Le marcottage est une technique de multiplication de la vigne par la rhizogenèse, c'est-à-dire le développement des racines. Il s'agit d'une méthode ancestrale qui consiste à mettre en terre un rameau de vigne, appelé sarment ou sautelle, encore solidaire du pied mère. L'extrémité du rameau, portant deux yeux, est laissée émerger du sol. Une fois que le rameau a pris racine, il est ensuite séparé du pied mère et doit être protégé avec un tuteur et un pochon. Historiquement, cette pratique était courante, mais elle est devenue moins employée en raison des risques d'attaque par le phylloxéra, un puceron ravageur qui s'attaque aux racines de la vigne.

Face aux dépérissements croissants de la vigne, de nombreux viticulteurs sont aujourd'hui à la recherche de solutions pour gérer les manquants qui se multiplient dans leurs parcelles. La complantation, qui implique l'achat de greffé-soudés, leur entretien et la lenteur du retour en production, représente un coût significatif. Dans ce contexte, la simplicité du marcottage, qui ne nécessite que de courber un sarment en terre pour potentiellement résoudre ces problématiques, suscite un regain d'intérêt. Certains viticulteurs pratiquent le marcottage depuis toujours, le considérant comme un geste traditionnel hérité du passé, tandis que d'autres se demandent s'il ne serait pas judicieux de le remettre au goût du jour.
Les Avantages et Inconvénients du Marcottage : Un Débat Complexe
La question de la pertinence du marcottage à l'ère moderne est complexe. Elle revient, qu'on le veuille ou non, à remettre des racines de Vitis vinifera en terre, ce qui soulève des interrogations quant à la résistance au phylloxéra. Si la marcotte est affranchie, c'est-à-dire coupée du pied mère, elle devient un franc de pied, exposant la nouvelle plante à tous les problèmes liés au phylloxéra. Si elle n'est pas affranchie, elle reste indemne de maladie mais risque d'affaiblir le pied mère.
Olivier Yobrégat, ingénieur matériel végétal à l'IFV Sud-Ouest, souligne que "tout n’est pas noir ou blanc" dans cette pratique. Il reconnaît que le marcottage présente l'avantage de pouvoir regarnir rapidement un trou dans la végétation. Cependant, il met en garde contre l'incertitude quant à la durée de vie de ces nouvelles plantes. Ses recommandations sont claires : le marcottage est une très bonne technique pour maintenir les rendements sur une vigne âgée dont on sait qu'elle sera arrachée dans la dizaine d'années qui suit. Dans les autres cas, il considère que c'est une mauvaise idée.
Le Pari sur la Vitesse de Recontamination : Une Question de Temps
La Vitis vinifera se bouture très facilement, avec de nouvelles racines émanant rapidement des bourgeons, permettant au système racinaire secondaire de s'implanter bien et vite. Cependant, le phylloxéra met généralement un certain temps à s'installer, plusieurs années étant nécessaires pour que les racines soient attaquées. Le marcottage est donc un pari sur la vitesse de recontamination. Olivier Yobrégat observe que "ça peut prendre trois ou quatre ans comme ça peut en prendre vingt. C’est une véritable loterie." Cette incertitude justifie la distinction de traitement qu'il recommande entre les vieilles vignes et les plus jeunes. Statistiquement, une vigne à qui il ne reste que dix ans de vie risque moins de subir les affres du puceron ravageur qu'une vigne que l'on espère garder encore vingt, trente ou quarante ans.
De nombreux vignerons affirment que le marcottage fonctionne très bien, à condition de ne pas couper le lien entre la marcotte et le pied mère. Olivier Yobrégat concède que cela offre "un filet de sécurité vis-à-vis du phylloxéra". Cependant, il pointe un inconvénient majeur : si le pied mère dépérit, il entraîne avec lui la ou les marcottes, ce qui peut conduire à la mort de plusieurs pieds d'un coup. De plus, il est difficile de savoir si une marcotte toujours attachée possède encore toutes ses racines ou si elles ont été détruites inaperçues. L'ingénieur précise qu'il est "très difficile de déceler les symptômes car cela se traduit par de toutes petites nodosités sur les radicelles". Ne pas affranchir la marcotte peut affaiblir la souche mère, qui finit elle aussi par dépérir, entraînant dans sa mort tous les nouveaux ceps créés. Le ravageur peut ainsi grignoter tout le système racinaire si la vigne ne régénère pas ses racines aussi vite que le phylloxéra ne les détruit. À ce stade, la marcotte s'alimente à 100 % sur le pied mère et n'est plus qu'une grande baguette tirée de côté et touchant le sol, ce qui a des conséquences sur la vigueur et la vitalité de la souche mère, ainsi que sur la qualité de la production. Un autre inconvénient d'une marcotte non affranchie est la gêne qu'elle occasionne lors du passage des outils interceps.
