La présence de la flore sauvage en milieu urbain, souvent qualifiée de « mauvaises herbes » ou d’« herbes folles », fait l’objet d’une mutation profonde des mentalités dans le département de l’Essonne. Ce phénomène, qui transforme nos trottoirs et nos murs en espaces de biodiversité, est le fruit d’une évolution législative majeure et d’une prise de conscience environnementale croissante.

Une nouvelle vision de la nature en ville
Comme si elles savaient qu’elles devaient encore se montrer discrètes, elles poussent collées aux murs. Rue de Verrier, une artère commerçante du centre d’Orsay (Essonne), des plantes sont la parfaite illustration de « La nature à portée de trottoir », le guide que la mairie vient de sortir. Rédigé par cinq étudiants de l’université Paris-Saclay, le document vise à identifier et présenter les espèces parfois considérées comme des « herbes folles », ou « mauvaises herbes », qui s’épanouissent en milieu urbain.
« Nous espérons que les habitants portent un regard nouveau sur la flore de nos rues, confie Didier Missenard, adjoint en charge du développement durable et de la transition écologique. L’objectif est pédagogique : nous souhaitons faire accepter à la population des changements de pratique. » Le maire (PS) David Ros abonde : « Grâce aux écologistes élus au conseil municipal depuis plusieurs mandats, nous avons cessé d’utiliser des pesticides, bien avant que la loi ne l’interdise aux collectivités (en 2017). Ce qui nous a valu, à l’époque, des attaques de l’opposition qui nous accusait de négliger la ville. Il y a encore l’idée qu’en ville, la propreté c’est du béton bien lisse. Nous espérons faire accepter ces plantes de trottoir, mais surtout les valoriser, même si l’idée n’est pas non plus de tout laisser pousser. »
Un guide pédagogique pour réapprendre la flore
Les rédacteurs du guide - Candide Degardin, Joao Duarte Da Silva, Fleure Lucet, Julia Olivier et Amélie Parcellie, cinq étudiants en master de biodiversité, écologie et évolution - espèrent qu’il contribuera à faire évoluer les mentalités. « Nous avons arpenté quelques rues du centre-ville en 2020, juste avant le premier confinement, témoignent-ils. Nous avons photographié chaque plante trouvée, pour essayer de l’identifier. »
Résultat : un guide de 24 pages, avec à chaque fois des photos et des esquisses des plantes, leur nom en latin, leurs caractéristiques et le lieu où elles ont été observées. Pour certaines espèces, les étudiants décrivent les vertus ou propriétés. En mettant en garde : « Les plantes qui poussent en milieu urbain sont à observer, pas à cueillir ni à consommer. »
Si le pissenlit, également appelé dent-de-lion, est la star, d’autres espèces ont été répertoriées : la cymbalaire des murs, qui comme son nom l’indique pousse le long des murs, la grande chélidoine dont le latex des tiges permet de soigner les verrues ou encore le séneçon commun, une plante qui fleurit presque toute l’année.

