La permaculture, système intensif qui entend demander moins de travail, est néanmoins très laborieuse lors de ses premières - et cruciales - étapes. Elle représente un art et une science qui repose sur une stratégie de compréhension du vivant, consistant à s’adapter parfaitement à l’endroit où l’on se trouve. Il ne s’agit pas seulement de planter des végétaux au hasard, mais de concevoir un système harmonieux et autosuffisant, qui imite la nature elle-même. Le design en permaculture est donc une méthodologie qui permet de concevoir des espaces sur lesquels les humains tirent l’essentiel de leurs besoins vitaux (se nourrir, se loger, se chauffer, etc.) sans dégrader leur environnement, et même en le régénérant.
L'Observation : Première Étape Cruciale du Design
Avant toute action, la permaculture insiste sur l’importance de l’observation. Cela implique de comprendre en profondeur le terrain : sa topographie, ses ressources en eau, la nature de son sol, ainsi que les variations climatiques. Il faut enregistrer tout ce qui est déjà là, en évitant, à ce stade, d’ajouter ses idées. Cette "carte de base" deviendra le modèle pour toutes les futures cartes. Nous avons fait un relevé de notre site : nous avons ainsi appréhendé la forme du terrain, son aspect, ses pentes, ses sources d’eau, ses types de sol, le climat global et les microclimats, etc. Puis nous avons ajouté ces données à la carte de base.

Une visite aux anciens propriétaires nous a fourni des informations précieuses sur la façon dont le terrain avait été utilisé. Par ailleurs, les gens qui nous ont vendu le terrain nous ont montré des photos qui nous expliquaient comment ils l’avaient transformé. Il existe de nombreux outils pour interpréter les informations obtenues comme la rédaction d’une liste de ce que l’on juge positif, négatif ou intéressant.
L'observation ne se limite pas aux données techniques ; elle inclut également une dimension sensible. Se promener sur votre terrain et le ressentir. Comment le vent circule-t-il ? Quelles sont les zones ensoleillées, celles plus humides ? Imaginez que vous êtes un détective : chaque indice, chaque variation au fil des saisons, vous apporte des informations précieuses. Par exemple, observer le comportement de votre animal de compagnie peut révéler des microclimats intéressants. Notre chienne, Laïka, adorait se prélasser au soleil et avait un talent particulier pour dénicher des zones ensoleillées et abritées du vent. De même, une chatte se prélassant à l'ombre peut indiquer des zones de fraîcheur recherchées.
Les Outils de Planification et d'Analyse
À la base, le design n’est rien d’autre que l’intégration des principes de la permaculture dans une conception. Et les outils de planification sont le zonage, les secteurs, l’analyse réseau et des pentes qui nous aident à placer chaque élément idéalement. Il faut cependant rester flexible. Les décisions de design sont donc équilibrées entre nos désirs et ce que le terrain nous dicte.
Le Zonage : Optimiser l'Espace et l'Énergie
Le principe de zonage en permaculture est une approche pour organiser et optimiser l’espace en fonction de la fréquence d’utilisation et des besoins spécifiques de chaque zone. Cette méthode facilite la gestion efficace du temps et de l’énergie, tout en améliorant l’utilisation des ressources disponibles. Le zonage vise à réduire les déplacements et les efforts inutiles en plaçant les éléments nécessitant une attention plus fréquente près de l’habitation. En revanche, les zones laissées à la nature sauvage, qui ne nécessitent qu’une visite occasionnelle pour l’observation, peuvent être situées plus loin.
On part de la zone 0, généralement la maison, jusqu’à la zone 5, celle laissée à la nature sauvage. Les zones les plus fréquentées (potager, poulailler, etc.) sont situées en Zone 1, tout près de la maison. Les zones moins sollicitées, comme les vergers ou les cultures pérennes, sont en Zone 2. Les zones de pâturage ou de culture extensive se trouvent en Zone 3. La Zone 4 est semi-sauvage, destinée à la récolte de bois ou de plantes sauvages. Enfin, la Zone 5 est laissée à la nature, réserve de biodiversité et lieu d’observation.
Le zonage tient également compte des microclimats créés par l’habitation et les structures environnantes. Au pied des murs de la maison, la chaleur est plus intense et moins variable entre le jour et la nuit. C’est donc une zone intéressante pour y implanter des cultures primeurs ou y installer des plantes frileuses. Vous pouvez également installer une serre adossée à un mur de la maison ou aménager une véranda. Avec un peu de chance, cela vous fera une zone hors-gel ou du moins plus réchauffée que le reste du jardin.

À chaque jardinier son zonage, il ne faut pas oublier que ce dernier est propre aux objectifs et contraintes de chacun, selon les particularités de son terrain. Le réseau Hortus propose un modèle de jardin en 3 zones dont on peut s’inspirer pour accueillir la biodiversité chez soi.
