Le cinéma français continue d'explorer des thèmes sociaux avec une touche d'humour, et "Mauvaises Herbes", le deuxième long-métrage de l'humoriste, acteur et réalisateur Kheiron, s'inscrit dans cette lignée. Le film, sorti le mercredi 21 novembre, s'est rapidement imposé en tête du box-office dès ses premières séances, rejoignant la liste des comédies françaises à succès. Ce film est une œuvre qui invite à la réflexion sur les apparences, la résilience et l'impact de la bienveillance. Il explore la notion que "il ne faut jamais se fier aux apparences", car derrière un air décontracté, des sourires, les mains dans les poches et les pieds sur le bureau, se cachent parfois des histoires complexes et des parcours de vie difficiles.
L'Inspiration du Réalisateur et le Fil Rouge Autobiographique
Pour son deuxième film en tant que réalisateur, Kheiron s'est inspiré de ses années d’éducateur, une expérience qui infuse le récit d'une authenticité palpable. Après "Nous trois ou rien", nominé au César du premier film en 2016, où il racontait la fuite de ses parents iraniens et leur installation en banlieue parisienne, Kheiron explore à nouveau une tranche autobiographique. Cette fois, il défend le respect mutuel et surtout l’importance de l’éducation et de la transmission à travers une histoire qui alterne entre farce et mélodrame sur l’enfance blessée, hier et aujourd’hui.

Le film est solidement ancré entre deux temporalités bien distinctes mais totalement complémentaires, démarrant une tendre histoire pimentée d’un bel élan de solidarité. D’incessants flash-backs éclairent le passé douloureux de Wael, le personnage principal incarné par Kheiron lui-même. Ces retours en arrière nous renseignent sur les liens indéfectibles qui l'unissent à celle qui lui sert de bonne fée, et comment la découverte d’un monde peu enclin à s’apitoyer sur le sort de ceux qui restent au bord de la route pousse ce personnage, bien plus pétri d’humanité qu’il n’en a l’air, à mettre son expérience personnelle au service de ceux qui ont eu moins de chance que lui.
Le Duo Inattendu et Complice : Wael et Monique
L'intrigue de "Mauvaises Herbes" gravite autour de Waël (Kheiron), un ancien enfant des rues qui vit en banlieue parisienne de petites arnaques. Ces combines, souvent ingénieuses, simulent par exemple un vol à l’arrachée pour mieux s’emparer des courses de ceux qui voudraient jouer les justiciers. Il les commet avec Monique (Catherine Deneuve), une femme à la retraite qui tient visiblement beaucoup à lui. Elle est décrite comme une retraitée légèrement folle dingue et peu encline aux états d’âme, mais dont la bienveillance n'a d'égale que sa détermination.
Le meilleur du film réside dans ce duo insolent et complice que Kheiron forme avec Catherine Deneuve. C’est un plaisir de voir la star s’ébattre dans ce rôle de roublarde qui n'a peur de rien pour arriver à ses fins et aider son protégé. Monique est véritablement convaincue de l’influence que nous avons sur les autres, une conviction qu'elle attribue à un certain Jésus qui lui sert d'exemple, affirmant qu'il aurait "changé la Vittel en Crozes Hermitage et se serait sacrifié sur la croix pour les autres, sans rien attendre en retour". Ainsi, elle ne baisse jamais les bras, persuadée que "tout en vaut toujours la peine".
La vie de Waël prend un tournant le jour où un ami de Monique, Victor (André Dussollier), les démasque. Victor, qui pilote une association de réinsertion pour les enfants en échec scolaire, offre à Waël, sur insistance de Monique, un petit job bénévole dans son centre. Monique se voit contrainte de tenir le secrétariat de l'association, et Waël de s'improviser éducateur en charge de six lycéens en difficulté.
Le Défi de l'Éducation et la Transformation de Wael
Waël hérite de six élèves qui refusent formellement de parler, expulsés pour absentéisme, insolence ou encore port d’arme. Ces "mauvaises herbes", comme le titre du film l'évoque, sont des jeunes prompts à la révolte, en colère contre tout, respectueux de pas grand-chose. C'est dans ce contexte que Waël, victime des préjugés et du racisme, en proie aux doutes et soumis à la tentation, va relever un défi de taille.

