La Bataille des Graines : Entre Patrimoine Commun et Marchandise Privatisée

L'histoire des semences est intimement liée à celle de l'humanité, tissant un lien indéfectible entre notre capacité à nous nourrir et la préservation de la biodiversité. Pendant des millénaires, la transmission et l'échange des graines ont été le fondement de l'agriculture paysanne, un savoir-faire ancestral transmis de génération en génération. Pourtant, aujourd'hui, ce patrimoine commun est au cœur d'une lutte acharnée, opposant les multinationales agrochimiques qui cherchent à breveter et contrôler le vivant, aux acteurs de la société civile qui défendent le droit à la libre utilisation et reproduction des semences.

Les Chasseurs de Graines : Gardiens de la Biodiversité

Dans un monde confronté aux dérèglements climatiques et à la nécessité d'assurer la sécurité alimentaire, des figures moins connues mais essentielles œuvrent à la préservation de notre héritage végétal. Ce sont les "chasseurs de graines professionnels", des agronomes et des chercheurs qui, à l'instar d'un Kenneth Street, explorent des contrées lointaines, souvent inhospitalières, à la recherche de variétés rares et menacées. Leur mission, souvent une course contre la montre, vise à collecter et sauvegarder ces trésors génétiques avant qu'ils ne disparaissent à jamais. Le documentaire de Sally Ingleton, qui suit Kenneth Street et d'autres "Indiana Jones de la semence" au Tadjikistan à la recherche d'un pois chiche salvateur, illustre parfaitement l'urgence et l'importance de ce travail. Ces périples sont semés d'embûches, mais aussi de découvertes cruciales pour la résilience de nos cultures face aux défis environnementaux.

Portrait de Kenneth Street, agronome australien

Les Semences Paysannes : Une Histoire Millénaire

Depuis près de 12 000 ans, les paysans sèment, récoltent, sélectionnent et échangent librement leurs graines. Cette pratique, au cœur de l'histoire de l'agriculture, a donné naissance à une diversité végétale incroyable, chaque variété étant adaptée à un terroir, un climat et des savoir-faire spécifiques. Les semences paysannes sont le fruit d'une sélection empirique et d'une observation attentive des plantes, visant à améliorer leurs qualités nutritives, gustatives, leur résistance aux maladies et aux aléas climatiques. Elles représentent un patrimoine vivant, essentiel à la souveraineté alimentaire des peuples et à la biodiversité. L'initiative de l'ONU de proclamer 2016 "l'année des légumineuses", souvent qualifiées de "plantes des pauvres", souligne leur rôle crucial dans l'alimentation mondiale, particulièrement dans les régions où les ressources sont limitées.

Le Tournant de l'Après-Guerre et la Révolution Verte

L'après-Seconde Guerre mondiale marque un tournant décisif dans l'histoire de l'agriculture et des semences. La priorité donnée à l'indépendance alimentaire a conduit à une standardisation des pratiques et à la promotion de nouvelles semences, notamment les hybrides F1. Ces semences, issues de croisements contrôlés, offrent une productivité accrue et une homogénéité des cultures, répondant aux besoins d'une agriculture industrialisée. Cependant, cette "révolution verte" a eu un revers majeur : la perte massive de biodiversité. Le modèle productiviste, axé sur l'augmentation des rendements, a favorisé le développement de monocultures et l'utilisation intensive de pesticides et d'engrais chimiques.

La Fabrication des Hybrides F1

Les hybrides F1 sont le résultat d'un croisement savamment étudié entre deux lignées parentales sélectionnées selon des critères précis. Contrairement aux espèces naturelles qui se reproduisent par autofécondation ou pollinisation croisée, les hybrides F1 présentent une vigueur particulière lors de la première génération. Cependant, leur patrimoine génétique est instable : si l'on resème les graines issues d'une culture F1, la génération suivante ne présentera pas les mêmes caractéristiques, conduisant à une perte de productivité et d'homogénéité. Cette caractéristique oblige les agriculteurs à racheter leurs semences chaque année, créant une dépendance vis-à-vis des grands semenciers. De plus, leur hypersensibilité aux maladies et aux ravageurs rend indispensable l'utilisation de pesticides, souvent produits par les mêmes multinationales.

Diagramme expliquant la création d'hybrides F1

Le Monopole des Géants Semenciers

Aujourd'hui, une poignée de géants de la chimie, devenus producteurs de semences, contrôlent une part significative du marché mondial. Ces entreprises visent à posséder les semences, transformant un bien commun de l'humanité en une marchandise privatisée. En France, par exemple, près de 9 000 variétés sont inscrites au catalogue officiel des variétés, appartenant majoritairement à cinq multinationales : Bayer, Monsanto, Limagrain, Pioneer et Syngenta. L'inscription au catalogue est soumise à des tests très stricts, effectués par le GEVES (Groupe d’Etude et de contrôle des Variétés Et des Semences), qui autorise une variété à y figurer, permettant ainsi aux agriculteurs de la cultiver librement. Les variétés non inscrites, souvent les semences paysannes, sont théoriquement interdites à la commercialisation et à l'utilisation par les agriculteurs.

Cette situation a conduit à la disparition de 75% de la biodiversité cultivée en 50 ans, entraînant l'agriculture dans un cercle vicieux où les agriculteurs sont à la merci des grands semenciers. Les semences standardisées, peu adaptées aux terroirs, nécessitent une utilisation massive d'intrants chimiques, détruisant la biodiversité indispensable à notre équilibre écologique et alimentaire. La disparition de 75% des insectes volants en Europe depuis l'introduction des pesticides néonicotinoïdes en 1990 en est un exemple alarmant. Les qualités nutritionnelles des fruits et légumes ont également chuté drastiquement, une tomate ancienne pouvant contenir autant de nutriments que cinq à douze tomates conventionnelles.

