Les tomates, fruits emblématiques de nos potagers, sont souvent la cible de divers ravageurs. Parmi eux, la noctuelle de la tomate, ou Helicoverpa armigera, se distingue par sa voracité et les dégâts considérables qu'elle peut occasionner. Ce petit papillon de nuit, dont les larves sont de véritables destructrices, est devenu un hôte indésirable dans de nombreux jardins, en particulier dans le sud de la France, mais sa présence s'étend désormais sur tout le territoire national. Pour le jardinier, comprendre qui est ce lépidoptère et, surtout, comment limiter les méfaits de ses chenilles sur les tomates est essentiel pour garantir une récolte fructueuse.

Identification de la Noctuelle de la Tomate et de ses Larves
La noctuelle de la tomate (Helicoverpa armigera) est un lépidoptère de la famille des Noctuidae, caractérisé par ses mœurs majoritairement nocturnes. D'origine tropicale ou subtropicale, elle a été repérée pour la première fois en France pendant la canicule de 2003 et n'a cessé depuis de progresser, profitant de la hausse des températures.
Le papillon adulte mesure moins de 2 cm de long pour une envergure d'environ 3 à 4 cm, ailes déployées. Les ailes de la femelle sont de couleur orange-jaunâtre, tandis que celles du mâle sont plutôt gris-verdâtre, avec des yeux verts. Il ressemble à ce qu'on appelle communément un papillon de nuit, avec des ailes blanchâtres, légèrement tachetées et parcourues de lignes grisâtres en forme de vagues. Les premiers vols ont généralement lieu en avril-mai.
Les véritables destructrices des plantes sont les larves, c'est-à-dire les chenilles. La larve de la noctuelle de la tomate est d'abord difficilement visible, car petite (2 cm) et presque translucide. Très mobiles, les jeunes chenilles passent par six stades larvaires. Elles sont glabres, de couleur verte à brune avec deux bandes latérales claires et plusieurs bandes sombres sur le dos. Au terme de leur développement, elles peuvent atteindre 3 à 4 centimètres de long, avec une couleur variant du blanc jaunâtre, vert, jaune, noir ou brun.

Le Cycle de Vie et les Dégâts Causés
Au printemps, les noctuelles s'accouplent. La femelle pond plusieurs centaines d'œufs de façon isolée, d'abord blanc jaunâtre puis brunâtres, sur toute la surface de la plante : jeunes pousses, feuilles, fleurs ou fruits. Lorsque les températures sont chaudes, autour de 27°C, les œufs éclosent en environ trois jours. Le cycle d'œuf à œuf de la noctuelle dure environ un mois et demi.
Le stade chenille dure environ trois semaines. Les jeunes chenilles sorties de l'œuf s'attaquent tout d'abord aux feuilles puis aux fleurs, ce qui peut entraîner de lourds dégâts, en particulier dans les monocultures. On dit qu'elles sont arpenteuses. Au cours de leurs premiers jours, elles ralentissent la croissance des plants de tomates.
Dès qu'elles sont suffisamment grosses, elles percent la peau de la tomate, souvent près du pédoncule, et deviennent mineuses. La noctuelle de la tomate pénètre dans le fruit et le grignote de l'intérieur, creusant des galeries profondes et laissant de nombreux excréments, ce qui empêche la maturation du fruit et le rend impropre à la consommation et à la transformation. De l'extérieur, la tomate peut sembler saine, mais en la coupant, la chair est abîmée, creusée de galeries, parfois déjà en train de pourrir. On les repère souvent à leurs multiples déjections collées sur les feuilles inférieures à la tomate minée.
Une fois à l'intérieur de la tomate, la chenille est à l'abri de tout traitement. Si vous découvrez déjà des trous dans vos tomates, il est souvent trop tard pour sauver les fruits atteints. En fin de saison, les larves de la noctuelle s'enfoncent dans le sol où elles passeront l'hiver sous forme de chrysalides, entrant en diapause, une forme de repos hivernal, à plusieurs centimètres de profondeur, pour réapparaître au printemps suivant.
Si les conditions météorologiques sont favorables, comme les étés chauds et secs qui sont particulièrement bénéfiques à ces ravageurs, de deux à quatre générations peuvent se succéder jusqu'en septembre-octobre, et même jusqu'à quatre générations par saison dans le sud de la France. L'année 2022 a été particulièrement bénéfique à ces nuisibles, un été chaud et sec ayant permis à ces ravageurs de gagner de nombreux jardins potagers.
