La notion de "mauvaise herbe" est souvent subjective, désignant des plantes sauvages qui accompagnent les activités humaines, qu'elles soient agricoles ou potagères. Pourtant, ces végétaux offrent parfois des ressources insoupçonnées, et l'histoire de la garance (Rubia tinctorum) en est une illustration frappante. Si certaines plantes sont considérées comme indésirables, d'autres, comme la garance, ont eu une importance économique considérable avant de sombrer dans l'oubli, puis de connaître de timides tentatives de relance.
La Garance, une Plante à l'Histoire Riche
La garance, bien que n'étant pas systématiquement qualifiée de "mauvaise herbe" au sens commun du terme, partage avec ces dernières une adaptabilité et une capacité à s'établir dans divers environnements. Son intérêt majeur réside dans la teinture rouge carmin extraite de ses racines, une couleur très prisée au fil des siècles.

L'histoire de la culture de la garance en France est longue et mouvementée. Sous le règne de Louis XIV, une première tentative de culture avait été entreprise en raison du grand intérêt économique que présentait la teinture. Colbert avait promulgué une instruction sur la culture et l'emploi de la garance, et un édit exonérait de l'impôt toute personne qui la cultiverait dans les anciens marais asséchés. Cependant, les efforts du marchand nîmois Martin en 1698 pour introduire sa culture dans le Languedoc ne durèrent pas plus de 2 ou 3 ans et restèrent vains.
Il faudra attendre 1754 pour que Jean Althen commence des essais de culture à Saint-Chamond. Il les renouvela ensuite avec plus de réussite à partir de 1763 dans le Comtat, avec l'appui du marquis de Caumont, premier consul d'Avignon. Malgré ces avancées, la culture ne connut aucun essor significatif à cause des importations du Levant, qui fournissaient une matière première moins chère.
L'Âge d'Or de la Garance en Vaucluse
C'est au XIXe siècle que la culture de la garance connaît son apogée en France, notamment dans le Vaucluse. En 1804, on ne comptait que dix moulins sur la Sorgue, mais ce chiffre s'éleva à cinquante moulins à garance en Vaucluse en 1839. Le Vaucluse, certaines années, générera jusqu'à pratiquement 65% de la garance au niveau mondial, soulignant l'importance économique de cette culture pour la région.

Les données concernant la superficie des garancières en hectares illustrent parfaitement cet essor :
| Année | 1840 | 1862 |
|---|---|---|
| Vaucluse | 9 515 ha | 13 503 ha |
| Bouches-du-Rhône | 4 143 ha | 3 735 ha |
| Bas Rhin | 727 ha | 273 ha |
| Drôme | 164 ha | 1 104 ha |
| Gard | 125 ha | 1 395 ha |
| Seine et Oise | 2 ha | - |
| Hérault | - | 204 ha |
| Alpes de Haute Provence | - | 181 ha |
| Ardèche | - | 60 ha |
| Var | - | 11 ha |
| Tarn et Garonne | - | 2 ha |
| Total | 14 676 ha | 20 468 ha |
Ces chiffres montrent une expansion considérable de la culture entre 1840 et 1862, le Vaucluse restant le leader incontesté, malgré une légère baisse dans les Bouches-du-Rhône et le Bas-Rhin, compensée par l'apparition de nouvelles zones de culture.
Techniques Culturales Exigeantes
La culture de la garance était un travail pénible et demandait des techniques culturales spécifiques. Cette plante nécessite des sols profonds, défoncés, humides mais sans excès pour éviter le pourrissement des racines. La préparation du sol était un véritable travail de forçat car il fallait retourner la terre sur au moins 50 cm. Pour cette tâche ardue, un outil spécial et renforcé était indispensable : le "luchet" à trois ou quatre dents.