La confrontation des points de vue citoyens
« Si la nature arrive à se faire une place en ville, c’est peut-être bon signe. » Dans la rue, les avis sur le sujet diffèrent. Michel n’est pas pour : « Je préfère qu’il y ait beaucoup de parcs urbains mais des trottoirs nets », confie le retraité. Josiane, retraitée aussi, est plus catégorique : « On n’arrête pas de nous rabâcher qu’il faut laisser la nature, mais il y a des limites quand même. Je préfère qu’on les arrache. » Mais Noémie, une trentenaire, est plus pragmatique : « Si elles ont réussi à pousser alors que personne ne les a plantées, autant les laisser », sourit-elle.
Cette tension entre la volonté de « netteté » et le respect du vivant se retrouve dans les relations de voisinage. Nombreux sont ceux qui, comme dans les querelles du héros Achille Talon et de son voisin Hilarion Lefuneste, s'opposent sur l'entretien de leurs espaces. L'usage de produits chimiques pour « nettoyer » les graviers ou les bordures a longtemps été la norme, provoquant des nuisances olfactives et sanitaires dénoncées par les riverains.
L'enjeu sanitaire et la fin des pesticides
L’utilisation des produits phytosanitaires a des effets sur la santé des habitants de la commune comme de toutes personnes y séjournant, sur les allergies, sur la pollution de l’air, et sur la qualité des eaux pluviales rejetées dans les rivières Orge et Yvette. En juin 2014, une vaste expertise collective pilotée par l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (INSERM) faisait état d’une « présomption forte » de lien entre certains cancers ainsi que la maladie de Parkinson avec l’usage de pesticides chez les professionnels qui les manipulent.
Selon l’étude, l’exposition des femmes enceintes - les agricultrices mais aussi les femmes qui utilisent les pesticides à des fins domestiques - augmente également le risque, pour l’enfant à naître, de tumeurs cérébrales, de leucémies, de troubles de la motricité fine ou de déficit cognitif.
Effets des pesticides sur la biodiversité, la santé animale et la santé humaine
Vers un cadre législatif strict : la loi Labbé et au-delà
Le Parlement français a définitivement adopté, le jeudi 23 janvier 2014, une loi interdisant les produits phytosanitaires (insecticides, herbicides, fongicides, etc.) dans les espaces verts publics. Le texte interdit aux personnes privées ou publiques d’utiliser les produits phytosanitaires pour l’entretien des espaces verts, des forêts ou des promenades « accessibles ou ouverts au public et relevant de leur domaine public ou privé », à l’exception des voies ferrées, des pistes d’aéroport ou des autoroutes pour des « raisons de sécurité publique ».
Par ailleurs, à partir du 1er janvier 2022, la commercialisation et la détention de produits phytosanitaires à usage non professionnel seront interdites. Cette disposition vise les 45 % de Français qui possèdent un jardin ou un potager. Ségolène Royal, alors ministre de l’Écologie, misait sur le « zéro phyto » total dès le 1er janvier 2017. Son projet de loi relatif à la transition énergétique pour la croissance verte renforce les dispositions prévues par la loi Labbé en élargissant le champ d’application à l’ensemble des espaces publics, voiries comprises.
La gestion des espaces publics : l'exemple de Savigny-sur-Orge
La mise à l’enquête publique du plan local d’urbanisme (PLU) de la commune de Savigny-sur-Orge, du 18 janvier au 19 février 2016, a constitué un moment rare et paradoxal. L’association Portes de l’Essonne Environnement (PEE) a relevé de nombreux points de vigilance, notamment concernant la gestion des produits phytosanitaires.
Les Saviniens, alertés par des pratiques persistantes de désherbage chimique, ont multiplié les témoignages sur les risques encourus. Une ancienne Savinienne travaillant à Savigny-sur-Orge a témoigné : « Le lundi 6 octobre 2014, circulant avenue Carnot, j’ai vu des hommes, munis de masques, qui pulvérisaient des pesticides sur les trottoirs. Ce n’est pas la première fois. Je suis très étonnée par cette pratique qui est polluante et dangereuse. Elle est désormais interdite et remplacée par un arrachage manuel ou bien par une destruction thermique, l’un et l’autre respectueux de l’environnement. »
La commune, membre de deux syndicats intercommunaux de rivière (SIAHVY et Syndicat de l’Orge), est pourtant censée respecter des chartes strictes comme la Charte Phyt’eaux Cités. Le débat public autour de ces questions souligne l’importance d’une vision partagée de l’urbanisme, incluant le respect de l’environnement et la santé des habitants.

Professionnalisation de l'entretien paysager
Face à ces enjeux, la gestion des espaces verts ne peut plus être laissée à des pratiques archaïques. L'aspect extérieur d’un bien participe très souvent à sa valorisation. Ce n’est pas tout le monde qui a la main verte d’où la nécessité d’appeler nos artisans des jardins. La croissance des plantes, des arbustes et des arbres nécessite l’intervention des professionnels du jardinage. D’ailleurs, c’est une nécessité pour maintenir la structure et l’harmonie d’un espace extérieur.
Des entreprises spécialisées, comme MD Paysage, interviennent pour entretenir les espaces verts en étroite collaboration avec les particuliers, les professionnels et les collectivités. L'objectif est de façonner un espace qui reflète un style personnel tout en s'intégrant harmonieusement à son environnement, garantissant que l'espace extérieur conservera sa beauté et sa vitalité, saison après saison, sans recours aux méthodes chimiques prohibées.
En conclusion, la transition vers une ville « zéro phyto » en Essonne n'est pas seulement une question de réglementation ; c'est un défi culturel qui demande de transformer notre regard sur ce que nous appelons encore, bien souvent à tort, des « mauvaises herbes ».