Le Lierre : Bien plus qu'un simple occupant, un allié écologique essentiel

La nature de la relation entre le lierre et les arbres sur lesquels ils grimpent a depuis très longtemps fait l’objet de questions et surtout de jugements définitifs le plus souvent sans véritable fondement scientifique : entretient-il avec les arbres supports une interaction de type parasite (lierre +/arbres -), de type commensal (lierre + ; arbre 0) ou de type mutualiste (lierre + / arbre +) ? A moins que ce ne soit les trois mais selon le contexte ?

Le lierre existe sous deux formes complètement différentes : une forme rampante au sol qui donne par multiplication végétative de ses tiges des tapis denses et inextricables qui s’enracinent à l’aide de racines adventives au contact des tiges avec le sol ; une forme grimpante ou buissonnante dressée qui s’accroche sur un support (mur, arbre, paroi rocheuse) à l’aide de racines-crampons et donne de véritables troncs collés au support, puis des branches ramifiées quand il atteint la cime et la lumière.

Seule la seconde forme peut fleurir et produire des fruits en situation éclairée; elle porte des feuilles rappelant celles du poirier : grandes, disposées selon une spirale, ovales et entières. Les tiges juvéniles rampantes recherchent les situations ombragées et prospèrent notamment dans les sous-bois et elles ont la capacité de se diriger vers le secteur le plus sombre présent à l’horizon. On appelle skototropisme (« être attiré par l’ombre ») cette aptitude.

Schéma illustrant le skototropisme : le lierre se dirigeant vers le tronc d'un arbre

Les étapes de vie du lierre : de l'ombre à la lumière

On assimile les tiges végétatives à des formes juvéniles et les reproductives à des formes adultes. Le passage de l’une à l’autre ne se fait que si le lierre réussit à atteindre un support sur lequel il va pouvoir s’accrocher et accéder à la lumière : voilà pourquoi les arbres (entre autres) représentent un élément clé dans la vie du lierre sans lesquels il ne peut pas de reproduire sexuellement au moins et donc disperser ses descendants sous forme de graines.

Tout pied de lierre a pour origine, au départ, la germination d’une graine, même s’il devient très vite impossible de savoir « d’où il est parti » quand ses tiges se mettent à courir en tous sens et à s’étaler. La jeune plantule présente d’abord deux cotylédons ovales entiers avant de développer les premières feuilles lobées puis des rameaux latéraux qui vont s’étaler au sol. Or, les graines du lierre sont déposées par des passereaux qui ont consommé les fruits charnus et rejeté les graines intactes dans leurs excréments ; de ce fait, en milieu naturel, les graines peuvent « atterrir » un peu n’importe où (là où l’oiseau frugivore se sera posé pour faire ses besoins) et notamment sur un mur mais très rarement juste au pied d’un arbre car les oiseaux se perchent plutôt loin du tronc, sur les branches latérales ou dans la cime.

Préférences et compétition : l'installation sur l'hôte

Une étude menée en Italie apporte des détails sur les choix du lierre en matière d’arbres supports. Clairement, le lierre préfère les gros arbres plutôt isolés (qui doivent projeter une ombre facile à repérer). Les plus gros arbres portent souvent plusieurs lierres différents qui entrent en compétition entre eux car la croissance du tronc du lierre dépend de la place disponible sur le tronc support. Ainsi, en milieu très favorable comme dans les forêts alluviales, on observe des troncs d’arbres enveloppés à leur base par un lacis de troncs de lierres au point qu’on ne sait plus très bien qui porte qui ! L’espèce et l’âge de l’arbre semblent peu importer pourvu qu’il soit gros et avec une écorce rugueuse qui facilite l’adhésion des crampons.

Dans une étude sur l’impact du lierre sur les monuments de Rome, les auteurs rapportent quelques citations des grands auteurs de l’Antiquité à propos du lierre. Théophraste (- 371, - 288) avait observé dans son Histoire des Plantes (Historia Plantarum) la capacité du lierre à s’accrocher : « Il produit des racines à partir de ses tiges entre les feuilles, à l’aide desquelles il s’accroche aux arbres et aux murs » et il affirmait aussi que le lierre tue les arbres qu’il a escaladé.

Le ton était donné et ce discours va perdurer au cours des siècles qui suivent : le lierre est un parasite ou un nuisible pour les arbres ! Et cela dure toujours comme en témoignent tristement les nombreux troncs de lierre rageusement sectionnés à la tronçonneuse, une pratique très enracinée à la campagne et dans le milieu des forestiers ! Il faudra attendre l’aube du vingtième siècle pour entendre des voix modératrices dire « peut-être que ce n’est pas si simple et que même le lierre aurait des effets bénéfiques ! ».

Le lierre et l'arbre : une cohabitation complexe

Une étude menée dans la vallée alluviale du Rhin, milieu très favorable au lierre, montre que le rythme de croissance des arbres (estimé avec les cernes de croissance) porteurs de lierre ou pas, côte à côte, était identique, indiquant donc un effet neutre au minimum. Pour expliquer cette apparente absence d’effet, il faut s’intéresser au feuillage du lierre. Chez cet arbuste sempervirent, les feuilles coriaces persistent de 3 à 4 ans avant de sécher et tomber. La période de renouvellement des feuilles se situe en fin de printemps avec l’émergence des nouvelles feuilles toutes fraîches. Les feuilles adultes connaissent alors une baisse de leur taux de chlorophylle qui revient à la normale 3 à 4 semaines plus tard : les plus âgées tombent donc à cette occasion.