Phylloxéra, le puceron qui a failli exterminer les vignes d'Europe
Témoignages et Pratiques Actuelles du Marcottage
Philippe Ivancic, vigneron au domaine de la Croix Mélier à Montlouis-sur-Loire, dans l'Indre-et-Loire, observe les pratiques de marcottage de son prédécesseur depuis une dizaine d'années et continue lui-même à marcotter une centaine de plants par an. Il privilégie cette technique sur de vieilles vignes et lorsque l'occasion se présente d'avoir un sarment disponible à côté d'un manquant. Il confirme que "les pieds sont plus fragiles face aux outils de travail du sol" et coupe la marcotte au bout de deux ou trois ans. Il constate que ces vignes se comportent bien et apprécie le retour en production dans l'année suivant l'opération, sans rapporter de mortalité, même sur les vignes marcottées il y a dix ans. Il émet l'hypothèse que cette réussite est "probablement due au fait que nous le faisons là où il y a le plus de sable possible, et de façon très ponctuelle, ce qui doit réduire le potentiel de pression parasitaire, car nous sommes bien conscients que le phylloxéra est toujours présent."
Aspects Réglementaires du Marcottage
Au niveau national, rien n'interdit la pratique du marcottage, sauf dans le cas particulier des parcelles vignes mères de greffons. Les éventuelles restrictions peuvent exister au niveau des cahiers des charges d'appellation. Si celui de l'AOP Côtes-de-Provence, par exemple, indique noir sur blanc que le marcottage est autorisé, très peu en font mention, créant de fait une zone d'ombre. Pour le syndicat général des Côtes-du-Rhône, le cahier des charges de l'AOP n'indique rien, la pratique est donc permise de facto. Au syndicat des Bordeaux et Bordeaux Supérieur, le service technique assure que le seul critère pris en compte lors des contrôles est l'observation d'un pied manquant. Interrogé sur le sujet, l'Inao explique ne pas avoir de directive, cette pratique étant relativement marginale, et ne se penchera sur la question que si elle revient au goût du jour au point de devenir un véritable enjeu.
Diversité des Techniques de Marcottage de la Vigne
Il existe plusieurs façons de marcotter la vigne. La physiologie de la vigne permet à ses bois mis en terre de raciner et de développer de nouveaux pieds à partir d'un pied de vigne mère. On peut partir d'un pampre, que l'on enterre et que l'on fait ressortir plus loin, à l'emplacement du pied manquant. Une autre méthode est le marcottage aérien, qui consiste à plier un long sarment aoûté pour le ramener en terre. Dans les deux cas, il est essentiel de conserver à l'extrémité du rameau une partie aérienne avec un ou deux yeux, car c'est de là que partira la base du nouveau plant. L'opération peut être réalisée en hiver, pendant le repos végétatif de la vigne, ou au printemps.

La plupart des vignerons réalisent l'opération à la pioche. Cependant, sur les réseaux sociaux, certains partagent des astuces pour gagner du temps ou pour s'épargner de la peine. Ainsi, quelques-uns utilisent une minipelle pour préparer le trou, parfois avec une dent de chisel à la place du godet. D'autres réalisent un ou plusieurs trous à la tarière, y placent le sarment et rebouchent. En Charente, un viticulteur a même confectionné une machine spécifique qu'il attelle en position latérale entre-roues. Un vérin hydraulique vertical plonge deux lames métalliques parallèles, espacées d'une dizaine de centimètres, simplifiant considérablement l'opération.
Le marcottage est une technique en pratique très simple, utilisée notamment dans le cas de la multiplication des vignes. Elle permet d'obtenir une plante identique en tous points à celle dont elle est issue. Notons que certaines plantes ont des rameaux qui produisent naturellement des racines dès lors qu'elles sont en contact avec le sol. C'est bien vers ce type de végétaux qu'il faut faire du marcottage, qu'il soit simple, en cépée ou aérien.
Pour un marcottage simple, il suffit de plier la tige (le rameau) pour observer quelle portion est en contact avec le sol. Ensuite, on incise la portion de la tige qui sera en contact avec le sol, juste au-dessus des nœuds à enterrer, et on insère une allumette dans l'entaille pour la maintenir ouverte. C'est la formation d'un bourrelet cicatriciel qui permettra l'enracinement de la plante. Une pierre est posée dessus et l'extrémité de la tige qui reste hors du sol est tuteurée. Une nouvelle pousse apparaîtra au bout de 12 à 18 mois. Il faut s'assurer de la vigueur de la nouvelle plante avant de la sevrer en la séparant de la plante mère et des autres jeunes plantes.
Le marcottage en cépée est une technique particulière, utilisable pour les plantes à tiges érigées qui se développent près du sol en touffe dense. Au premier hiver suivant la plantation, les tiges centrales de l'arbuste à marcotter sont rabattues à environ quinze centimètres du sol. De la terre est ajoutée à mesure que la saison avance jusqu'à voir la tige à demi enfouie.
