain Monsanto - dont la structure a été absorbée par le géant allemand Bayer - a longtemps cristallisé les débats sur le modèle agricole mondial. Entre le renoncement historique à certaines technologies controversées et le virage vers le biocontrôle, l'entreprise a tenté de naviguer dans un marché où la demande pour le « bio » devient une réalité incontournable.

Le tournant des semences stériles et le projet « Terminator »

Sous la pression des experts agricoles mais aussi de ses clients, le groupe américain Monsanto renonce à mettre sur le marché des semences stériles de plantes génétiquement modifiées. Cette renonciation décidée par le PDG du géant de Saint Louis (Missouri) Robert SHAPIRO ne concerne que la commercialisation de ces semences et n'empêche pas l'entreprise ou ses concurrents (DUPONT ou Rhône Poulenc) de poursuivre des recherches en laboratoire. Le projet auquel Monsanto vient de renoncer était connu sous le nom de "Terminator" : il aurait consisté à stériliser chimiquement puis génétiquement, les semences modifiées de blé, du riz, du soja et du coton.

Schéma illustrant le concept théorique de stérilisation génétique des semences

Le virage vers le biocontrôle et les semences potagères

La mode est au bio. Et le géant de l’agrochimie Monsanto l’a bien compris. Si bien que sa division des semences potagères, Seminis, délaisse les recherches sur les fruits et légumes GM pour revenir à des techniques ancestrales. Pourquoi ? Les aliments - sans saveur - «boostés» aux OGM n’ont pas la cote auprès des consommateurs. Dans ce contexte, de plus en plus d’agriculteurs ont d’ailleurs recours à des produits naturels dits de biocontrôle pour réduire l’usage de produits chimiques (pesticides, herbicides, fongicides). Le géant américain tente de leur emboîter le pas.

Bonne nouvelle, dites-vous ? Pas si vite… Fidèle à ses habitudes, Monsanto entre dans cette lutte biologique avec ses grands sabots. En effet, Monsanto n’hésite pas à mettre des bâtons dans les roues des agriculteurs sous régie biologique. Autre indice que Monsanto mise sur le marché bio : le même mois, la société s’est alliée au danois Novozymes, numéro un mondial des enzymes alimentaires et industrielles. Et elle n’est pas seule : en 2012, l’allemand Bayer a mis le grappin sur l’américain AgraQuest, spécialiste des pesticides biologiques. Il faut dire que l’industrie du bio est un marché lucratif. Comble de l’ironie : en 2009, le fabriquant d’engrais et de pesticides a protesté contre le potager bio créé par Michelle Obama à la Maison-Blanche. En jardinant, la première dame des États-Unis s’est donnée comme mandat de promouvoir une saine alimentation.

Alliances stratégiques et innovation microbiologique

C’est pourtant très sérieux : le géant de l’agro-alimentaire s’est associé au danois Novozymes, numéro un mondial des enzymes alimentaires et industrielles, pour mettre au point une nouvelle gamme de pesticides biologiques. Baptisée « BioAg Alliance », la collaboration prévoit que les deux firmes mettent en commun leurs équipes de recherche et de développement pour commercialiser « des produits microbiens respectueux de l’environnement ». Plus surprenant encore, on peut lire sur le site de la firme que l’agriculture biologique « peut remplacer les fertilisants chimiques pour atténuer l’impact environnemental de l’agriculture tout en améliorant les récoltes ».

Cette alliance s’inscrit en fait dans une tendance générale chez les fabricants de produits phytosanitaires, qui éprouvent un intérêt croissant pour l’utilisation de produits dits de « biocontrôle ». Ces mélanges sont obtenus le plus souvent grâce à des insectes, des champignons, des bactéries ou des virus qui permettent de lutter contre les nuisibles en les empoisonnant ou en perturbant leur cycles de reproduction. Ils sont moins néfastes pour l’environnement et de plus en plus employés par les agriculteurs.