Autres Chenilles de la Tomate à Connaître
Il est important de noter que Helicoverpa armigera n'est pas la seule noctuelle dont les larves s'attaquent à la tomate. Trois de ses cousines peuvent également occasionner des dégâts sur nos légumes d'été :
- La noctuelle gamma (Autographa gamma) : Très commune, cette chenille est vert flashy avec six longues bandes longitudinales sur l'abdomen. Elle se concentre davantage sur les feuilles, grignotant celles des tomates, mais aussi d'autres potagères, principalement sous serre.
- La noctuelle potagère (Mamestra oleracea) : Contrairement à la noctuelle de la tomate, elle ne pénètre pas dans le fruit. Elle se contente de creuser les fruits encore verts, ce qui la rend plus vulnérable aux traitements insecticides.
- La noctuelle arpenteuse de la tomate (Chrysodeixis chalcites) : D'origine tropicale, elle est verte fluo avec un trait jaune de part et d'autre sur son dos. Elle consomme quant à elle feuilles et boutons floraux des tomates, et est surtout fréquente dans les serres.
Toutes ces variétés sont gourmandes et peuvent décimer une culture de tomate.
la chenille sur la tomate
Stratégies de Lutte Préventive et Curative
La lutte contre la noctuelle de la tomate repose avant tout sur des mesures préventives, à mettre en place dès le printemps, et des interventions rapides en cas d'infestation.
1. Ramassage Manuel et Surveillance
Le plus simple à mettre en place pour limiter les dégâts de cette chenille est le ramassage manuel et quotidien des larves. Dès les premiers signes d'attaque, le jardinier doit partir à la chasse. Les chenilles sont difficiles à repérer lors de leurs premiers stades larvaires. On les localise en général lorsqu'elles ont déjà attaqué le fruit de la tomate. Comme évoqué plus tôt, cette gourmande signe généralement ses méfaits par ses multiples crottes collées sur les feuilles inférieures à la tomate minée.
Il est primordial de surveiller régulièrement vos cultures de tomates pour détecter tout signe d'infestation précoce. La noctuelle se reproduit très rapidement, pour lutter contre la chenille, supprimez systématiquement les œufs, les larves et les chenilles que vous croisez. Sous les fruits attaqués, la chenille laisse tomber des dizaines de petites crottes à la surface des feuilles des tomates. Lorsque vous repérez la tomate attaquée, cueillez-la et ouvrez-la à l'aide d'un couteau. Pas de pitié !
Il est également primordial de récolter et de détruire toutes les tomates perforées, qu'elles soient tombées au sol ou encore accrochées aux pieds. C'est la seule façon de limiter la naissance d'une nouvelle génération. Ne les laissez pas sur les plants, ni au sol, car elles peuvent abriter une chenille encore active. En cas d'attaque importante, inspectez les fruits encore verts et les zones proches du pédoncule.
2. Rotation des Cultures et Travail du Sol
Comme de nombreux insectes, la larve de la noctuelle hiverne dans le sol. Elle s'enfouit à plusieurs centimètres de profondeur et passe les mois les plus froids dans sa chrysalide. Dans un jardin potager, ce n'est pas toujours facile de respecter les rotations de cultures. Pourtant, dès que les températures deviennent plus clémentes, la chenille sort et s'attaque aux tomates. Si vous les cultivez au même emplacement chaque année, la nouvelle génération de chenilles n'aura aucun mal à trouver vos tomates et à les attaquer tôt dans la saison.
Si vous êtes sujet aux noctuelles, vous pouvez, dans les zones où vous avez cultivé des tomates, faire un travail superficiel du sol. On ne parle pas d'un labour profond, qui est fort néfaste pour la vie du sol, mais en grattant les cinq premiers centimètres à l'automne, vous devriez mettre à mal l'hivernation de la chenille. Attendez que les températures soient bien descendues pour agir. Ainsi, les chrysalides exposées au froid et à la lumière seront détruites, et en prime, certains oiseaux viendront se servir !
3. Barrières Physiques
Pour récolter de beaux fruits chaque année sans prendre de risques, les filets anti-insectes n'ont plus à prouver leur efficacité. Les maraîchers ont de plus en plus recours à cette technique qui garantit une récolte. Malheureusement, c'est difficile de protéger tout le potager de la sorte, car le filet coûte en moyenne deux euros du mètre carré protégé, ce qui peut représenter un réel investissement.
