
L'engouement pour les buttes de culture, et plus spécifiquement le maraîchage sur butte à bois enfoui, est un phénomène grandissant dans le monde du jardinage, symbolisant une véritable révolution dans notre relation au sol et notre façon de cultiver. Emblèmes par excellence de l’agroécologie et surtout de la permaculture, ces structures ne sont pourtant qu'un élément parmi d'autres de ces philosophies. Elles incarnent une approche non plate, non linéaire, vivante, qui, en observant et en imitant la Nature, délivre le jardinier du travail du sol, des intrants chimiques et du pétrole, pour une agriculture créatrice de fertilité. Emilia Hazelipp est souvent créditée pour avoir importé la culture sur butte en France, rendant le jardinage moins éreintant en évitant de se baisser.
Les Principes Fondamentaux de la Culture sur Butte
Le principe de la culture sur butte est d’apporter de la matière organique à l’intérieur de la butte, afin que les plantes reçoivent tous les nutriments nécessaires à leur bon développement. Ces buttes, dont la hauteur varie suivant les climats, les besoins, les cultures et la taille du jardinier, sont conçues pour améliorer naturellement la fertilité d’un sol pauvre.
Le Non-Travail du Sol et la Protection de la Microfaune
Une des forces majeures de la culture sur butte réside dans le non-travail du sol. Cette approche permet de protéger la microfaune (bactéries, champignons, arthropodes) du gel, du soleil, du dessèchement et de l’érosion. La présence forte de cette multitude silencieuse, ces jardiniers de l’ombre, humidifie, brasse, mélange, complexifie et transforme les différentes couches du sol, créant un environnement propice à la vie et à la fertilité.
La Multiplication des Microclimats

L'orientation de la butte (Nord/Sud, Est/Ouest) crée des versants avec des expositions variées : plus secs, humides, ombragés, ensoleillés, exposés aux vents dominants, chauds ou froids. Cette diversité de microclimats permet d’ajuster au mieux les plantations selon leurs exigences spécifiques. De plus, le microclimat au sommet et en bas de la butte ne sera pas le même, offrant encore plus de possibilités pour diversifier les cultures.
L'Augmentation de la Surface de Culture
La surélévation de la surface de culture permet de passer de la 2D à la 3D, multipliant ainsi la surface de plantation. Cela favorise une grande diversité de végétaux par mètre carré, et par là même, la multiplication des associations, rotations, engrais verts et, in fine, les rendements.
Le Débat autour de l'Enfouissement des Matières Organiques
La question de l'enfouissement des matières organiques, notamment du bois, est un sujet controversé parmi les jardiniers en permaculture. Faut-il incorporer des rondins de bois, des branchages ou du BRF au sol de son jardin ? Doit-on mélanger le fumier ou le compost à la terre du potager ? Peut-on y enfouir les feuilles mortes ? Les réponses sont souvent contradictoires, car la problématique est bien complexe et dépend de nombreux facteurs.
L'Observation de la Nature comme Guide
En forêt, les feuilles mortes et autres branchages organiques se décomposent naturellement sur le sol. Les débris végétaux, les excréments animaux ou même les cadavres ne sont évidemment pas enfouis immédiatement. Ils se décomposent lentement et progressivement pour se transformer peu à peu en humus. Néanmoins, cet humus, par l’action des vers de terre et autres organismes vivants, notamment des champignons, s’intégrera peu à peu au sol, une observation cruciale pour comprendre le processus.
Les Arguments Contre l'Enfouissement Profond
Les défenseurs du non-enfouissement expliquent, à juste titre, que les matières organiques brutes ont besoin d’air pour se décomposer. S’appuyant notamment sur certains propos de Claude Bourguignon, ils affirment qu’il ne faut en aucun cas enfouir les matières organiques sans discernement. Claude Bourguignon précise que la technique du bois enfoui dans les buttes fonctionne avec des sols sableux ou limoneux, mais pas dans le cas de sols lourds, argileux et froids, où cela demande un travail de drainage qui n'en vaut pas la peine. Il est intéressant de noter que c’est une pratique traditionnelle au Cameroun sur sol sableux et en milieu chaud.
En zone sahélienne, c’est-à-dire en climat très sec, couplé à un sol sableux et pauvre en matière organique, enterrer du bois pourri se justifie car la cellulose sous la terre stocke l’eau. Ainsi, le peu de pluie tombée est retenu plus longtemps dans le sol et moins soumis à l’évaporation. Claude Bourguignon déconseille d'enterrer des bois secs ou verts non décomposés, mais plutôt des bois préalablement attaqués par les champignons et les termites, c'est-à-dire mous et spongieux. Enfouies trop profondément, les matières se dégradent mal, provoquant parfois des fermentations anaérobies, malodorantes et néfastes pour la vie du sol. En surface ou dans une butte bien aérée, la transformation vers l’humus se fait naturellement, grâce aux champignons et micro-organismes aérobies.
L'Importance du Climat et du Type de Sol