La Lutte pour la Liberté des Semences

Face à cette mainmise de l'agro-industrie, une partie de la société civile s'est insurgée. Après des années de lutte, la loi EGALIM, votée définitivement en France le 2 octobre 2018, a marqué une avancée en autorisant la vente de semences anciennes aux particuliers. L'article 78 de cette loi vise à nuancer l'interdiction stricte d'utiliser les semences paysannes. Cependant, le combat pour les semences libres est loin d'être terminé, comme en témoigne la pression constante exercée par la Commission européenne pour soumettre tous les échanges de semences à la législation européenne sur le commerce.

Carte montrant la répartition des principaux acteurs semenciers mondiaux

Le consommateur a un rôle essentiel à jouer en s'informant sur l'origine et les modes de production des aliments. Privilégier une alimentation biologique et locale, soutenir les AMAP, les circuits courts, les fermes ouvertes et les marchés de producteurs sont autant de moyens de soutenir l'agriculture paysanne et la diversité des variétés. Soutenir les campagnes en faveur de la biodiversité cultivée et des droits des paysans, comme celles menées par Agir pour l'environnement et le Réseau Semences Paysannes, contribue à faire émerger ce sujet crucial sur la scène politique.

L'Ère des OGM et de la "Chimie"

La quête de productivité et de contrôle a conduit à l'émergence des Organismes Génétiquement Modifiés (OGM). Ces plantes, modifiées en laboratoire pour intégrer des gènes étrangers, sont souvent conçues pour résister à des herbicides toxiques comme le glyphosate. Cette technologie, loin de résoudre les problèmes, crée une dépendance accrue des agriculteurs qui doivent acheter non seulement les semences OGM, mais aussi les produits chimiques associés, le tout provenant des mêmes entreprises. La culture des OGM est interdite en France depuis 2008, mais de nombreux OGM et leurs dérivés sont autorisés pour l'importation et l'utilisation dans l'alimentation humaine et animale. Ces pratiques, ajoutées aux changements climatiques, posent un risque de pénurie alimentaire mondiale sans précédent.

Les semences paysannes, enfin autorisées - L’Édito carré de Mathieu Vidard

La Résistance des Semencières et des Acteurs Engagés

Face à cette situation, des femmes, souvent qualifiées de "femmes semencières", se dressent contre le vol et la dénaturation de la graine. Leur combat vise la renaissance d'une agriculture vivante et variée, car elles savent que l'autonomie semencière est synonyme d'autonomie alimentaire. Des associations comme Kokopelli jouent un rôle crucial dans la conservation et l'échange de variétés anciennes, assurant la pérennité d'un patrimoine végétal menacé. Le documentaire "La semence dans tous ses états" de Christophe Guyon, ainsi que les travaux de figures comme Pierre Rabhi et Vandana Shiva, mettent en lumière les enjeux de cette bataille.

Le magazine Rebelle-Santé, indépendant et engagé, milite pour la diffusion d'informations sur les plantes et leurs bienfaits, dénonçant la mainmise de l'agro-industrie sur les semences. L'histoire de "L'Homme semence", un récit inspiré de témoignages sur l'insurrection républicaine de 1851, bien que sa véracité historique soit débattue, soulève des questions sur l'authenticité, la transmission et la mémoire. L'éditeur Jean Darot, malgré les incertitudes entourant l'auteure présumée Violette Ailhaud, maintient que le texte, même s'il s'agit d'une fiction, porte une vérité profonde sur la résilience et la transmission.

Le Futur des Semences : Un Enjeu Démocratique

La bataille des graines est plus que jamais d'actualité. Les crises climatique et écologique, l'imposition de l'agriculture industrielle et la course effrénée à la productivité exigent une prise de conscience collective. Des "résistants" s'organisent pour préserver la diversité des semences, leur échange libre et leur culture. Le réseau Semences Paysannes, fédérant 70 associations, œuvre à réintroduire des variétés anciennes et à promouvoir une agriculture alternative. Le documentaire "13h15 le samedi" sur France 2 a braqué les projecteurs sur ce combat méconnu mais vital.

La loi EGALIM, bien qu'ayant ouvert une brèche, se heurte encore à des obstacles réglementaires et politiques, notamment de la part de la Commission européenne, visiblement sous l'influence des lobbies agro-industriels. La suspension de la mesure permettant la vente libre de semences reproductibles aux jardiniers amateurs, à trois reprises, illustre la difficulté de faire évoluer un système dominé par des intérêts économiques puissants.

La Réserve mondiale de semences du Svalbard, enfouie dans le permafrost norvégien, symbolise les efforts internationaux pour sauvegarder notre patrimoine végétal face aux menaces qui pèsent sur lui. Cependant, la véritable pérennité de la biodiversité cultivée réside dans sa diffusion, son utilisation et sa reproduction par les paysans et les jardiniers du monde entier. Il est impératif de soutenir les initiatives qui défendent les semences libres de droits, de soutenir les agriculteurs qui cultivent des variétés paysannes et de faire entendre la voix des citoyens pour que les semences redeviennent un bien commun, accessible à tous, garantissant ainsi notre sécurité alimentaire et la richesse de notre planète pour les générations futures.

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