L'Analyse des Secteurs : Comprendre les Flux Extérieurs
L’analyse des secteurs prend en compte les éléments extérieurs qui influencent le site : vents dominants, soleil, pluie, risque d’incendie, vue, bruit, etc. Elle permet de positionner judicieusement les éléments pour se protéger des nuisances et profiter des ressources. Par exemple, une haie brise-vent sera placée stratégiquement pour protéger le potager des vents froids du nord.
L'Analyse des Pentes et la Gestion de l'Eau
Comprendre les pentes du terrain est fondamental pour gérer efficacement l'eau. L'eau est une ressource précieuse qui doit être collectée, stockée et utilisée judicieusement. L'analyse des pentes permet de concevoir des systèmes de récupération d'eau de pluie, des bassins, des jardins de pluie, et d'orienter les cultures pour optimiser l'arrosage.
La gestion de l'eau en permaculture
L'Intégration des Éléments : Multiples Fonctions et Interactions
Au cœur de la permaculture, on trouve la mise en relation judicieuse des éléments les uns par rapport aux autres. L’étape de collecte d’informations sert à prendre en compte ce qui est déjà là, en préservant ce qui serait utile ou en améliorant ce qui pourrait fonctionner. C’est seulement ensuite qu’on introduit des choses nouvelles. Ce principe peut prendre la forme d’un jeu : essayer d’identifier toutes les fonctions possibles de chaque élément.
Par exemple, une haie brise-vent a pour but principal de protéger le potager des vents froids du nord. Mais les saules à croissance rapide qui la composent fournissent aussi du bois de chauffage (taillés tous les cinq ans). Il s’agit d’avoir un système résilient, autrement dit, qui fonctionne toujours même si une partie est déficiente ou inefficace.
Chaque élément doit remplir plusieurs fonctions. Par exemple, la phytoépuration va purifier les eaux grises de la maison, fournir du roseau qui servira à pailler le jardin, héberger les grenouilles qui se régaleront des limaces, etc. De même, chaque fonction doit être assurée par plusieurs éléments. Dans la nature, par exemple, la fonction de pollinisation est assurée par les abeilles mellifères, la grande diversité des abeilles sauvages, les mouches, le vent, etc. Pour reproduire ce principe dans notre écosystème cultivé, on veillera par exemple à ce que la fonction d’arrosage des espaces de culture soit assurée par plusieurs éléments : réserve d’eau de pluie, forage, eaux grises de la maison, etc.
La Lumière et le Climat : Facteurs Clés de la Réussite
La lumière joue un rôle essentiel dans la croissance des plantes. Elle fournit l’énergie nécessaire pour le processus de photosynthèse, qui est indispensable à la création de matière. Il est donc primordial de tenir compte de la luminosité pour obtenir des récoltes abondantes. Sans lumière, il n’y a tout simplement pas de récolte ! L’orientation de votre potager est un facteur déterminant pour la réussite de vos cultures. Elle doit être prise en compte lors de la planification et de la conception de votre espace de culture.
De manière générale, on installe le potager dans l’endroit le mieux exposé du jardin. Le soleil fait partie des clés de fertilité d’un jardin productif ! Il est également important de faire attention à l’exposition en hiver si vous souhaitez avoir des récoltes toute l’année. Lors de la planification de votre potager, observez attentivement la trajectoire du soleil. Identifiez ensuite les zones qui reçoivent le plus de lumière tout au long de la journée. En maximisant l’ensoleillement de votre potager, vous favoriserez la croissance vigoureuse des plantes. L’orientation du potager joue un rôle crucial, pensez à mettre les plantes aériennes au nord des cultures plus basses.
Si vous hésitez entre plusieurs zones suffisamment ensoleillées, il est recommandé de comparer les températures nocturnes de ces différents emplacements. Sur un terrain, il est possible d’observer des zones où des poches de froid se forment la nuit. Puisque la survie d’une plante peut dépendre de quelques degrés, il est intéressant d’identifier ces zones. Pour cela, vous pouvez utiliser des thermomètres indiquant les températures maximales et minimales.
En été, les chaleurs peuvent rapidement devenir écrasantes. Le raisonnement s’inverse alors et on recherche l’ombre et la fraîcheur pour nos légumes. Durant l’été, vous pouvez protéger vos cultures en créant des zones d’ombre à la demande. Il suffit de planter des végétaux à haute tige à proximité, comme le sorgho, le maïs ou les haricots. Si vous repiquez des plantes en été par temps chaud, vous pouvez également placer une cagette sur elles pour offrir une ombre tamisée pour les premiers jours après le repiquage.