Pour les jardiniers qui possèdent une serre, il est possible d'enlever les portes latérales et de les remplacer par un tel filet à un moindre coût. Fermer une serre avec des filets anti-insectes permet de garantir une récolte tous les ans. Cette serre insect-proof permet, par exemple, à l'entreprise Agrosemens de produire des graines de butternuts sans hybridation.
4. Favoriser les Prédateurs Naturels
La noctuelle de la tomate est avant tout un papillon. Sous nos latitudes, de nombreuses espèces les consomment. Favoriser la biodiversité constitue une base essentielle afin de favoriser une régulation naturelle des populations de "nuisibles".
Les oiseaux : Ce sont des prédateurs confirmés de chenilles. À titre d'exemple, un couple de mésanges bleues consomme en moyenne 500 chenilles par portée, et elle pond 5 à 12 œufs une à deux fois par an. Attirer les oiseaux au potager permet donc de limiter le nombre de ravageurs de nos légumes. Vous pouvez installer des nichoirs dispersés dans le jardin qui offriront le gîte à ces alliés. En plantant des haies avec des arbres produisant de petites baies, vous offrez aussi de la nourriture pour ces derniers en hiver. La mésange bleue est une alliée précieuse du jardinier. Pour attirer les mésanges, installez des mangeoires en hiver et des nichoirs fermés avec des trous d'envol adaptés : 27 à 28 mm pour les mésanges bleues, noires ou nonnettes, et 32 à 34 mm pour les mésanges charbonnières. D'autres oiseaux insectivores comme les étourneaux, les pics ou les corneilles sont également des auxiliaires précieux. Il suffit de griffer le sol au pied des tomates à l'automne pour qu'ils nettoient la planche des ravageurs qui s'y sont réfugiés.
Les chauves-souris : La noctuelle est un papillon très majoritairement nocturne. Dans l'obscurité, les chauves-souris sont aguerries à la chasse. En leur installant des sites de nidification, vous augmentez les prédateurs de la chenille qui régulent passivement les invasions.
Les syrphes : Mélanger aux cultures des plantes de bourrache attire les syrphes qui se nourrissent des chenilles.
Malheureusement, les noctuelles arrivent souvent en même temps que nombre de prédateurs de nos cultures (piérides, altises…). Les oiseaux et les chauves-souris n'arriveront pas forcément à endiguer leur propagation massive. Il n'existe pas, à ce jour, de prédateur spécialisé sur cette chenille.
- Macrolophus pygmaeus : Certains maraîchers expérimentent des lâchers de Macrolophus pygmaeus dans la lutte préventive contre la noctuelle. Il s'agit d'une punaise prédatrice utilisée comme auxiliaire en agriculture biologique. Elle est dite polyphage, ce qui signifie qu'elle mange de tout et surtout, en quantité ! Lâchée en grand nombre dans des espaces confinés comme des serres, elle parviendrait à limiter les dégâts occasionnés par le petit papillon. Elle serait capable de dévorer les noctuelles dès leur stade d'œuf, ce qui réduit grandement la propagation en début de saison. Des expériences sont réalisées sur le sujet, pour le moment les résultats semblent prometteurs. Cet auxiliaire s'installe uniquement dans le sud de la France, car il peut hiverner et rester dans les parcelles. Dans les autres régions, il meurt en hiver généralement.

5. Pièges à Phéromones
Mis en place dès le mois de juin, au moment du début de la période de vol des adultes, les pièges à phéromones sexuelles attirent les papillons mâles et les éliminent. L'accouplement et la fécondation ne pouvant avoir lieu, les tomates restent saines. Cette méthode permet de surveiller la présence des noctuelles et de détecter précocément les populations, aidant ainsi à prendre des mesures préventives avant qu'une infestation ne devienne incontrôlable. Comme beaucoup de traitements, ce type de piège n'est pas totalement efficace.
6. Bacillus thuringiensis (Bt)
Il existe plusieurs façons de lutter localement contre les noctuelles. L'insecticide microbiologique à base de Bacillus thuringiensis (Bt) est un insecticide naturel qui produit des micro-cristaux provoquant des lésions sur le tube digestif des insectes. Inoffensive pour l'Homme et les animaux domestiques, cette poudre est létale pour les noctuelles qui meurent quelques jours après avoir été en contact avec le produit.
