La Fête des Récoltes : Un Hymne à la Gratitude et à la Vie

Introduction : Une Tradition Ancrée dans le Temps et les Cultures

La Fête des Récoltes, qu'elle soit célébrée sous diverses appellations et dans des contextes religieux variés, incarne une tradition millénaire d'action de grâce et de reconnaissance envers les bienfaits de la terre. Cette célébration, profondément ancrée dans les sociétés agricoles antiques, traverse les époques et les cultures, adaptant ses formes tout en conservant son essence fondamentale. Elle est un trait typique des sociétés de subsistance agricoles antiques, où la dépendance aux cycles naturels et la crainte des aléas climatiques, des attaques de ravageurs de plantes, et autres menaces sur les cultures, rendaient la prospérité des récoltes une préoccupation centrale. Aujourd'hui encore, dans notre société moderne et technicienne, remettre à l'honneur la fête des récoltes, ce n'est pas retomber dans le paganisme et l'idolâtrie. C'est au contraire chercher à réconcilier l'homme avec Dieu en lui montrant que sa vie ne dépend que de Lui.

Scène de moisson dans un champ doré

Les Manifestations de la Fête des Récoltes : Diversité et Unité

La Fête des Récoltes se manifeste sous une multitude de formes à travers le monde et les religions. Dans la Christuskirche à Paris, l’église protestante allemande, la pasteure Barbara Franke a chaleureusement accueilli les quelque 80 fidèles pour un culte où l'autel est décoré avec des potirons de différentes couleurs, de grands tournesols, des pommes et des raisins. Cette célébration est vécue comme un temps de réflexion et de reconnaissance envers Dieu. Le chant de la fête des récoltes, le plus populaire lors de cette célébration en Allemagne, résonne dans le temple. Après le culte, les paroissiens se retrouvent pour un repas, avec des corbeilles remplies de pain et des carafes de vin faisant référence à la Sainte-Cène, et une soupe de potiron préparée par des paroissiens engagés.

Les Racines Antiques et Religieuses

Des festivités similaires existent chez d’autres groupes religieux, comme la Chavouot des juifs. D'autres exemples incluent la fête grecque de la Kronia, les fêtes romaines des Sementivae, Robigalia, Lupercales et Saturnales. Ces célébrations témoignent d'une conscience profonde de la dépendance humaine vis-à-vis de la nature et de ses cycles. Dans la tradition juive, la fête des Prémices, mentionnée dans l'Exode (23,17 et 34,26), s'est transformée en fête des Semaines (Chavouot), marquant le début de la moisson du blé, sept semaines après la Pâque. Certains, surtout dans le protestantisme, ont absolument besoin d’un ancrage biblique pour justifier une fête, et c'est dans l'Ancien Testament que l'on trouve cet appui pour la fête des récoltes.

La Fête des Récoltes dans le Christianisme

Dans les paroisses catholiques et protestantes d’Allemagne et d’Alsace, la Fête de la Récolte est célébrée avec ferveur. En France, notamment dans le sud de la France et en Alsace, des initiatives contemporaines réaffirment l'importance de cette tradition. Ainsi, des paroisses du nord de l’Alsace et de l’Alsace Bossue se mobilisent pour réunir des dons en nature ou financiers qui sont remis aux étudiants du Stift lors de leur tournée de collecte. Les produits collectés, tels que les pommes cueillies qui sont servies au restaurant universitaire ou pressées gratuitement par Sautter, ainsi que les nombreuses confitures données lors de la récolte, sont des produits sains que l’équipe de cuisine prend plaisir à utiliser au Resto’U de début octobre à fin janvier.

Tableau de la Cène avec fruits et légumes

Les Rogations : Une Tradition Catholique Oubliée mais Essentielle

Les Rogations, du mot latin rogatio signifiant « action de demander », « supplication », « prière », constituaient une fête liturgique catholique s’échelonnant sur trois jours, du lundi au mercredi précédant l’Ascension. Instituées en 469 par l’évêque Saint Mamert, ces Rogations, ou litanies mineures, étaient essentielles en milieu rural, malgré leur oubli progressif aujourd'hui. Il est fréquent d’apercevoir certaines croix dans de nombreux villages, comme à Floure qui en possède quatre. Ces croix servaient aux processions et notamment aux Rogations.

Le Déroulement des Rogations

Curé en tête, la procession des paroissiens traversait le terroir de part en part, s’arrêtant aux croix pour bénir les prés et les champs. Chaque journée était consacrée, en principe, à la bénédiction d’un type particulier de culture : prés, champs, vignes ou quelques autres cultures secondaires. Le but était évidemment de garantir, par des prières adéquates, la prospérité de la communauté villageoise en immunisant ses diverses productions contre les attaques des forces obscures. C’est pourquoi, il importait aux paysans de disposer des croix aux endroits stratégiques, certes au bord des chemins, mais donnant sur les prés et les cultures. À Floure, une croix indique le nord, sur la place du village, l’ouest sur la route de Fontiès d’Aude, l’est sur le chemin du cimetière. La quatrième croix indiquant le sud, route de Monze, a été perdue.