Contrairement aux idées reçues, "il ne faut pas croire les films pornos !", comme le suggère le récit. Waël n’hésite pas à montrer sa vulnérabilité, ce qui lui permet de gagner la confiance des adolescents, en leur offrant même dix euros chacun par jour. Victor n’a toujours pas trouvé de remplaçant et Monique lui a bien "savonné la planche" pour que Waël obtienne ce poste.
Waël va aider Jimmy (Joseph Jovanovic), le gitan, à s’exprimer, et réconcilie Karim (Hakou Benosmane) et Ludo (Youssouf Wague), pourtant en guerre de quartiers. Il parvient à extirper certains de leur mutisme, d’autres de leurs complexes ou de leurs idées reçues, le tout avec des méthodes parfois non conventionnelles mais efficaces. Ces méthodes, il les a tirées de sa propre expérience, quand, orphelin dans un pays en guerre du Moyen-Orient, il a dû se débrouiller seul.
Le film s'appuie sur des dialogues intelligemment ciselés et jamais moralisateurs. La narration fait la part belle à cette jeunesse attachante et douée mais en rupture de repères, qui découvre les vertus de la solidarité et de la rédemption. Plutôt que de stigmatiser la violence des cités, elle préfère souligner la vitalité de ses personnages et leur énergie à aller de l’avant, faisant de cette histoire un hymne à la vie et à l’espoir.
Les Enjeux et les Obstacles : Passé et Présent
Le passé de Waël est marqué par la tragédie : "son village a été décimé par la milice". Par chance, "il a été sauvé de la misère par une sœur". Cette enfance difficile résonne avec son présent. Waël semble être rattrapé par son destin, comme lorsqu'il était enfant, un malfrat le menace à nouveau. À l’époque, "il avait pris la fuite et s’était fait sauver par la sœur". Désormais, "il va regarder la menace dans les yeux et prendre ses responsabilités, tout en pouvant compter sur l’aide de Monique".

Il refuse de rentrer dans une magouille de faux billets avec ce flic pourri (Alban Lenoir) qui tyrannise Ludo. Cette expérience coûtera à Waël quelques contusions, mais "sa bravoure lui vaut de pouvoir se regarder dans la glace". C'est un homme qui "part de très loin", comme en témoigne son parcours, et qui encaisse les coups en grimaçant, ce qui lui permet de retrouver le sourire plus tard. Il fait plus que payer sa dette envers Monique en aidant ces six adolescents à s’en sortir, un acte de générosité immense.
Le film aborde également la complexité des relations humaines et les jugements. "Malgré ses belles paroles, Victor est le premier à juger", montrant que "la preuve qu’il est à la portée de n’importe qui d’être bête". Heureusement que Monique est suffisamment bienveillante pour le convaincre de tenter l’aventure.
Le monde n’est pas une partie de plaisir, et le film n'occulte pas les difficultés. Des personnes comme ce professeur pédophile à cause duquel Joseph va se pendre, les criminels qui couraient après Waël pour le tuer, ou ce flic sans scrupule, rappellent la dureté de la réalité. Pour Waël, seul survivant de son village, qui n'a pas été aidé lorsqu'il a sollicité l'aide des autres, "c'est facile de se faire passer pour un aveugle et piquer les porte-feuilles des autres". Cependant, l'espoir demeure : "rien n’est perdu. Il ne faut jamais désespérer de la providence".
Le Message du Film : Humanité et Espoir
Le film met en lumière la philosophie que "l’humain a un bon fond qui mérite d’être travaillé", une idée que l'on retrouve dans le célèbre dicton attribué à Victor Hugo, le jardinier bien connu, qui disait qu’"il n’y avait pas de mauvaises herbes ni de mauvais hommes, juste de mauvais cultivateurs". Cette approche humaniste est au cœur du récit.

"Y’a des gens qui pensent qu’on dépense trop pour les mauvais élèves", mais le film démontre que "quand on aide les autres, on rend service à tout le monde". La rencontre explosive entre ces "mauvaises herbes" - Waël et les six adolescents - va donner naissance à un véritable miracle, une transformation mutuelle et un message positif sur le bien vivre-ensemble.
Ce casting joyeux et métissé, comprenant également Leïla Boumedjane dans le rôle de Sarah, la sœur de Nadia, une avocate aperçue par hasard à l'aéroport par Waël, ainsi que les rappeurs Médine et Fianso, se met au service d’un film positif pour rendre hommage au message du bien vivre-ensemble cher à son auteur. Le plaisir de retrouver un couple inattendu formé d’un Dussollier au mieux de sa forme et d’une Deneuve qui semble avoir décidé de troquer définitivement ses tenues de grande bourgeoise pour endosser, avec une joie non feinte, les oripeaux colorés de la classe laborieuse, ajoute une touche spéciale à cette comédie humaine.