Le Bacillus thuringiensis est une bactérie aérobie présente partout (eau, sol, air et dans les végétaux) en petites quantités. Utilisé en grande quantité, il apparaît comme un véritable fléau pour les insectes. Il agit grâce à une toxine appelée δ-endotoxines qui se forme lors de la sporulation de la bactérie. Ces toxines sont en fait des micro-cristaux qui sont létaux pour les chenilles qui les consomment sans résidus pour les cultures traitées.
Pour que ce traitement soit efficace sur les noctuelles, il faut agir dès le début de l'invasion. La bactérie est efficace contre les jeunes larves et les papillons. Une fois la chenille à l'abri dans la tomate, c'est trop tard pour le traitement. Le Bt ne peut être utilisé que sur les jeunes chenilles pour être efficace : dès lors qu'elles se sont introduites à l'intérieur de la tomate, elles ne seront pas affectées. Les professionnels utilisent donc du piégeage sexuel pour repérer l'apparition des premiers indésirables.
Le Bacillus thuringiensis est vendu en jardinerie et pourra sauver des cultures traitées à temps. Pour être efficace, le Bt doit être pulvérisé par temps sec car il se lessive rapidement dès les premières pluies. La pulvérisation est donc à renouveler régulièrement ou dès les premiers signes d'une attaque. Appliquez-le en fin de journée par temps calme, en veillant à ce qu'il ne pleuve pas les heures suivantes, pour que la température ait baissé et les UV soient moins virulents. Les bacilles ont une durée de vie très limitée, et ils ne sont employés que de manière curative. En gros, on ne peut pas en passer en prévision d'une attaque de chenilles mais uniquement quand elles sont présentes sur les plantes. Il faut bien avoir conscience que le souci dans votre cas sera de faire entrer en contact les bacilles avec les chenilles puisque ces dernières se trouvent à l'intérieur des fruits. Réalisez une pulvérisation fine et qui englobe bien toutes les parties de la plante.
Bien qu'autorisé en agriculture biologique, ce produit résiste dans l'environnement lorsqu'il est dans l'eau. On remarque donc des concentrations élevées de produits dans les points d'eau à proximité des zones traitées. Cette présence dans les écosystèmes entraîne des résistances chez les insectes ciblés. Le Bt reste un insecticide, avec des effets notoires sur l'environnement : nous vous le déconseillons ! Prenez toujours des précautions en ayant recours à des produits, ils sont souvent nocifs pour TOUTES les bêbêtes du sol.

Adaptation de la Noctuelle et Facteurs Favorables
Originaire de zones tropicales, la noctuelle s'attaque à une grande diversité de végétaux. Dans son environnement naturel, elle pose beaucoup de problèmes aux agriculteurs sur les cultures de maïs et de cotonnier. Bien installée en métropole depuis une vingtaine d'années, elle étend aussi son régime alimentaire chez nous. Sur le bassin méditerranéen où elle fait le plus de ravages, elle consomme désormais tout type de solanacées, mais aussi les haricots, les courges ou encore l'artichaut.
Le dérèglement climatique favorise ces papillons, particulièrement friands de chaleur. Leur développement ne devrait donc pas diminuer pour l'instant. Les étés chauds et secs permettent à ces nuisibles de gagner de nombreux jardins potagers. Le problème avec la noctuelle est que les dégâts sont parfois invisibles au début. De l'extérieur, la tomate peut sembler saine. Les tomates attaquées deviennent rapidement impropres à la consommation. Le climat est un facteur déterminant pour l'apparition de cette chenille. L'année prochaine, il n'est pas dit que vous ayez une attaque de la même ampleur si les conditions météo sont différentes. Sachant ça, essayez d'inspecter régulièrement le dessous des feuilles à l'avenir afin d'enlever les œufs.
Conseils Supplémentaires
- Gestion des adventices : Les "mauvaises herbes" peuvent servir de refuge et de source d'alimentation pour les noctuelles. Maintenir une gestion adéquate des adventices autour des cultures de tomates peut réduire les risques d'infestation.
- Variétés moins attractives : Il semblerait que certaines variétés de tomates soient moins attractives que d'autres pour la noctuelle de la tomate. Si vous avez pu faire de telles observations, n'hésitez pas à partager cela.
- Éviter le labour profond : Bien qu'un labour profond avant la plantation puisse enterrer les chrysalides et réduire la population, c'est une pratique fort néfaste pour la vie du sol et est donc à éviter.
Gardez toujours à l'esprit que plus vous agirez vite en début de saison, moins elles se reproduiront.