Cultiver près des arbres (idéalement des essences locales) offre plusieurs avantages. Les arbres, surtout les plus vieux, diffusent des mycorhizes dans le sol et une certaine « mémoire » du climat et des événements locaux. Ils produisent également de la matière organique en grande quantité et créent un microclimat plus humide. Les mycorhizes jouent un rôle essentiel dans la fertilité de votre sol. Elles décomposent la matière organique et nourrissent vos plantes grâce à leurs hyphes, des filaments bien plus fins que les racines des plantes. Pourtant, il est préférable de ne pas installer votre potager sous un vieux chêne. Les légumes pourraient souffrir de la compétition racinaire et du manque de soleil hors été. Il est recommandé plutôt de cultiver sous des arbres fruitiers basse-tige. Pensez toujours cependant à respecter un certain espacement entre vos plantations.

La Biodiversité : Un Allié Indispensable
Promouvoir la biodiversité est essentiel pour un potager sain et sans pesticides. Et pour cause, ce sont ces petites bêtes qui font le travail à notre place. Il existe de nombreux moyens pour encourager la biodiversité, même dans de petits jardins. Laisser certaines zones du jardin à la biodiversité, ne pas tondre quelques mètres carrés dans un coin peut attirer de très nombreuses espèces. Vous pouvez aussi vous tourner vers une fauche annuelle de certaines zones, si possible en laissant des « corridors écologiques », des passages entre ces différentes zones sauvages pour la biodiversité. Une haie en bord de terrain permet par exemple le déplacement d’animaux en tout genre.
Dans votre potager, vous pouvez également augmenter la densité des plantes et créer un environnement propice aux auxiliaires. Certains auxiliaires, comme les coccinelles, offrent des services écologiques précieux. Elles se nourrissent de pucerons et luttent contre des champignons nuisibles. En leur offrant le gîte, elles se délecteront des pucerons dès les premiers redoux du printemps. Il est important d’intégrer des espaces pour la biodiversité dès la création du design du jardin. Cultivez des zones dédiées à la biodiversité avec des plantes vivaces attirant les auxiliaires. Ayez des floraisons variées et étalées sur l’année pour nourrir les pollinisateurs.
Vous pouvez également créer des zones maigres pour favoriser l’installation de plantes sauvages. Il suffit de retirer la couche de terre végétale et de drainer le sol en creusant des petits fossés tout autour. Un milieu plus aride, plus hostile va alors se créer. Laissez des zones de sol nu ou créez des buttes de sable ou de terre, offrant un habitat pour les insectes, tels que les abeilles solitaires. Installez des nichoirs pour attirer les oiseaux. Ces derniers sont de très grands consommateurs d’insectes au printemps. Prévoyez des perchoirs pour les chouettes ou les buses afin qu’elles chassent les rongeurs. La LPO souligne l’importance des rapaces nocturnes et diurnes dans la lutte biologique contre les rongeurs. Si vous n’avez pas d’arbre haut, vous pouvez également installer des mâts à rapaces autour du potager.
Installez des mares ou des points d’eau : tous les êtres vivants que vous accueillez sur votre terrain ont besoin comme nous de s’hydrater. Une mare attirera batraciens et insectes amphibiens. Si vous n’avez pas la place ou la possibilité d’installer une mare, vous pouvez laisser des coupelles d’eau réparties au jardin. Oiseaux et insectes s’y retrouveront pour se désaltérer.
Créez des niches écologiques ! Vous pouvez vous contenter de faire des tas de pierres, des tas de bois morts, des tas de brindilles, des tas de compost, toutes sortes de tas ! Ils permettront à une multitude d’insectes différents de s’installer. Il est important d’avoir des « patchs » réguliers présents dans le jardin, afin de limiter les déplacements des auxiliaires pour trouver à manger sur nos planches de culture. Les lisières, aussi appelées écotones, sont des zones de transition entre deux écosystèmes distincts, comme la forêt et la prairie. Ces zones sont souvent très riches en biodiversité, car elles combinent les espèces des deux écosystèmes et celles spécifiques à la lisière. On peut alors affirmer que dans ce cas, 1+1 = 3 : cette lisière offre un troisième biotope favorable à de nombreuses espèces. Les ronces sont des plantes pionnières qui participent à la transition d’une prairie vers une zone forestière. C’est aussi un lieu de rencontre pour grand nombre d’animaux et insectes. Pendant la conception de votre potager, pensez à jouer avec ces effets de lisière en créant des écotones partout.