Plus un climat est froid, moins il y a de vie dans un sol, d'autant plus si ce sol est également froid, comme c'est le cas des sols lourds sous nos latitudes. Faute d’activité suffisante des vers de terre et autres organismes vivants, les matières organiques brutes auront beaucoup de mal à se décomposer. En sol compact et climat froid, il est donc plutôt déconseillé d’enfouir les matières organiques.
Sous un climat chaud, et à fortiori avec un sol léger, incorporer au sol des matériaux organiques est tout à fait envisageable et même souvent bénéfique. Le bois, notamment, permet de conserver l’eau et de la restituer aux cultures.
Le Cas Particulier des Buttes Vivantes
Certains permaculteurs, comme Philip Forrer, enfouissent du bois en cours de décomposition dans le sol, notamment dans des climats plutôt chauds comme l'Aude, puis constituent les buttes par-dessus, hors-sol. Cependant, enfouir les matières organiques dans le sol peut être risqué et demande un travail considérable (creuser une fosse et la remplir de bois mort). C'est pourquoi de nombreux permaculteurs ne les enfouissent pas, mais les placent au-dessus du sol, comme base des buttes.
Les buttes elles-mêmes, par définition, se situent au-dessus du sol. Étant hors-sol, les matières organiques constituant une butte vivante ne sont pas soumises aux mêmes règles que si elles étaient enfouies dans la terre. Il y a en effet de l’air et, du fait des nombreuses matières organiques la constituant, une vie intense, pas vraiment dépendante du type de sol. Les champignons décomposeurs sont également présents, rendant la décomposition tout à fait possible et confirmée par les jardiniers ayant déjà constitué des buttes de cultures.
Permaculture : création et évolution d'une butte autofertile
Quand Enfouir les Déchets Organiques ?
La problématique de la décomposition des matières organiques dans le sol ne se pose pas avec des déchets organiques déjà parfaitement décomposés. Le compost et l'humus peuvent donc être intégrés au sol, ce que font finalement les vers de terre et autres micro-organismes en forêt. L'intérêt est de mettre directement à disposition des éléments nutritifs pour les plantes cultivées, afin de favoriser le développement initial des plants ou semis directs. Cependant, même s'il est tout à fait possible d’enfouir du compost dans la terre, ce n’est absolument pas nécessaire, et il est souvent préférable d'accepter le rythme naturel des choses.
Résumé des bonnes pratiques d’enfouissement des matières organiques :
| Type de matière | Enfouissement conseillé ? | Conditions favorables | Remarques |
|---|---|---|---|
| Matières organiques fraîches (bois, branchages, feuilles…) | ❌ Non | Plutôt en climat froid ou sol argileux | Risque de fermentation et d’asphyxie du sol |
| Matières en cours de décomposition | ✅ Oui, sous conditions | Climat chaud, sol léger et aéré | Favorise la rétention d’eau et nourrit la vie microbienne |
| Compost mûr, humus | ✅ Oui | Tous types de sols | Fournit directement des nutriments disponibles pour les cultures |
| Buttes vivantes (bois, compost, paillage…) | ✅ Oui | Tous climats, en surface | Bonne aération, décomposition rapide et complète, intégration plutôt qu'enfouissement |
En somme, l’enfouissement des matières organiques n’est ni une erreur, ni une règle universelle. C’est avant tout une affaire d’observation et d’adaptation. Un sol vivant préfère être écouté plutôt qu'on lui impose des méthodes. En climat frais ou sur terre lourde, privilégiez la surface et les paillages. Sous climat chaud, un peu d’enfouissement peut parfois aider à conserver l’humidité et nourrir la vie du sol en profondeur. L’essentiel est de favoriser la décomposition naturelle, sans casser les équilibres du sol.
Les Avantages et Inconvénients des Buttes de Culture
Les buttes de culture offrent de nombreux avantages pour le jardinier, mais demandent aussi des efforts importants pour leur mise en place.
Avantages des Buttes de Culture
- Optimisation pour les légumes racines : Idéales pour les carottes, navets, betteraves, qui puisent leurs ressources en profondeur.
- Prolongement du temps de culture : Un sol mieux drainé et qui se réchauffe plus vite permet de commencer plus tôt les semis au printemps.
- Diversification des cultures : Une butte haute et arrondie permet de planter des légumes avec des besoins importants en luminosité (tomate, courgette, concombre, melon) sur le haut, en orientant la butte Nord-Sud pour maximiser l'ensoleillement.
- Sol meuble et aéré : Contribue à une bonne structure du sol, limitant le tassement et le piétinement.
- Amélioration du drainage : Surtout en hiver et lors des passages pluvieux, permet de maintenir les pieds des plantes hors de l'eau, particulièrement utile pour les sols argileux et lourds.
- Augmentation de la température du sol : Une légère surélévation permet de gagner quelques degrés au printemps, favorisant une levée plus rapide des semis et une meilleure croissance des légumes.
- Délimitation des zones de cultures : Permet d'éviter le piétinement et le tassement des cultures.
- Moins de mal de dos : La hauteur des buttes permet de moins se baisser.
- Épaisseur de sol accrue : Dans les zones où la roche mère est proche de la surface, les buttes offrent une profondeur de sol plus importante pour un meilleur enracinement et une plus grande réserve de minéraux.
- Autonomie alimentaire : La butte Hugelkultur, par exemple, peut apporter plusieurs saisons de récoltes abondantes sans effort supplémentaire en engrais.
Inconvénients des Buttes de Culture

