Les parcours d'intégration professionnelle, qu'il s'agisse de stages ou de l'année de stagiaire enseignant, sont des périodes cruciales pour les étudiants et les jeunes professionnels. Cependant, la qualité de l'encadrement par le tuteur joue un rôle prépondérant dans la réussite de cette transition. Malheureusement, les relations entre tuteurs et stagiaires ne sont pas toujours idylliques et peuvent parfois se dégrader, générant stress et désarroi. Cet article explore les différentes facettes de ces rapports, des attentes initiales aux solutions en cas de difficultés, en se basant sur les expériences variées d'étudiants et d'enseignants.

La nature variable des relations tuteur-stagiaire
La fréquence et le contenu des rendez-vous entre l'étudiant et le professeur varient énormément, que ce soit pour un mémoire ou un rapport de stage. On observe des situations allant d'une entrevue par semaine à aucune en quatorze mois, comme dans le cas de Louis, étudiant en lettres modernes, qui qualifie cette absence de suivi de « Un record ! ». Ces relations peuvent dépendre de la filière, de l'époque de l'année, de l'établissement et, bien sûr, de l'enseignant et de l'étudiant eux-mêmes. Pour le rapport de stage, une visite du tuteur enseignant est souhaitable, mais pas toujours possible. Dans le cadre d'un mémoire, « il n'est pas recommandé d'arriver avec son travail fini », précise Françoise, enseignante au CELSA. L'idéal, selon Mariane, professeur de littérature française, serait six entrevues en un an. Cependant, ces chiffres restent très personnels et sont indicatifs.
Les attentes et les rôles : entre autonomie et encadrement
Les professeurs très maternants sont rares : le mémoire et le rapport de stage sont des exercices solitaires. Les enseignants sont là pour réorienter la réflexion, non pour la mener à la place de l'étudiant. Comme l'explique Sébastien, étudiant en philosophie : « Le professeur doit guider et circonscrire l'analyse, non pas en donner le contenu. » Il ne faut donc pas s'attendre à une présence constante du tuteur.
L'étudiant est obligé de faire preuve d'autonomie et d'initiative : c'est même l'un des grands mérites pédagogiques du rapport et du mémoire. Plus il manifestera ce genre de qualités, plus le tuteur sera prêt à lui prodiguer son aide. Cependant, dans les moments critiques, le besoin de conseils ou d'encouragements est légitime. L'étudiant est en droit de réclamer un encadrement pour les étapes importantes de son travail : choix du sujet ou du stage, plan, première partie. De même, un soutien est attendu dans les moments de passage à vide, mais pas de manière excessive.
De manière générale, les entrevues avec le tuteur enseignant seront rares. Raison de plus pour les préparer : il est conseillé d'apporter des documents attestant de la tournure que prend le travail (plan ou ébauches de rédaction) et de prendre la précaution de noter noir sur blanc les questions. Cela permet d'éviter d'en oublier et de séparer les vrais problèmes des angoisses vagues, dont l'étudiant a cependant le droit de parler à son tuteur. Il est également important de noter soigneusement tous les conseils donnés par l'enseignant. Si la compréhension n'est pas claire, il vaut mieux demander des précisions : il est préférable d'avoir l'air « bête cinq minutes » plutôt que de rentrer chez soi avec des informations parcellaires ou incompréhensibles, bref, inutilisables. Si le tuteur n'est pas en mesure de corriger au cours de l'année, il est judicieux de demander à un proche de contrôler l'avancement du travail.
L’entretien professionnel : règles, objectifs et préparation
Quand les relations se dégradent : difficultés avec le professeur responsable
Les rapports avec le directeur de recherche ou l'entreprise d'accueil peuvent ne pas se dérouler comme prévu. Dans ce cas, il existe des solutions. Sébastien, étudiant en master de philosophie, raconte : « Ma directrice de recherche était la spécialiste incontestée du thème de mon mémoire. Malheureusement, elle était aussi épouvantablement dogmatique : seule comptait sa vision des choses. Manque de chance, je n'avais pas les mêmes idées, et je comptais bien mener une recherche personnelle sur ce sujet qui me tenait très à cœur. » Après une lettre de mise au point, très mal accueillie par sa tutrice, Sébastien a trouvé un autre directeur de mémoire au mois de mai. Ce changement a été purement formel, le nouveau tuteur n'étant pas spécialiste du sujet, Sébastien a conduit sa recherche dans une solitude totale. Le changement d'enseignant constitue donc la dernière solution, quand la situation est vraiment désespérée.