Pour enrichir les sols, les cultivateurs de garance ont été les premiers à utiliser les tourteaux de graines oléagineuses, résidus des huileries de Marseille. Les semis étaient effectués au mois de mars. La récolte, quant à elle, était réalisée au mois de septembre, mais seulement 3 ans après la plantation afin d'avoir une racine plus riche en matière colorante. L'arrachage était également très pénible et se faisait au "luchet" pour déterrer les racines qui s'enfoncent jusqu'à 70 cm de profondeur. Une autre méthode d'arrachage consistait à utiliser la charrue, mais cela nécessitait l'emploi de 16 à 20 chevaux, soulignant l'intensité du travail.
Le complément de main-d'œuvre nécessaire était fourni par des ouvriers ruraux de la montagne, souvent inoccupés à cette période de l'année. Un avantage notable de la garance est qu'après la récolte, la terre fort bien ameublie conservait une grande partie de la matière organique. La culture de la garance constituait donc une très bonne tête d'assolement pour les cultures ultérieures telles que le blé ou la luzerne. Elle était également très bien adaptée aux petites exploitations familiales, contribuant à l'économie locale et à la diversification agricole.
Teindre avec la garance
Le Déclin et la Fin d'une Époque
La prospérité de la garance fut de courte durée. La synthèse chimique de l'alizarine en 1869, le principe colorant de la garance, allait amener la disparition très rapide de cette culture. Ce phénomène de déclin a coïncidé avec la crise de la vigne, causée par l'apparition du phylloxéra, portant un double coup dur à l'économie agricole de la région. Les efforts pour relancer la culture de la garance, bien que notables, n'ont pas pu inverser la tendance face à l'innovation industrielle.
Pour faire face aux difficultés économiques, une commission des essais pour l'amélioration de la culture de la garance avait été mise en place. Cette commission tira un premier bilan le 1er mars 1875, avec un rapport d'Auguste Besse à la chambre de commerce et à la société d'agriculture. Ce rapport fournissait des indications sur les meilleurs engrais à utiliser, témoignant des tentatives pour optimiser la culture et la rendre plus compétitive, mais en vain.
Les "Mauvaises Herbes" Aujourd'hui : Un Regard Neuf
Le concept de "mauvaise herbe" est revisité aujourd'hui, avec une meilleure compréhension de leur rôle dans les écosystèmes et les agro-écosystèmes. La Garance voyageuse, dans son numéro 72, consacre plusieurs articles aux "mauvaises herbes", reconnaissant les ressources insoupçonnées qu'elles peuvent offrir.
Une adventice végétale est une plante qui pousse dans un endroit improbable, quel que soit le milieu environnant, et surtout indépendante de la volonté humaine. C'est très souvent le cas dans les vignobles, et c'est exactement la même chose avec les fruitiers ou les légumes. Ces plantes, bien que parfois compétitrices pour les cultures, peuvent aussi jouer des rôles bénéfiques, comme la protection des sols, l'apport de biodiversité ou même la bio-indication.

Afin d’aider les viticulteurs à gérer ces plantes, un herbier végétal des adventices de notre région a été mis en place sous la forme d’une application. Cette application, appelée « Garance » pour « Guide d’Aide à la Reconnaissance des Adventices en Nouvelle-Aquitaine et Conseils pour la Gestion des Enherbements », permet de répertorier rapidement la plante repérée et de connaître ses principaux effets dans la relation avec la vigne. Une fois la plante trouvée, l'utilisateur accède à une fiche technique détaillant ses caractères morphologiques, sa fréquence et son cycle biologique. Cet outil illustre une approche moderne de la gestion des "mauvaises herbes", où la connaissance et l'identification précise sont essentielles pour une gestion durable.
Le terme "garance" est ainsi passé d'une plante de culture historique à une référence dans un outil moderne d'aide à la gestion des adventices, témoignant de l'évolution de notre relation avec la flore sauvage et cultivée. D'autres sujets abordés dans le numéro de La Garance voyageuse, comme l'affaire de la forêt de l’Orgère (où une forêt de pins aroles et de mélèzes pluri-centenaires dans le Parc national de la Vanoise a failli être coupée) ou les plantes parasites (le gui étant un exemple bien connu), soulignent la complexité de notre interaction avec le monde végétal et la nécessité de reconsidérer la valeur de chaque plante. De même, la présence en France d'une quinzaine d'espèces de tulipes sauvages, souvent liées aux activités humaines, rappelle la richesse et la fragilité de notre biodiversité.