La Revitalisation des Rogations

Tradition religieuse perdue dans la plupart des campagnes, elle se célèbre encore en Ars-sur-Formans. Depuis trois ans, le père Bruno Griveaux, le curé du groupement paroissial du village, y dit la messe des Rogations sur une exploitation. Auparavant cela se faisait à l’église jusqu’à ce que des agriculteurs lui en fassent la demande. De nombreuses familles du village y sont encore très pieuses. Cette coutume est importante pour le milieu agricole durant lequel on implore Dieu qu’il accorde une météo clémente, promesse d’une belle récolte. Le 16 mai dernier, au soir, c’est la ferme Sandron qui a accueilli la messe, particulièrement nombreuse cette année. Après la messe, le curé a béni les terres et animaux de la ferme Sandron. La bénédiction vaut pour l’ensemble des fidèles présents, leurs proches et leur exploitation. Père Bruno Griveaux, suivi de ses fidèles, a béni le troupeau de l'exploitation. Il a récité dans la soirée cantiques et litanies, et notamment le célèbre Credo du Paysan.

Carte des villages avec des croix de Rogations

La Fête-Dieu et les Bénédictions des Animaux

La Fête-Dieu, appelée aussi Fête du Saint-Sacrement, est une fête religieuse catholique célébrée le jeudi qui suit la Trinité. C'est un jour férié dans certains pays catholiques comme le Portugal, Monaco, la Croatie, la Pologne, le Brésil, la Colombie, l’Autriche, Saint-Marin, mais aussi certains länder catholiques d’Allemagne et quelques cantons suisses. À Floure, il s’agissait de faire un tour du village, en cortège, où tout le monde s’arrêtait devant quelques maisons. Les familles mettaient en place des reposoirs avec des fleurs, des chandeliers. Tous les ans, le 16 août, une messe était dite et les fidèles allaient en procession jusqu’à la bannière et relique de Saint Roch, situées dans l’église Saint-Etienne de Floure. Le curé bénissait ensuite les animaux que l’on passait devant l’église. Il y avait surtout des chevaux, quelques bœufs, un troupeau de moutons. Ces pratiques soulignent le lien étroit entre la foi, la vie agricole et le respect de la création.

La Reconnaissance : Le Cœur de la Fête des Récoltes

La reconnaissance est au cœur de la Fête des Récoltes. Barbara Franke exprime cette idée en disant : “La reconnaissance, c’est ce moment où nos mains sont débordées de bonnes choses que nous partageons avec les autres.” Dire merci pour une récolte, c’est reconnaître que nous ne sommes pas nous-mêmes à l’origine de la vie, quels que soient notre application et le soin apporté à la tâche. La vie est en effet un cadeau. La graine mise en terre pousse, et les fruits produisent des graines. Il en va ainsi, et c’est bien ainsi. Fulbert Steffensky voit dans la reconnaissance une seconde création. « Les choses ne sont pas simplement là - la lumière, la nuit, les arbres et leurs fruits, la nourriture des humains et des corbeaux. Remercier, c’est les percevoir vraiment et célébrer la bonté dont ils proviennent. »

La gratitude TRANSFORME la vie ☀️ | Témoignage du Père Lionel Dalle

La Gratitude et la Responsabilité Écologique

Qui remercie se défait de l’illusion d’être maître ou maîtresse chez soi. Les choses ne nous sont pas simplement dues, elles ne sont pas à nous. La conviction qui fait dire aux rédacteurs de la Bible que la terre appartient à Dieu ne leur permet pas simplement d’affirmer que nous sommes « des étrangers et des hôtes » (Lévitique 25,23) sur la terre. Elle a une conséquence très concrète, car le droit foncier et le droit de l’endettement en tiennent compte. Si le sol, l’eau et l’air nous sont donnés, nous ne pouvons pas les utiliser n’importe comment. Nous restons en permanence des gardiens et gardiennes de la Création. La reconnaissance interdit d’en disposer sans ménagement. Impossible d’être à la fois reconnaissant et violent. Dire merci, c’est s’insérer dans un réseau relationnel, dans une communauté de participation et de partage. Qui ne pense qu’à soi prend ce qu’il ou elle reçoit ; qui prend ce qu’il ou elle reçoit ne pense qu’à soi. À l’origine de la reconnaissance, il n’y a ni la mentalité du « j’y ai droit » de la société de consommation et de performance, ni une obligation créant un devoir de dire merci.