Le marcottage aérien est très facile à réaliser et fonctionne bien pour les plantes et végétaux ligneux comme les agrumes. Au printemps, en avril ou mai, on choisit un rameau d'un ou deux ans de la grosseur d'un doigt d'adulte et on enlève les feuilles à l'endroit choisi pour l'enracinement. Juste sous l'œil de la tige, deux incisions horizontales sont faites à deux centimètres d'intervalle dans l'écorce et l'écorce intérieure (ou cambium). Il faut exposer le bois en retirant ce dernier. La dernière étape consiste à recouvrir la marcotte avec du film plastique et à la ligaturer. Les racines commencent à se développer au bout de trois mois.
Le Provignage : Un Synonyme Historique du Marcottage
G. Foëx (1887) écrivait : « Le provignage ou marcottage consiste, pour la vigne, à faire naître des racines sur un sarment avant qu’il ait été détaché de la souche qui lui a donné naissance ». Pour cet auteur, les termes de provignage et marcottage sont donc rigoureusement synonymes, seules différant les techniques de mise en œuvre de l'opération. Foëx recommandait notamment le marcottage pour les Vitis sp. dont l'enracinement par bouture est difficile voire impossible (par exemple, Vitis berlandieri ou le sous-genre Muscadinia), ainsi que pour les cépages rares et précieux.
La période recommandée pour réaliser un marcottage à partir d'un sarment est la chute des feuilles en automne. Les bourgeons latents situés depuis l'origine du sarment sur le cep jusqu'à la partie plantée dans le sol sont supprimés. La portion du sarment placée en terre doit être courte.
Le Provignage par Couchage de la Souche
Ce procédé, plus complexe et coûteux à mettre en œuvre, permettait de "sauver" un cep dépérissant ou simplement de le renouveler après un certain nombre d'années pour maintenir la productivité d'une parcelle. Plusieurs marcottes pouvaient être réalisées à partir d'une même souche, ce qui aboutissait invariablement à une disposition "en foule" des pieds dans la parcelle et à une augmentation de la densité de la plantation.
Le Provignage Chinois
Cette technique permet d'obtenir plusieurs boutures racinées à partir d'un même sarment. La fosse creusée a une profondeur de 25 cm et le sarment est enfoui à environ 6 à 8 cm de profondeur. Les bourgeons latents, depuis l'origine du sarment sur le cep jusqu'à la portion enterrée, sont supprimés. Dès que les rameaux primaires développés atteignent 15 à 20 cm, il faut apporter du fumier ou de la bonne terre (en sol pauvre) et arroser (en sol sec).
Le Provignage par Versadi
Ce type de provignage était utilisé pour remplacer des ceps manquants dans le vignoble. La période de l'épamprage de la vigne, généralement de mai à juin, est un moment clé où les vignerons enlèvent les rejets (pampres, gourmands) qui poussent sur les vieux ceps. C'est à ce moment-là que les pampres peuvent être identifiés pour un éventuel marcottage ultérieur. Après la récolte, une localisation des pieds morts ou fragilisés est effectuée, en repérant la vigne d'à côté. Lorsque les bois des marcottes sont taillés, il est préférable de procéder au nettoyage de la vigne. Les bois morts sont coupés et ramassés. Le recépage de certains pieds est fait à ce moment-là, lorsque cela est possible, en coupant le bois (le plus gros et le plus sain) le plus bas possible situé sur le cep, laissant deux ou trois yeux. Les rameaux de l'année se développeront fortement et offriront l'année suivante de beaux bois de taille pour monter le jeune pied. Lors de la taille, les bois les plus beaux seront laissés dans leurs longueurs complètes et mis profondément dans le sol sur leur plus grande longueur afin d'optimiser l'enracinement.

Conséquences et Perspectives du Marcottage
Bien que le marcottage offre une solution de remplacement rapide pour les pieds manquants, son utilisation doit être considérée avec prudence. La "mort des racines est inéluctable", c'est une question de temps. Les conditions de mise en terre dans lesquelles sont faits les provins sont des éléments majeurs. La technique, en pratique, est plus dure à réaliser manuellement car même si le viticulteur réalise un avant-trou pour alléger le travail du marcotteur, le recours à la tranche est incontournable pour enterrer le rameau. Il est important de noter que le marcottage aérien de la vigne est la pratique la plus répandue dans les vignobles.
Le marcottage est une technique de multiplication qui s'inscrit dans la continuité de la vigne puisqu'elle vise à maintenir la densité initiale de la plantation. Le choix de l'utiliser dépendra de nombreux facteurs, y compris l'âge de la vigne, la pression parasitaire locale et les objectifs de production du viticulteur. La complexité de la relation entre la marcotte et le pied mère, notamment en termes de partage des ressources et de risque de propagation des maladies, nécessite une évaluation attentive.
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