La communication : un premier pas essentiel
De manière générale, si des divergences sont constatées avec l'enseignant, la première chose à faire est évidemment d'aller lui parler rapidement : pour réclamer plus de suivi, ou pour réexpliquer et justifier les idées sur le sujet de recherche. Il ne faut pas oublier que la majorité des professeurs assurent une permanence hebdomadaire régulière, en général deux heures par semaine, dont les horaires sont affichés. Le cas échéant, il est aussi possible de chercher à parler avec le directeur de recherche à la sortie du séminaire qu'il anime. Mais encore une fois, il faut éviter de le harceler.
Trouver un consensus ou s'adapter
Il est important d'essayer de trouver un consensus : si le manque d'encadrement est une source de plainte, il faut d'abord se rappeler que l'autonomie est une qualité essentielle. Il est nécessaire de vérifier que le tuteur n'est pas trop sollicité et que son aide ou ses encouragements sont, au moment présent, vraiment vitaux. Lors d'une explication orale, « restez modeste et respectueux », recommande Mariane. Si le désaccord est irrémédiable, il est parfois judicieux d'adopter une approche pragmatique : « En cas de grande crise, adoptez le point de vue du prof : c'est lui qui notera le travail d'un an ! » conclut Louis, étudiant en lettres modernes.
Le changement de tuteur comme dernier recours
Le chef des travaux ou le professeur principal peuvent également servir d'arbitre, surtout si l'équipe des professeurs est réduite (BTS, DUT) : « On arrive toujours à gérer des divergences si l'on amène des arguments », affirme Michel, professeur en BTS technico-commercial. En dernier recours, l'étudiant peut changer de tuteur. Cependant, la procédure n'est pas toujours très aisée, et le relais peut ne pas fonctionner, comme dans le cas de Sébastien, qui a dû accepter d'être livré à lui-même.
Quand les relations se dégradent : difficultés avec l'entreprise
« Durant son stage, une de nos étudiantes s'est trouvée complètement mise à l'écart : le grand chef était toujours absent et ses collègues ne lui faisaient pas confiance. Le problème est qu'elle n'a osé en parler à aucun de ses deux tuteurs », soupire le responsable des stages d'un IUT. Ne pas prendre le premier stage venu est bien la meilleure garantie contre les abus. Ceux-ci sont malheureusement assez fréquents : raison de plus pour faire l'effort de se renseigner sur la politique des stages de l'entreprise avant de se décider. « Le mieux est encore de demander au responsable de définir la mission par écrit, comme une sorte d'engagement de sa part », explique Corinne, professeur en DUT techniques de commercialisation.
L'intervention du tuteur enseignant
Si le problème persiste, il est important de contacter le tuteur enseignant : il parviendra certainement à mettre au point les modalités du stage avec le tuteur de l'entreprise. Il peut en fait jouer un rôle de médiateur pour améliorer les relations, l'encadrement et les tâches, quitte à faire adopter un nouveau projet de stage. En dernier recours, il est éventuellement possible d'arrêter le stage et de demander à changer d'entreprise. Dans tous les cas, il est exclu de ne pas prévenir de son départ : il serait très mal vu, par exemple, de ne plus venir du jour au lendemain, sans un mot d'explication. « Il n'est cependant pas facile de trouver un autre stage "à la volée", prévient Patrice, enseignant en DUT génie civil. Par chance, les cas sont rares. »
Proposer son aide activement
En dehors des éventuelles visites du tuteur enseignant, si les relations avec l'entreprise se détériorent sensiblement, il est conseillé de prendre son courage à deux mains et d'en parler à son maître de stage : cela vaut mieux que de passer deux mois abandonné dans son coin, à n'accomplir que des tâches ingrates. Proposer son aide dans un domaine qui intéresse, et se dire que la demande est légitime.

La complémentarité des deux tuteurs pour le rapport de stage
Comme le dit Patrick, enseignant en DUT techniques de commercialisation à Sarcelles, « la complémentarité des deux tuteurs s'explique d'elle-même devant la dualité des tâches à remplir : le rapport de stage d'une part, la réalisation professionnelle d'autre part ». En clair, les étudiants ont deux tuteurs, l'un enseignant, l'autre professionnel, parce qu'on leur demande deux travaux différents : d'abord, une mission dans l'entreprise, ensuite un rapport. Le stage en lui-même a un but professionnel ; l'objectif de l'entreprise est d'ordre économique. Le rapport, quant à lui, a pour fonction d'analyser une expérience ; son but est d'ordre pédagogique.