L'Abondance et la Justice

Gotthard Fuchs utilise une magnifique formule lorsqu’il écrit que le merci naît « d’une liberté qui s’est sentie touchée » parce qu’elle a perçu qu’un cadeau était offert. Andrea Bieler et Luise Schottroff font une réflexion comparable en référence à la Didachè, un texte des débuts du christianisme (1er siècle) : «“C’est toi, maître tout-puissant, qui as créé l’univers à l’honneur de ton nom, qui a donné aux hommes la nourriture et la boisson en jouissance […].” Le fait d’apprécier la boisson et la nourriture est considéré comme une partie de la création par Dieu. La reconnaissance n’est pas fondée sur une obligation morale, sur le plaisir éprouvé.» Célébrer la fête des récoltes, ce n’est pas dire naïvement merci, c’est savoir que des menaces pèsent sur la vie. C’est tenir compte des difficultés et des peines rencontrées, de l’inquiétude et de l’attente. La fête est un signe d’espoir. Qu’allons-nous manger demain ? La récolte suffira-t-elle pour nourrir la famille ? Les réjouissances étant liées à la lutte pour la survie de la petite paysannerie, elles ne célèbrent par les surplus irresponsables, mais témoignent de la foi en la bonté de la création et de la certitude que Dieu veut notre bien. Elles ont un caractère combatif.

Main tendue offrant des graines

Écologie et Spiritualité : Un Renouveau de la Fête des Récoltes

Avec la mise en avant de la réflexion sur l’écologie, de nombreuses paroisses célèbrent de plus en plus la fête des récoltes. Cette convergence entre foi et préoccupations environnementales se manifeste à travers des initiatives comme les célébrations œcuméniques de « Temps pour la Création », qui ont vu le jour depuis 2018, du 1er septembre au 4 octobre. Le pasteur Jerry Pillay, secrétaire général du Conseil œcuménique des Églises, a présenté l’édition 2023 en s'appuyant sur le verset du prophète Amos : « Mais que le droit jaillisse comme les eaux et la justice comme un torrent intarissable ! » (Amos 5.24). Il souligne que « Nous vivons une époque turbulente et troublée. Nous continuons de lutter pour la paix dans le monde, la réconciliation et l’unité de toute la Création. La guerre, la violence, les enjeux climatiques et les systèmes injustes nous entourent. Tout cela continue de déshumaniser et d’opprimer des personnes dans le monde entier. »

La Fête des Récoltes comme Réponse aux Défis Contemporains

Ainsi, la fête des Récoltes, qui a eu lieu ce dimanche 9 octobre, constituait la 4ème fête de la Création organisée dans notre diocèse. La rencontre a rassemblé plus de 70 personnes, venues principalement des paroisses de Vitteaux et Précy et de Dijon. Des offrandes multicolores : fruits, légumes, gâteaux et confitures furent apportées à l’autel selon le livre de l’Exode « Tu apporteras à la maison de Dieu le meilleur des prémices de ton terroir ». Ces temps de procession étaient ponctués de différents témoignages qui furent des moments de partage très émouvants. Sylvain Girardot, puis M. et Mme Defontaine, ont fait sentir tout ce que la vie d’agriculteur nécessite de courage et de fatigue, les soucis de comptabilité et les inquiétudes pour l’avenir. Le pasteur Gwenaël Boulet, de l’Eglise protestante Unie, a commenté la lecture des Béatitudes par une invitation à l’émerveillement devant la beauté de la Création, en abandonnant notre volonté de tout dominer et de tout organiser.

Représentation artistique de la Création

Abondance et Sobriété : Repenser la Consommation

L’abondance, qui rappelle la générosité de la création, joue un rôle important dans la réflexion théologique. Dieu est débordement d’amour ou, pour reprendre la terminologie liée à la fête des récoltes, il est à l’origine de tous les biens. Mais cette question importante se pose à l’heure de la crise écologique et de l’épuisement des ressources naturelles : de quelle abondance parle-t-on ici ? Sans doute pas de celle des rayons des grandes surfaces, qui nous suggèrent d’en vouloir toujours plus parce que nous aurions toujours plus de besoins. « L’abondance dont témoigne une portion XXL de McDonald’s repose paradoxalement sur le mythe du manque. » La fête des récoltes exprime le contraire : elle dit que nous ne sommes pas privés ! Nous ne devons pas saccager la terre, qui nous fait chaque année de nouveaux cadeaux. Il y a assez d’eau pour tous si nous ne la gaspillons pas. Et quatre multinationales ne sont pas propriétaires de toutes les semences ! Celles-ci appartiennent aux agriculteurs et agricultrices qui nourrissent le monde.

Une Sagesse Ancienne pour des Enjeux Modernes

Les anciennes traditions paysannes ne sont pas seulement des éléments du folklore qui éveillent une forme de nostalgie. Elles témoignent des liens qui nous unissent à la création et d’une sagesse qui fait réfléchir. La Journée mondiale de l’alimentation, qui rappelle que tout le monde ne mange pas à sa faim, n’a pas été agendée par hasard en octobre. Des femmes, des hommes qui arrêtent de travailler, de produire, de consommer, et font la fête. Ces célébrations, qu'elles soient la Fête des Vignerons, Thanksgiving, Erntedank dans les régions germaniques, Succot (fêtes des cabanes) dans le judaïsme, ou la Fête des Récoltes chrétienne, nous invitent à une réflexion profonde sur notre rapport à la nourriture, à la nature et à la gratitude.

La gratitude TRANSFORME la vie ☀️ | Témoignage du Père Lionel Dalle

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