Koppert, pionnier du biocontrôle en agriculture

Stratégies de sélection variétale et enjeux de propriété intellectuelle

La firme lance sur une nouvelle gamme de légumes obtenus par simple croisement de même espèce, 100% non OGM. Les scientifiques utilisent le pollen d’une plante pour féconder une autre et conserver les traits (résistance, rendement, saveur) les plus intéressants. Parmi ces créations : des oignons doux qui ne font pas pleurer, des laitues croustillantes et bourrées de vitamine C, des brocolis aux antioxydants. Le tout, en principe, sans risque pour la santé. Si la firme se tourne vers ces nouveaux marchés, c’est d’abord qu’elle sent le vent tourner. Risques sanitaires, dangers environnementaux, les consommateurs rechignent toujours à avaler des OGM et sont à la recherche de fruits et légumes plus savoureux… Le marché des fertilisants de biocontrôle, quant à lui, pèserait 2,3 milliards de dollars par an, selon la compagnie.

La stratégie de Monsanto ne change pas pour autant. Ces nouvelles créations maraichères seront brevetés au niveau génétique : personne n’aura le droit de les modifier ni de les planter sans acheter les graines à la firme. Le Haut conseil aux biotechnologies, qui s’oppose au brevetage du vivant en France, interdit en conséquence la commercialisation de ces espèces pour le moment.

Présence mondiale et disparités régionales

Monsanto se classe seizième de l’Indice 2019 pour l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique centrale, ce qui traduit de grandes disparités entre les engagements de l’entreprise à l’échelle mondiale et ses activités spécifiques à la région. La société obtient son score le plus élevé dans le domaine « Gouvernance et stratégie » grâce à sa stratégie « Growing Better Together » qui fixe des objectifs concernant le développement durable et les petits exploitants, bien que l’entreprise n’indique pas clairement comment elle contribue au développement du secteur semencier local et à la création d’un environnement favorable dans la région.

Monsanto affiche également de bonnes performances dans la catégorie « Production de semences » grâce à ses activités de production au Burkina Faso et à des normes de travail rigoureuses. Dans d’autres domaines de mesure, la société enregistre des résultats moyens, notamment en ce qui concerne ses positions concernant la préservation des ressources génétiques et le partage des avantages. Monsanto affiche des positions transparentes en matière de propriété intellectuelle, mais aucune n’est favorable aux petits exploitants. Le don de technologie effectué par Monsanto à l’African Agriculture Technology Foundation afin que celle-ci développe des variétés de niébé adaptées à la région constitue une pratique de premier plan dans le domaine « Recherche et développement ».

Carte des zones d'influence des programmes de recherche agricole en Afrique

Le tribunal citoyen et la contestation sociale

Ce vendredi, un tribunal citoyen s'est ouvert à la Haye. Sur le banc des accusés : la firme Monsanto, accusée d'avoir violé le droit à un environnement sûr. Cinq juges de stature internationale, trente témoins dont des scientifiques, des agriculteurs et des apiculteurs et un accusé absent : Monsanto. C'est le décor de l'Assemblée des peuples, un tribunal citoyen qui s'est ouvert ce vendredi à la Haye, pour juger la firme multinationale vue comme une "importante menace" pour l'environnement, et qui est accusée "d'écocide". Ce tribunal symbolique, qui n'a aucune valeur juridique, se réunit à un moment significatif : en ce moment l'Union européenne examine l'offre de rachat de Monsanto par l'allemand Bayer, pour la somme de 60 milliards d'euros environ.

Ce tribunal rendra un avis consultatif légal, destiné à alimenter les lois existantes. "Notre objectif est de démontrer, et c'est le tribunal qui le dira, si Monsanto a ou n'a pas manqué à ses obligations internationales" (Corinne Lepage, ancienne ministre de l'environnement). Pour le principal intéressé, ce tribunal citoyen est une "parodie de tribunal" qui n'a aucune valeur et "détourne l'attention de discussions essentielles sur les besoins en alimentation et en agriculture du monde entier", a expliqué Monsanto dans une lettre ouverte.