Concrètement, le tuteur entreprise aide et encadre l'étudiant sur place, il veille au bon déroulement du stage : en un mot, il assure la formation du stagiaire. Le tuteur enseignant peut lui aussi être amené à aider l'étudiant si celui-ci est bloqué, s'il ne trouve pas la réponse dans l'entreprise, mais il est surtout là pour le guider dans la rédaction de son rapport de stage. Il veille à ce que les exigences du diplôme soient bien respectées. « En cas de conflit, ajoute Yves, professeur en IUT, l'enseignant peut également avoir un rôle de contrôle et de médiation. »
La dégradation des conditions d'entrée dans le métier d'enseignant stagiaire
La réforme de la formation et des concours, contre laquelle se sont mobilisés le SNES et les syndicats de la FSU, ainsi que l'ensemble des organisations syndicales, dégrade de manière importante les conditions d'entrée dans le métier d'une grande partie des enseignant·es et CPE stagiaires. Les lauréat·es du CAPES et du CAPET ou du concours CPE, ne sont plus formé·es en alternance à l'INSPE, et affecté·es à mi-temps dans un collège ou un lycée, dès lors qu'ils ou elles sont titulaires d'un master MEEF. Le Comité technique ministériel (CTM) réuni le 8 juin examinait, parmi d’autres, un projet d’arrêté modifiant les modalités de stage, d’évaluation et de titularisation des enseignant·es et CPE stagiaires à partir de la rentrée 2022, en continuité avec la réforme de la formation et des concours.

« Considérant qu’il serait inacceptable que les professeurs stagiaires se retrouvent de fait sur un temps de service supérieur à un temps plein, les organisations syndicales exigent que la disposition prévue dans l’arrêté du 4 février 2022 qui fait référence à un allègement de service soit suivie dans les faits […]. » La formation de 10 à 20 jours prévue pour les professeurs stagiaires à temps plein en classe s’effectue pendant le temps de classe. Toutes les dispositions visant à libérer une journée ne feront que rajouter du temps de travail aux fonctionnaires stagiaires et les fragiliseront. Le SNES continue avec les syndicats de la FSU de se mobiliser auprès du nouveau ministère. Il appelle les équipes disciplinaires à s’adresser dès maintenant aux recteurs et aux inspecteurs pour contester ces dispositions.
Un courrier dénonce une mystification supplémentaire, notant que l’arrêté du 4 février 2022 prévoit explicitement que le « crédit de jours de formation donne lieu à allègement du service d’enseignement du stagiaire », mais que des collègues stagiaires sont affecté·es sur un service à temps plein, sans décharge. Le Snes défend les droits individuels et collectifs.
Témoignages de stagiaires : des expériences contrastées
Les témoignages d'enseignants stagiaires désabusés et dépassés ne manquent pas. Kiki1991, stagiaire M2 en Lettres modernes, raconte un entretien catastrophique avec sa tutrice qui lui a dit qu'elle « ne devai[t] jamais oublier cette année que [elle n'était] pas prof » et qu'elle était « considérée comme élève par l'équipe enseignante ». De plus, la tutrice lui a donné des directives contraires à la formation de l'IUFM, notamment sur la construction des cours de grammaire. Lefteris se souvient qu'au temps des IUFM, les redoublants étaient souvent ceux qui avaient remis en cause les dogmes ou eu un conflit avec leur tuteur. Douglas Colvin a également vécu des situations où contester l'avis d'une formatrice a entraîné des contre-visites.
Quomihiabis exprime son désarroi face à l'infantilisation des professeurs stagiaires à l'INSPE, l'isolement dans son établissement classé REP, le manque de considération de l'institution et l'inquiétude pour l'avenir du métier. Elle se sent « fliquée, infantilisée voire rabaissée ». Pacific231 et Marxou partagent des sentiments similaires de dégradation des conditions de travail et de mépris. Dryade et New Zealand conseillent de tenir le coup pendant l'année de stage et d'explorer d'autres options si nécessaire, soulignant que cette année est « difficile à tout point de vue ».