La Mise en Œuvre Progressive et l'Adaptabilité
Une mise en œuvre progressive rend le projet moins intimidant et la conception peut évoluer au fur et à mesure que l’on prend conscience de la fonction de chaque élément. C’est aussi en faisant des erreurs qu’on apprend. Ce n’est qu’après la mort, en plein hiver, d’un délicat et coûteux arbre aux cloches d’argent (Halesia Carolina) que nous avons enfin réalisé comment était exposée la parcelle de notre jardin-forêt. Il n’y a pas de manière infaillible de mettre en place son design. Il faut juste se lancer et ne pas se laisser rebuter.
Chaque problème est un retour d’information. Chaque souci dans votre jardin est une invitation à réfléchir. Si votre sol s’érode, c’est que votre paillage est insuffisant. Si vous arrosez sans arrêt, c’est que votre agencement ne retient pas l’eau. Bref, une bonne permaculture commence par de la curiosité et non par une volonté de contrôle à tout prix. Alors au lieu de vous demander en premier « comment je me débarrasse de tel ou tel problème ? », commencez plutôt par vous demander pourquoi c’est là et essayez ensuite de transformer ce problème en solution.
La mise en œuvre en permaculture n’est pas un processus linéaire. Elle requiert une adaptabilité constante, une réévaluation des éléments de votre design en fonction de leur performance et de leur interaction avec l’environnement. Il faut savoir rester flexible.
Les Outils Numériques pour le Design en Permaculture
Si la simplicité est souvent de mise avec une feuille blanche et un crayon, des outils numériques peuvent également faciliter le design en permaculture.
- GreenApp : cette application innovante aide à géo-localiser et à récupérer les dimensions exactes de votre jardin, terrasse ou balcon. Grâce à son catalogue sur-mesure, elle suggère les plantes et légumes les plus adaptés à votre environnement, les meilleurs emplacements pour chaque plante et les combinaisons optimales pour un écosystème équilibré.
- OpenJardin : un logiciel libre conçu spécifiquement pour la gestion et la planification de jardins en permaculture. Il accompagne dans l’organisation de la rotation des parcelles sur cinq ans, contient des fiches de culture personnalisables et aide à planifier précisément vos cultures.
Ces outils, bien qu’utiles, ne remplacent pas l’observation attentive du terrain et la compréhension des principes fondamentaux de la permaculture.
Transformer les Problèmes en Solutions
Chez nous, il y avait une ancienne fosse à lisier, vestige de l’époque où notre terrain appartenait à une ferme. Il aurait fallu énormément d’énergie et d’argent pour ne serait-ce qu’enterrer cette énorme masse de béton armé. Réfléchissez à ce qu’exige chaque élément. Par exemple une forêt-jardin nécessite x m2, x temps par semaine de travail, x kg de fruits estimés, telle exposition, etc. Ce travail préalable est fastidieux, mais il permet de réaliser un aménagement judicieux, tenant compte des ressources naturelles, des moyens humains, techniques et financiers.
En permaculture, il y a un principe de base qui semble tout simple mais qui change absolument tout : arrêter de lutter contre la nature et apprendre à danser avec elle. Il faut donc totalement arrêter cette stupidité qui consiste à mener une guerre permanente contre les soi-disant mauvaises herbes, ou bien de chercher à lutter contre les insectes qui ont toute leur place dans l’écosystème. Car la bonne méthode consiste simplement à observer et à coopérer.
Il n’y a pas de mauvaises herbes. Ce que tu appelles “mauvaises herbes” ce sont juste des plantes qui s’épanouissent dans les conditions que tu leur as offertes. Pissenlits, chardons, chiendent… ce ne sont pas des ennemis. Ce sont des messagers qui t’indiquent l’état de ton sol. Il n’y a pas de nuisibles. Pucerons, limaces, chenilles… ils ne sont pas “mauvais”. Ils font juste partie de la chaîne alimentaire. Alors s’ils envahissent tes cultures ce n’est pas une anomalie. C’est simplement parce que ton système leur a laissé trop de place, sans assez de régulations naturelles.
Un bon design en permaculture doit reproduire des mécanismes naturels sous différentes formes. La beauté fait partie intégrante du design. Alors, qu’est-ce qui fait un bon design ?
Le design en permaculture, c’est comme l’architecture paysagère : il organise la circulation de l’eau, des énergies (humaines, animales…) et positionne les structures de manière stratégique. Ce faisant, il favorise l’accumulation de nutriments, enrichit la vie du sol et rend disponibles de nouveaux éléments nutritifs. Ainsi, un cercle vertueux s’établit, où chaque ajout améliore l’équilibre global. Le but : obtenir un jardin le plus autonome, résilient et productif possible avec le terrain disponible.
Le design en permaculture est un processus continu d’apprentissage et d’adaptation. Il est à la portée de tout le monde et permet d'obtenir rapidement des fruits et légumes délicieux, ainsi que de la beauté et de la sérénité.
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