Les fondements des controverses : OGM, Glyphosate et passif historique

C'est là que se cristallise "le problème" Monsanto : l'entreprise a-t-elle raison quand elle avance que l'agriculture qu'elle mène est incontournable pour s'adapter à une population croissante dans le monde ? Ou à l'inverse, cette firme a-t-elle pendant des années bafoué le droit à un environnement sûr, à l'alimentation et à des critères exigeants en matière de santé ?

  • Les OGM en cause : C'est le principal argument des opposants à Monsanto : l'entreprise détient le quasi-monopole des semences génétiquement modifiées, avec près de 90% des OGM vendus dans le monde. Le maïs OGM 810 de Monsanto est interdit en France, par principe de précaution, mais pas dans d'autres pays : la toxine BT qu'il contient est soupçonnée de toucher des insectes qui ne sont pas forcément dangereux pour les récoltes. Monsanto a breveté ses semences transgéniques, et interdit aux agriculteurs de replanter des graines issues de la récolte de produits OGM.
  • Le Roundup : Alors que la ministre de l'écologie Ségolène Royal voulait le faire disparaître des rayons français, le glyphosate, plus connu sous le nom de Roundup, produit par Monsanto, s'est vu accorder un sursis par l'Union européenne. Plusieurs études ont prouvé la toxicité du produit, et plusieurs experts de l'OMS s'accordent sur le fait qu'il est potentiellement cancérigène.
  • L'agent Orange : Entre 1961 et 1971 Monsanto produisait un produit appelé "Agent orange", dérivé de l'un de ses herbicides. Dans les années 70, des vétérans de la guerre ont attaqué Monsanto et six autres industriels, accusés d'empoisonnement. En 1987 les accusés ont été condamnés à verser 180 millions de dollars de compensations.
  • Les produits nocifs dissimulés : En 2001 des habitants de la ville d'Anniston (Alabama) accusent Monsanto d'avoir déversé des déchets contaminés au PCB, un produit chimique contenu dans les herbicides, dans un cours d'eau de la ville. Des notes confidentielles révélées plus tard prouvaient que l'étude avait montré que des rats exposés au PCB pouvaient contracter des tumeurs, mais que l'entreprise n'a rien dit.

Évolution législative et semences paysannes

Après le rachat de Monsanto par Bayer, le nom de l’entreprise va disparaître. Ça se faisait depuis longtemps sous le manteau, mais la législation empêchait la diffusion officielle de graines qui n’étaient pas répertoriées sur les cahiers des semenciers. Les eurodéputés ont voté une nouvelle législation qui autorise les agriculteurs bios à vendre leurs propres semences. Jusqu’ici, seules les espèces figurant dans le cahier officiel pouvaient être commercialisées. La lutte des agriculteurs bio a porté ses fruits. Ce jeudi à Strasbourg, le parlement européen a adopté une nouvelle législation visant à soutenir la production biologique. Parmi les nouvelles mesures, qui entreront en application à partir de janvier 2021, on en trouve une qui autorise «la reproduction végétale de matériel hétérogène biologique».

Les semences dites paysannes sont celles qu’un agriculteur va directement prélever dans sa récolte afin de les replanter, elles sont issues des semences utilisées par les paysans avant l’industrialisation de l’agriculture. Cette appellation s’oppose aux «semences de ferme» qui, elles, ont été achetées à un semencier. Afin d’être homologuées, les variétés proposées doivent réussir une série de tests précis. C’est-à-dire, être adéquates «aux normes de Distinction, d’homogénéité et de stabilité (tests DHS)» et présenter une «amélioration par rapport aux variétés existantes (test VAT: Valeur agronomique et technologique)».

Le problème principal de ce système de catalogue pour les agriculteurs bio réside dans le prix. Pour inscrire une nouvelle semence au catalogue et lui donner ainsi le sésame du marché, les producteurs doivent débourser des milliers d’euros. Il faut compter entre 6000 et 15.000 euros, une somme importante pour un petit producteur. Les semences bio ne passeront donc plus par les cahiers des semenciers et relèveront directement de la responsabilité des producteurs. Selon les associations, cela pourrait inciter les producteurs à développer leur propre variété de population et ainsi créer une certaine dynamique sur le terrain de la biodiversité.

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