L’entretien professionnel : règles, objectifs et préparation
Le rôle de l'inspection et les enjeux de la titularisation
Durant l’année qui suit l’obtention du concours, les enseignants stagiaires sont évalués en vue de leur titularisation. Celle-ci s’effectue en trois étapes et fait intervenir différents acteurs. Durant l’année, le tuteur terrain rédige différents rapports suite à ses visites dans la classe du stagiaire : ce professeur en fonction est chargé d’accompagner l’enseignant stagiaire au sein même de son établissement et de sa (ses) classe(s). Il est parfois accompagné du tuteur Inspé (ou tuteur de formation universitaire) : celui-ci fait notamment le lien entre les enseignements proposés par l’Inspé et leur mise en œuvre dans la classe. À la fin de l’année de stage, un jury académique composé de 5 à 8 membres (inspecteurs, chefs d’établissements, enseignants…) se prononce sur la situation du professeur stagiaire, en fonction de son niveau d’acquisition des compétences attendues.
Les stagiaires pour lesquels au moins un avis défavorable a été porté sont, selon les cas, licenciés ou, s’ils étaient titulaires d’un autre corps de fonctionnaire, réintégrés dans leur corps, cadre d’emplois, ou emploi d’origine. À noter : la titularisation nécessite l’obtention du M2 au plus tard le 1er septembre (sauf pour celles et ceux qui en sont dispensés). En cas d’absences de l’enseignant stagiaire d’une durée totale supérieure à 36 jours, le stage sera obligatoirement prolongé l’année scolaire suivante. Les stagiaires dont l’année n’a pas été jugée satisfaisante et qui sont ajournés sont autorisés à accomplir une seconde et dernière année de stage.
Invité29, professeur stagiaire, témoigne d'une année où les relations avec son tuteur ont été incertaines, le tuteur ayant toujours adopté une posture d'évaluateur, entraînant un bilan mi-trimestriel négatif. Madame_Prof assure que l'inspection n'est pas jouée d'avance et que « certains IPR savent quoi penser de certains tuteurs tyranniques ». Des conseils sont donnés pour préparer l'inspection et faire valoir les remarques positives qui auraient pu être faites oralement. Badin souligne que certains tuteurs sont connus pour ne noter que ce qui ne va pas.
Les défis de la réforme de la formation des maîtres
Depuis la mise en place de la réforme de la formation des maîtres (la fameuse « masterisation » qui supprime les IUFM), les témoignages d’enseignants stagiaires désabusés et dépassés ne manquent pas. Le dispositif de prise en charge des jeunes profs en primaire est « globalement positif », conclut un rapport. Cependant, le tableau est beaucoup moins rose dans les collèges et lycées. Avec la mise en place de la réforme, les 8.604 professeurs débutants du second degré se sont retrouvés dès la rentrée à plein temps et sans aucune formation pédagogique - l’année en alternance en Institut universitaire de formation des maîtres (IUFM) ayant été supprimée.
« Ils commencent à connaître, en octobre, un état de fatigue. Il leur semble difficile de concilier, dans l’urgence, l’organisation de leurs classes (préparation des cours, gestion de la classe) et leur formation. L’un des sujets de crispation reste le tutorat. Sur le papier, la réforme prévoyait que chaque prof stagiaire soit encadré et guidé par un tuteur, enseignant expérimenté de préférence. En pratique, ce n’est pas simple. D’abord, les rectorats manquent de tuteurs. D’autres encore se retrouvent avec un tuteur pour plusieurs stagiaires. « Leur nombre demeure très faible (86 tuteurs soit 0,9% de l’ensemble des tuteurs) et concerne souvent des disciplines à faible diffusion. » Quand bien même un stagiaire a un tuteur attitré, celui-ci n’a pas forcément beaucoup de temps à lui consacrer. Incompatibilité d’emploi du temps et même… établissements différents sont des problèmes fréquents.
Lors de la rédaction de la réforme, il était dit clairement que serait évité « autant que faire se peut » d’envoyer les stagiaires dans les établissements difficiles et de les affecter dans plusieurs collèges. En outre, 394 jeunes profs, soit 4,5 % des stagiaires, sont affectés sur plusieurs établissements. « On a essayé d’éviter ces situations autant que possible mais on ne peut les empêcher partout. Il y a certaines académies où l’on ne peut pas faire autrement, et pour certaines disciplines, comme la musique, les professeurs sont rarement sur un seul établissement », explique Josette Théophile, directrice générale des ressources humaines au ministère de l’Education.

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