- Travail initial important : La création d'une butte demande beaucoup d'énergie et de travail physique pour décaisser le sol, déplacer la terre et apporter les matières organiques.
- Nécessité de matériaux : Il faut recueillir et rassembler du bois mort, du petit bois, des tontes, du compost, etc.
- Entretien régulier : Les buttes se tassent et nécessitent un apport régulier de matière organique en surface pour maintenir leur fertilité.
- Sècheresse accrue : Étant surélevées, les buttes peuvent être plus sensibles au dessèchement par le vent et le soleil, surtout en été et dans les climats chauds et secs. Cela peut entraîner un besoin d'arrosage plus important.
- Problème de paillage excessif : Une trop grosse épaisseur de paillage peut filtrer les pluies et les arrosages, empêchant l'eau d'atteindre les racines des plantes.
- Exportation de minéraux : Les buttes étant très productives et utilisées une bonne partie de l'année, elles peuvent entraîner une exportation importante de minéraux du sol, nécessitant une fertilisation continue.
- Non-universalité : Les buttes ne sont pas adaptées à tous les contextes et nécessitent une observation attentive du sol et du climat.
Les Principaux Types de Buttes en Permaculture
Le terme "culture sur butte" est vaste et regroupe plusieurs approches.
1. Les Buttes Bio-intensives Maraîchères
Ces buttes sont souvent observées dans les exploitations professionnelles, comme les Jardins de la Grelinette au Québec. Elles visent une productivité maximale sur une petite surface.
2. Les Buttes de Cultures Arrondies Classiques
Ce sont des buttes plus génériques, dont les dimensions peuvent être adaptées à la taille du jardinier et aux objectifs. Elles nécessitent un design attentif pour éviter des pentes trop abruptes qui pourraient faire tomber les graines lors des arrosages ou fortes pluies.
3. Les Buttes Façon Philip Forrer

Philip Forrer est connu pour enfouir des troncs de bois pourris au fond de ses buttes, écrasés à la masse, pour nourrir le sol et maintenir une bonne humidité. Son climat, souvent chaud, justifie cette pratique pour la rétention d'eau.
4. Les Buttes Hugelkultur (Buttes Forestières ou Autofertiles)
Démocratisées par Sepp Holzer, fermier et permaculteur autrichien, cette technique ancestrale d'Europe de l'Est consiste à insérer des troncs d’arbres et des branches de bois en décomposition dans la terre. Ces éléments se décomposent lentement, fertilisant le sol sur le long terme (10 à 15 ans). Le principe est de décaisser les planches de cultures, d'installer de gros rondins de bois en décomposition, puis tout type de matière organique. Ces buttes minimisent l’arrosage et l’utilisation d’engrais. Elles demandent beaucoup d'énergie pour leur création mais peuvent être extrêmement productives, notamment dans les régions à saison potagère courte, comme observé dans les Alpes à 1200 m d'altitude. Elles transforment le sous-sol en une véritable éponge naturelle et libèrent des minéraux essentiels au fil des mois.
5. Les Buttes Sandwich de Robert Moretz