Lierre, liane médicinale et non parasite

Dans une forêt alluviale, l’apport est estimé à 0,8 tonnes par hectare de feuilles qui vont donc se décomposer à contretemps des autres, pendant la saison de croissance des arbres porteurs. Une autre étude dans le même milieu montre que la décomposition de cette litière de feuilles de lierre et la libération associée de minéraux pendant les quatre mois de la saison de croissance dépend de la nature des arbres supports. Ainsi, sous les chênes, la décomposition des feuilles de lierre est plus lente que sous des frênes ou des peupliers et les taux de libération de nitrates, de phosphore et de magnésium issus de la décomposition sont diminués.

Rôle thermique et protecteur du manteau végétal

Des études récentes sur l’usage des murs végétaux comme moyen d’isolation thermique et de réduire les demandes en air conditionné ont conduit à s’intéresser évidemment au lierre pour sa capacité à coloniser les murs. Ainsi, sur une façade en briques, on a comparé l’effet thermique en hiver en comparant les zones couvertes de lierre en hiver avec celles non couvertes. La température externe du mur augmente de 0,5°C quand il y a du lierre qui amortit les fluctuations ; la nuit, les murs couverts étaient en moyenne 1,4°C plus chauds que les autres mais au milieu de la journée, ils étaient 1,7°C plus frais.

Ces résultats nous amènent à suggérer un effet positif thermique du lierre installé sur un arbre. Il protégerait le tronc des effets de froid excessif (rappelons qu’en hiver, les arbres sont en vie ralentie) mais aussi et peut-être surtout il rafraîchirait le tronc en cas d’épisode caniculaire en été et préviendrait de certains effets délétères de tels épisodes. Le manchon de lierre jouerait donc un rôle de régulateur thermique vis-à-vis de l’arbre.

D’autres observations pointent aussi un effet protecteur de ce manteau envers certaines attaques ; ainsi en Angleterre des observateurs ont noté que pendant le pic d’épidémie de graphiose de l’orme, les arbres couverts de lierre étaient moins atteints car peut-être moins accessibles aux scolytes foreurs d’écorce qui transmettent la maladie. On pourrait aussi penser que cela protège les arbres contre les attaques des pics ou entretient contre le tronc la présence de toute une faune d’insectes dont une partie pourrait bénéficier à la protection des arbres.

Infographie : Le rôle protecteur du lierre face aux variations thermiques

Les limites de la cohabitation : quand le lierre devient encombrant

Effectivement, le lierre a bien un impact négatif sur les arbres porteurs mais ces effets ne se manifestent que dans certaines circonstances. Si un lierre installé sur un arbre réussit à atteindre la canopée, il accède alors à la lumière totale et va déployer ses ramures et son feuillage. Clairement, il va entrer en compétition pour la lumière avec l’arbre et prendre le dessus du fait de son feuillage permanent qui va ombrager le feuillage de l’hôte.

Mais ceci ne semble se produire que sur des arbres affaiblis, en « fin de vie » avec une cime qui s’éclaircit et laisse la voie libre au lierre. D’aucuns disent donc que ce n’est pas un effet vraiment négatif, juste une accélération du déclin entamé. Voir un arbre mort couvert de lierre n’est donc pas la preuve que c’est le lierre qui l’a tué !

Un autre effet collatéral du lierre installé vers la cime concerne le risque de faire casser l’arbre lors d’épisodes de vent fort ou de gel intense. En effet, la boule volumineuse d’un lierre installée dans la cime avec son feuillage présent même en hiver offre une prise au vent accrue et devient très lourde en cas de formation de glace sur les feuilles. Le risque est encore plus fort avec les essences à bois tendre ou avec les arbres âgés.

Le lierre comme épurateur urbain et allié de la biodiversité

Allié anti-pollution, le lierre a une capacité d’absorption des particules qui équivaut à 6 grammes par an et par mètre carré. Les plantes grimpantes fixent 40% du dioxyde d’azote et 60% des particules fines. En laissant le lierre recouvrir un mur, les particules nocives de l’air sont captées par la plante. C’est une dose conséquente qui ne finira pas dans nos poumons !

Il semblerait également que les feuilles de lierre soient plus chargées en plomb et en cadmium que ne l’est le reste de la plante. Tout comme les renouées du Japon absorbent les métaux lourds, le lierre aurait donc aussi cette propriété intéressante à son arc. Afin que le lierre puisse absorber autant de particules qu’un arbre adulte, il ne suffit alors que de 23 mètres carrés de façade.

Diagramme : Capacité d'absorption des polluants atmosphériques par le lierre

Le lierre, en fleurissant tardivement, à l’automne (septembre à novembre), une période où peu de plantes sont en fleurs, devient une ressource cruciale de nectar et de pollen pour les insectes pollinisateurs. C’est une plante-hôte importante pour l’Azuré des nerpruns, un papillon, ou pour la Collète du lierre, une abeille sauvage qui dépend du pollen de lierre pour nourrir ses larves.

Ses fruits noirs mûrissent en hiver, à une saison où la nourriture est rare, servant ainsi de garde-manger essentiel pour la survie hivernale de nombreux oiseaux. Le feuillage dense, persistant en hiver, est un abri pour la faune, servant de refuge ou de lieu de nidification à divers animaux : oiseaux, petits mammifères, insectes, chauves-souris. Les hérissons, quant à eux, y trouvent un refuge hivernal, et particulièrement dans les jardins où les cachettes naturelles manquent.

Au final, tout indique que pendant une longue période qui dure des dizaines d’années (tant qu’il n’a pas atteint la cime) le lierre présente bien des avantages indéniables pour les arbres et que ses effets négatifs concernent surtout des arbres « condamnés ». Il n'est pas un parasite, mais ce qu'on appelle un épiphyte. Et comme le lierre apporte bien d’autres services aux arbres et à toute la nature, ceux-ci excusent largement les quelques désagréments dont il pourrait être responsable.

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