Conçues par l’agronome français Robert Moretz, ces buttes autofertiles sont idéales pour la culture de légumes gourmands (tomates, concombres, melon). On creuse une tranchée d'environ 30 cm, récupérant la bonne terre végétale de surface. On comble ensuite les trous d’air avec du bois broyé ou du BRF, puis une couche de compost et/ou fumier d'environ 5 cm. Il est possible d'enrichir la recette en saupoudrant un peu de cendres de bois entre les couches, apportant potassium, magnésium et phosphore. Ces buttes sont généralement fertiles pendant environ 4 ans.
6. La Culture en Lasagne
La butte lasagne consiste à alterner sur plusieurs couches de la matière verte (riche en azote) et de la matière brune (riche en carbone). Les matières sèches (carton, feuilles mortes, sciure de bois) apportent un effet "boostant". Simple à réaliser, cette butte est temporaire et a une durée moyenne d’un an. Laura, une abonnée d'une revue permacole, a confectionné des buttes de cultures en lasagnes avec des tuiles de récupération. Cette technique peut également être déclinée en pot ou en bac sous forme de "mini lasagnes" pour les petits espaces urbains.
7. Le Keyhole Garden (Jardin en Trou de Serrure)
Il s'agit d'une butte circulaire avec une encoche qui mène à un panier de compost central, facilitant l'apport de matière organique et l'arrosage.
8. La Spirale Aromatique

C'est une butte en forme de spirale qui permet de créer plusieurs zones climatiques sur une petite surface, idéale pour cultiver diverses plantes aromatiques avec des besoins différents en ensoleillement et humidité.
9. Le Jardin Mandala

Le jardin mandala est un aménagement paysager circulaire, souvent composé de buttes permanentes rondes sans bordures, comme à la célèbre Ferme du Bec Hellouin en Normandie. Ces jardins sont conçus pour maximiser la biodiversité et l'esthétique.
10. Les Baissières et Buttes Associées
Les baissières sont des fossés peu profonds conçus pour capter et infiltrer l'eau, souvent associées à des buttes pour créer un système hydrique intégré.
11. Les Buttes en Bottes de Paille
Une technique qui utilise des bottes de paille comme substrat de culture, offrant une solution temporaire et relativement simple à mettre en œuvre.
Buttes et Sols Peu Profonds
Dans les causses ou les endroits où le sol est peu profond, la butte offre une épaisseur de sol plus importante. Cela permet un meilleur enracinement des végétaux et une plus grande réserve de minéraux et nutriments pour les légumes. On vient alors superposer des couches de matières organiques sur les planches de culture, à la manière d’une lasagne. Dans ce cas, les buttes remplissent pleinement leur rôle.
La Culture sur Butte en Serre de Jardin
La mise en place d’une butte de culture sous serre de jardin n’est pas une chose aisée. Pourtant, de nombreuses exploitations biologiques n’hésitent pas à pratiquer cette méthode, comme la célèbre ferme du Bec Hellouin en Normandie. Charles Hervé-Gruyer, co-fondateur de la ferme, explique : « Nous avons élevé ces buttes avec la terre en place, enrichie avec du bois, du fumier, du compost, la biomasse des étangs, ou des déchets organiques issus des cultures. » Le même principe est appliqué dans leurs trois serres où les aubergines atteignent des proportions gigantesques.
Conseils Pratiques pour la Réalisation de Buttes
Un point crucial avant de se lancer est de parfaitement concevoir son projet et de dessiner son jardin en fonction de ses objectifs et de ses usages, car c'est un gros travail.
Pour éviter que la terre ne s’affaisse trop rapidement, il est conseillé de renforcer la butte avec des planches en bois ou de laisser pousser de l’herbe sur les bords et de la couper quand elle devient trop envahissante, réutilisant les coupes comme fertilisant. Les buttes avec coffrage consistent à créer des bordures tout autour de l'espace de culture.
Pour optimiser l'arrosage en période estivale, il est recommandé d'installer régulièrement des entonnoirs ou des cônes d’arrosage dans la butte afin que l’eau accède directement aux racines des plantes. Pour obtenir un terrain meuble et aéré, et faciliter l'arrosage sans piétiner le sol, une largeur de butte de 1,20m et une hauteur de 40 à 60 cm maximum sont souvent préconisées.
L'Observation comme Maître-Mot
Chaque climat, chaque sol et chaque écosystème sont différents. La problématique d’enfouissement des matières organiques est en réalité bien complexe. Dans un sol froid et compact, mieux vaut les utiliser en surface ou en base de butte. L'enfouissement des matières organiques n'est ni une erreur, ni une règle universelle. C’est avant tout une affaire d’observation et d’adaptation. Un sol vivant n’aime pas qu’on lui impose, il préfère qu’on l’écoute.
Tester, observer, et laisser la vie du sol vous montrer le chemin est essentiel. Ce que l'on expose ici est un avis personnel, à discuter et enrichir des expériences de chacun. La bonne réponse ne se trouve pas dans une méthode unique, mais dans l'écoute de son sol.

Enfouir du bois sous son potager, c'est s'offrir une véritable réserve de vie, un sol nourricier et un geste éco-responsable. À l'heure où la nature nous invite à repenser nos pratiques, tenter l'expérience d'une butte sur bois mort peut être une solution prometteuse pour des récoltes généreuses et durables.
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